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QUATRE ESCADRILLES DE CIGOGNES  DE GUYNEMER A FONCK imp fichier PDF

Cette page, dans un style sans relief de compte rendu réglementaire qui désolera les professionnels du roman d'aviation et leurs lecteurs, est l'HISTOIRE  scrupuleusement véridique, mêlée, de rire, de gloire et de sang...
SOMMAIRE
LA LEGENDE DES CIGOGNES    
René de CHAVAGNES, mars 1919


L'ESCADRILLE DE NAVARRE (E. 67)       ENTRETIENS sous UN POMMIER "nos libres propos des heures de sieste, sous le pommier d'Hétomesnilsource

*****L'excellente site Jean NAVARRE "La sentinelle de Verdun" lien extérieur
Copyright © André Navarre    

C'est la première escadrille de chasse qui ait conquis le droit à la fourragère. Formée en septembre 1915, sous les ordres du capitaine de Villepin, elle s'est spécialisée immédiatement dans les reconnaissances à longue distance et les patrouilles offensives. Pendant la bataille de Champagne, elle effectua une centaine de sorties qui lui valurent cette première citation:
«La N. 67 a déployé, sous la direction du capitaine de Marmies, la plus remarquable activité et le plus brillant entrain dans une période les circonstances atmosphériques étaient des plus défavorables et a contribué aux succès des opérations de l'armée par les heureux résultats de ses reconnaissances, réglages photographiques, chasses et bombardements, notamment les 28 novembre, 29 décembre 1915 et 17 janvier 1916, malgré l'action de l'artillerie et des avions ennemis.»
Lorsque les Allemands attaquèrent Verdun, le 21 vrier 1916, elle eut une rude tâche Navarre se signala prodigieusement: contre des forces aériennes très supérieures, elle dut lutter d'une manière forcenée.
«Chargée d'assurer à elle seule la chasse des avions ennemis et la protection de nos opérations aériennes sur un front étendu, déclare sa seconde citation, elle a, pendant plus de quatre mois, sous le commandement du capitaine de Saint-Sauveur, rempli sa mission sans une défaillance, malgré les pertes et la fatigue de ses pilotes. A livré, pendant cette période, 257 combats aériens et abattu dans nos lignes onze avions ennemis, poussant chaque jour en arrière du front d'audacieuses reconnaissances et conservant constamment sur l'aviation allemande une supériorité manifeste.»
Le malheur est que l'histoire en soit à jamais perdue: le 11 janvier 1918, un incendie qui se déclara dans la baraque Adrian affectée aux officiers et sous-officiers pilotes, ainsi qu'au bureau de l'unité, détruisit complètement ses archives, son journal de marche, ses pièces de comptabilité. Ce qui en a pu être reconstitué depuis est peu de chose auprès de l'héroïsme déployé pendant plus de deux ans par ses pilotes. Le témoignage du plus intrépide d'entre eux manque. Navarre se tua le 11 juillet 1919 à Villacoublay. On a su qu'il s'y exerça à ce vol symbolique Godefroy, plus heureux, devait réussir, réparant ainsi, en passant avec son avion sous l'Arc de Triomphe, le 7 août 1919, à 7 heures du matin, sur Nieuport, l'injure faite aux ailes exclues du défilé des armées alliées. Projet bien digne du caractère follement aventureux de Navarre. S'il se montra rebelle à toutes les disciplines et encourut, pour ses dangereuses embardées à l'arrière, toutes les malédictions de la police, il n'en fut pas moins dans les airs, au dire de ses pairs, l'Incomparable. Volontiers, disait-on. de lui, en 1916, parmi les as:
«On ne peut pas fréquenter Navarre au-dessous de 3.000 mètres.» A cette altitude, ses relations se trouvaient considérablement réduites et c'était tout avantage pour son humeur intraitable. Au moins ne s'y montrait-il que dans tout l'éclat de ses qualités. On a pu dire de lui qu'il avait le sens instinctif du vol au même degré que l'oiseau; et à cet égard, il fut d'une adresse et d'une virtuosité uniques dans l'aviation française. Jointes à son audace courageuse, ces facultés faisaient de lui devant l'ennemi un adversaire des plus redoutables.
Avant Verdun, il avait abattu déjà quatre avions. Le 1er avril 1915, il en descendait un à moins de trente mètres, faisant prisonniers les deux passagers. En Artois, il interdit à l'aviation ennemie toute incursion au-dessus de nos lignes par ses vols de barrage, échappe à la mort dans un nouveau combat à bout portant sa mitrailleuse s'enraye et remporte, en octobre 1915, sa quatrième victoire. De février à mai 1916, il en porte le nombre à 11; mais une blessure reçue en combat aérien, le 17 juin, l'oblige à quitter l'escadrille. «Ses mois d'hôpital, la mort tragique de son frère qu'il avait décidé à le suivre dans l'aviation, interrompirent brusquement une carrière glorieuse.» (Jean Daçay). 
«
Il rêvait de grandes choses pour faire oublier ses fautes passagères. Depuis longtemps il voulait tenter la  traversée de l'Atlantique et s'il avait trouvé une direction de l'Aéronautique et des constructeurs moins timorés, ce serait la France, et nulle autre, qui aurait inscrit son nom sur cette page glorieuse de l'histoire de l'aviation. Ou il serait mort à la peine. » (
Gaston Neumeyer).
Haute pensée qui n'étonnera point ceux qui l'ont connu et qui lui conservent, au-delà de la tombe, toute leur admiration. Notre regret est de ne pouvoir ici plus explicitement la justifier, faute des documents nécessaires. 
Pendant la bataille de la Somme, l'escadrille N.67 continua de combattre avec acharnement. Sur le front de Verdun, elle avait effectué 1.492 sorties, livré 319 combats et abattu 15 avions. En Picardie, elle effectua 853 sorties, livra 200 combats et descendit 19 avions. Sur ce nombre, les maréchaux des logis Vialet et Flachère comptèrent chacun également sept victoires. La 67 ne rejoignit le G.C. 12 qu'en octobre 1917, dans les Flandres. Sur la 73 qui la précéda au Groupe, nous ne saurions rapporter qu'une anecdote qui relève plutôt de la chronique secrète que de l'histoire. Cette escadrille avait pour insigne un oeuf dans lequel, avec un peu d'attention, on pouvait reconnaître une femme faisant sa toilette intime. L'idée de cette image licencieuse était évidemment d'un artiste, le peintre lieutenant de M..., célèbre au Groupe par cette invention autant que par l'étendue de son ignorance, dans les choses même de l'aviation. Le sens de rotation des hélices lui était indifférent. La distinction entre les moteurs fixes et rotatifs lui échappait. Ne lui advint-il pas un jour d'hiver de vider, pour l'empêcher de geler, son réservoir à essence, pris par lui pour un réservoir d'eau... Et une autre fois, ne se vit-il pas contraint de descendre, sans le faire exprès, un appareil ennemi qu'il avait pris jusqu'au dernier moment pour un avion de son escadrille
Sur ce sujet de la grève des moteurs gelés pendant l'hiver de 1917, en Lorraine, Jacques Boulenger a écrit une page aussi jolie que sur la Ronde des avions de chasse. Qu'on en juge:
«Les huit avions disponibles de l'escadrille refusèrent de partir. Comme les mécaniciens insistaient, deux radiateurs éclatèrent de froid. Les six autres avalèrent sans difficulté l'eau glycérinée, mais les moteurs continuèrent la grève. Finalement, quand on eût mêlé suffisamment d'alcool à son eau chaude et versé force essence tiède dans ses cylindres, l'un d'eux consentit à tourner. 
«Ce faux frère bourdonna au milieu du silence réprobateur de ses camarades et l'avion prit son essor, mais à cinquante mètres du sol le moulin facétieux commença par imiter à s'y méprendre les détonations d'un revolver, après quoi il multiplia les explosions comme s'il eût voulu mettre en action la fable du Moteur qui veut se faire aussi bruyant que la Mitrailleuse, en sorte que son pilote dut regagner le terrain en toute hâte. Et tel fut le début de la grève des moteurs, qui dura précisément le même temps que le grand froid. «Ce ne fut pas une grève loyale, ce fût plutôt ce que les syndicalistes appelaient avant la guerre une «grève perlée». A force de réchauffeurs de carlingues, de parebrises en carton devant les radiateurs, de grogs d'eau chaude alcoolisée, de soins et de flatteries de toutes sortes, on décidait souvent les moteurs à tourner. Mais ils ne tardaient pas à faire sentir que leur bonne volonté était feinte...
«On n'entendait alors dans les airs que moteurs récalcitrants, pétaradants, bourdonnant faux et les aviateurs pleuvaient du ciel sur la terre: ce fût même une occasion excellente qu'eurent les fantassins de se convaincre que les aéroplanes qui les survolent sont plus souvent amis qu'ennemis, contrairement à ce qu'ils croient; mais ils n'en profitèrent pas et continuèrent de reconnaître pour boches tous les coucous qu'ils virent passer au-dessus de leurs têtes: ils ont accoutumé d'en user ainsi depuis août 1914 et tout porte à croire qu'ils persisteront jusqu'à la fin de la guerre. » (
En Escadrille, page 116)
Le capitaine de Saint-Sauveur, qui fut le second commandant de la 67, de mars 1916 à juillet 1917, lui donna comme fanion son propre fanion de course, assimilation que beaucoup jugèrent contestable. Il eut pour successeur un officier de chasseurs d'Afrique, le capitaine d'Indy, ancien combattant de l'escadrille de corps d'armée, C.27, il s'était signalé en mitraillant les tranchées ennemies à faible altitude, notamment le 9 juin 1917: ce jour-là, son avion avait été grièvement endommagé par les balles.
Sous son commandement combattirent quelques as, tels que le sous-lieutenant Pendaries (5 avions) et l'adjudant Pillon (6 avions). Fonck et Bozon-Verduraz furent détachés à la 67 du 31 mars au 22 avril 1918; ils y abattirent, durant ce court passage, le premier trois, le second deux avions. Les pertes de l'escadrille, en cette dernière année de guerre, furent sensibles : le caporal Benney, blessé en combat aérien le 25 janvier, succombait le lendemain aux suites de ses blessures. Le 5 février, au cours d'une patrouille, l'avion du caporal Tailer tombait désemparé, sans combat, les ailes arrachées et dispersées loin du moteur et du fuselage. Et Tailer était tué. Le 27 mars, le sous-lieutenant Willemin, parti mitrailler des convois ennemis, ne rentrait pas. Le 23 août, enfin,un jeune pilote, sorti pour faire un essai, le caporal Sachet, capotait et se tuait. Quelques jours plus tôt, le sous-lieutenant Mion, l'humoriste de l'escadrille, titulaire de trois avions ennemis et de huit citations, avait écrit sur le registre des patrouilles:
«Un prudent biplace, à l'altitude de 400 mètres environ, région Gruny-Thilloy, se distrait comme il peut en lançant dés fusées d'un assez joli effet (il est 7 heures du
matin). Liaison d'infanterie probablement.»
Dernière particularité: un pilote de la 67 semble tenir le record des heures de vol. Alors que le maximum est généralement de 500 et que Guynemer n'en compta que 630 lorsqu'il fut tué le sous-lieutenant Duret put en inscrire 748 sur son carnet. Cette louable activité aérienne ne lui valut cependant que deux avions ennemis en 1918 et trois citations.

ENTRETIENS sous UN POMMIER  

Si certains généraux révélèrent pendant la guerre, avec le secours de thuriféraires complaisants, une aptitude singulière à entretenir leur renommée, il n'en fut pas de même de la plupart des as de l'aviation. Rien ne prêtait plus aux récits, aux lettres, aux confidences, aux amplifications surtout, que leurs exploits; et cependant le plus grand nombre d' «Impressions» qui leur furent attribuées ou sont apocryphes ou leur furent arrachées, à force d'insistance, par des reporters professionnels de la guerre aérienne, résolus à ne leur faire grâce d'aucune ligne de profitable «copie». J'ai toujours été frappé, aussi longtemps qu'il m'a été donné de vivre parmi les Gigognes et dans leur confiante intimité, de leur modestie, de leur simplicité sans apprêt et, si l'on peut dire, de leur pudeur spéciale au sujet de leurs victoires. Garros, à son retour à la 26, se défendait d'avoir été pour quelque chose dans les recherches du tir à travers l'hélice... Lorsque ses camarades consentaient à se départir de leur exemplaire réserve, c'était, le plus souvent, pour louer les mérites ou les dons des plus grands d'entre eux, leurs modèles constants ; mais il fallait se garder de les interroger, car une question trop directe avait le don de les irriter ou de les faire fuir. Leur crainte des grands mots leur imposait, en quelque sorte, cette attitude d'indifférence, de froideur ou d'ironie (Notes d'un pilote disparu, page 174.). D'où le ton volontairement retenu de cet ouvrage l'auteur leur veut présenter un miroir fidèle. D'où également ces entretiens ils retrouveront anonymement, dans leur décousu même, et sur les sujets les plus divers du temps de guerre, nos libres propos des heures de sieste, sous le pommier d'Hétomesnil (En juillet-août 1918.).
Dans l'aviation, il n'y a que ceux qui ne veulent pas de succès qui n'en ont pas. Ainsi que l'a écrit Jacques Boulenger, tout y est ouvrage de volontaires et l'on n'y a jamais fait de bon travail que par enthousiasme et joie. (En Escadrille, page 189.)
La classification, le palmarès établi des As les a bien souvent rendus furieux. Tel Nungesser répondant un jour au quidam qui le félicitait aux Ambassadeurs de tenir la seconde place parmi les combattants de l'air: Il n'y a pas de premier ! Il n'y a pas de second ! Nous sommes tous au même rang.
Parmi les questions qui nous sont le plus fréquemment adressées par les gens du monde, en connaissez-vous de plus stupide que celle-ci: Vous devez avoir le vertige.., ou le mal de mer. Pourquoi pas le mal de Pair ? Est-ce à dire que des observateurs pris de malaises ne vomissent pas parfois sur leurs pilotes.
L'aviateur a toujours quelque chose à dominer, l'air ou soi-même.
Le bon cavalier fait généralement un bon pilote; mais la réciproque n'est pas vraie. Exemple: Navarre.
Par temps de pluie, l'aviation est triste. La sonnerie du téléphone retentit et énerve ceux qui se morfondent sous la tente:
Que demandez-vous ?
Le compte-rendu.
Avez-vous mis le nez dehors depuis ce matin. Avez-vous vu le temps qu'il fait ? Bon ! cela doit vous suffire comme compte-rendu.
Autant vaudrait patrouiller dans la crasse (
Nuages bas).
On ne s'embarrasse pas de paperasses inutiles parmi les Cigognes.
La distraction favorite du camp, qui est un entraînement: le tir à la carabine. Fonck y est roi et fait mouche huit fois sur dix.
La vie d'un appareil: 150 heures de vol au grand maximum.
Ceux qui nous connaissent le mieux, ce sont nos mécaniciens. Entre eux et nous ils ne font aucune distinction. Ne disent-ils pas après chaque victoire: Nous avons descendu.
Leur sollicitude n'a égale que celle du chef de patrouille, en plein vol, pour ses camarades: il marche au ralenti pour presser les retardataires et les avertir du danger qui les menace s'ils perdent le groupe.
On se fait de l'un à l'autre de petits signes d'amitié.
Oui, il y a eu, dans toutes les escadrilles, entre les meilleurs, de fameuses camaraderies de l'air, telle celle de Guynemer et de Heurteaux qui se ressemblaient assez et, au combat, bourraient dedans jusqu'à ce que ça tombe.
Vous souvenez-vous des phrases si nobles de d'Annunzio, sur l'aviateur veillant la dépouille de son compagnon:
«Il était rompu, le plus riche rameau de sa propre vie; elle était détruite, la plus généreuse partie de lui-même; elle était diminuée pour lui la beauté de la guerre. Il ne devait plus voir en ces yeux se doubler l'ardeur de son effort, la sécurité de sa confiance, la célérité de sa résolution. Il ne devait plus connaître les deux joies les plus candides d'un coeur viril: le clair silence dans l'attaque et dans la besogne en commun, le doux orgueil de protéger le repos de son pair.» (Forse che si, Forsc che no, page 127)
Et l'évocation du souvenir de l'ami mort:
«Il lui semblait qu'une soirée d'amitié lui fut redonnée après tant de soirées acres et inquiètes. Le souvenir palpitait en lui comme un coeur redevenu double, lui rendait les accents, les regards, les gestes de l'être cher, le faisant vivant pour lui... Il le sentait en soi comme lors de leurs grandes heures de silence, quand l'un et l'autre étaient une seule harmonie laborieuse. » (
Forse che si, Forse che no, page 427.)
Le poète des «Victoires mutilées» a trouvé dans l'aviation de guerre le plus beau couronnement de sa carrière. Il s'y est adonné avec une assurance extraordinaire et une joie profonde, sans aucune appréhension de la mort. Chaque départ, il l'espéra comme une libération. Et ce fut la raison de son calme, dans l'accomplissement de son devoir envers sa patrie, où, selon lui, il n'y avait aucun courage (
Déclarations faites à M.- Gino G. Zuccala. Excelsior, 1er août 1918.).
Fut-il rien de plus magnifiquement latin que son raid sur Vienne, à la tête de son escadrille, en août 1918, et que le texte de sa proclamation lancée sur la capitale autrichienne: «Viennois, apprenez à connaître les Italiens. Nous survolons Vienne. Nous pourrions lancer des bombes par tonnes. Nous ne vous lançons que le salut aux trois couleurs, les trois couleurs de la liberté.»
Le commandant d'Annunzio n'a écrit, touchant l'aviation, que de ce qu'il avait vécu. Mais combien d'autres, en leurs ouvrages, se montrèrent plus faux et plus affligeants. A côté de pages de bon journalisme, que de prétendus souvenirs truqués, que d'anecdotes usagées pour roman-feuilleton, que d'abus des plus vieux clichés a l'usage des lecteurs crédules.
(Quant à sa «conquête» de Fiume, c'est, suivant le mot de Kipling, une autre histoire... )
Et que de pauvreté d'imagination pour ces professionnels du feuilletonI Le même épisode d'adieux d'une escadrille à son chef, au-dessus du même express d'Epernay, se retrouve dans le livre de Marcel Nadaud: En plein vol, et dans celui de Delacommune: L'Escadrille des Eperviers (Dans le premier, pages 32-43, dans le second pages 234-241. ).
Et le récit arrangé, transformé en vision d'Edgar Poë de la mort du capitaine Féquant, dans l'ouvrage de Nadaud qu'il dédie cependant à ses amis de l'escadrille V. B. 102 (
Le capitaine Féquant appartenait à l'escadrille V. B. 103 : on, trouvera la relation exacte de sa mort au chapitre suivant.).
Littérature sans importance, en comparaison de l'altération voulue des faits par un pilote dans son compte rendu. Elle disqualifie, dès qu'elle est découverte, son auteur, tel cet ancien moniteur de Pau, qui, ne dépassant jamais les saucisses françaises, écrivait froidement sur le registre des patrouilles: Vu une saucisse! Il fut rapidement congédié du Groupe, mais il avait eu le temps de se faire photographier aux côtés de Guynemer...
Et Georges André qui cherche depuis six mois un collimateur à l'arrière!
C'est une fesse....
Vous voulez dire un gland!
Laissons ces défaillances tout à fait exceptionnelles, et parlons du Feu.
Le livre de la grande misère et de la surhumaine souffrance du poilu.
Toute l'affreuse et monotone réalité de la guerre y est détaillée, dans son horreur et sa saleté, par quelqu'un qui l'a faite. «C'est cela, cette monotonie infinie de misères, interrompue par des drames aigus, c'est cela, et non pas la baïonnette qui étincelle comme de l'argent, ni le chant de coq du clairon au soleil.»
La guerre aussi hideuse au moral qu'au physique, voilà ce livre écrit à la gloire des «pauvres ouvriers innombrables des batailles».
Que de belles pages de vérité douloureuse et minutieuse: Souchez en ruines. Quels tableaux d'horreur: le poste de secours bombardé. Les plus brefs sont les mieux venus. Quel juste sentiment de la multitude écrasée par la lutte.
Et quelle opportune critique des coups de main que nous connûmes tous, sans raison ni préparation suffisante, pour faire valoir des chefs, au prix du sang français.
Peu d'altérations romanesques, certes, mais un vieux reste de romantisme traîne encore çà et : la sape ... rêve d'amour et de pourriture...
Un vague humanitarisme étend son universelle pitié sur la folie du genre humain.
La pensée de Barbusse est bien élémentaire. Une idée de guerre civile se précise soudain avec violence aux dernières pages du livre et ne laisse pas alors de déconcerter. Militaires, financiers, prêtres, avocats, économistes, historiens, personne ne trouve plus grâce devant l'auteur, pas même les savants «qui perdent de vue la simplicitédes choses».
Elle est le voeu de Barbusse, cette simplicité sans bornes. C'est un rêve évangélique qui ne correspond guère à la réalité moderne.
Et quelle réfutation appellerait, si elle n'était dans le coeur de tous, son injurieuse rectification: les bourreaux, non les héros de la guerre!
Duhamel en a mieux écrit dans sa Vie de Martyrs.
Le livre de la douleur et du courage sans une outrance, sans une fausse note, égal à son sujet, ce qui est le plus bel éloge qu'on en puisse faire, plein de vérité simple et d'élévation morale.
C'est la guerre, vue dans ses effets monstrueux de mutilation et de mort, d'un regard lucide et généreux. «Si l'on ne retraçait pas, écrit le poète de la Lumière, dans sa vérité et sa simplicité, l'histoire de ces victimes émissaires que sont les hommes de France, dont la naïve grandeur d'âme disculpe toute l'humanité de son plus grand crime et la relève de sa plus profonde déchéance, le plus pur de la majestueuse leçon serait perdu, le plus beau de votre courage demeurerait stérile.»
C'est dans ce livre qu'on trouve les pages les plus poignantes sur Verdun.
Et Duhamel n'omet pas le rire atroce dans la souffrance, le rire même si déconcertant des mutilés, tandis que la mort est mêlée intimement aux choses de la vie: «On mange et on boit à côté des morts, on dort au milieu des mourants, on rit et on chante dans la compagnie des cadavres.»
Le colonel Bourguet, tombé à Tahure en 1915, l'a dit à ses hommes devant la tombe d'un camarade: «Pour nous autres soldats, la mort a perdu le caractère si redoutable qu'elle a en temps de paix, a perdu jusqu'à son épouvante.»
Duhamel a été plus loin en écrivant: La fréquentation de la mort, qui rend si précieuse la vie, finit aussi, quelquefois, par en donner le dégoût et plus souvent, la lassitude (
Vie des Martyrs, page 226.).
Nungesser avait sur son appareil deux tibias croisés et deux cierges.
En prévision du retour à la terre nourricière.
Ah ! l'union des coeurs purs, rêvée par Duhamel pour que notre pays se connaisse et s'admire. L'union des coeurs purs pour la, rédemption du monde malheureux!
Méfions-nous de notre coeur.
Allons donc ! Chacun sait que les lettres d'admiration féminine, adressées à Guynemer, étaient toutes lues à ia popote.
Deux spécialistes prétendent que le coeur des aviateurs présente une hypertrophie constante, précoce, proportionnelle à l'altitude habituellement pratiquée, progressive, portant habituellement sur le ventricule gauche et toujours bien tolérée (
Communication de MM. Etienne et G. Lamy présentée à l'Académie de Médecine le 7 août 1918.).
C'est heureux. Mais qui dira notre rêve?
Aller en perm avec son taxi... pour filer plus vite. Vous connaissez le résumé du travail de l'aviation, fixé par Pastré: les missions toujours trop nombreuses, les permissions toujours rares. Un commandement bienveillant, dit-il, parvient dans certaines escadrilles à équilibrer les unes et les autres. Aussi convient-il de saluer ces chefs qui ont de leur rôle cette noble conception.
La dernière anecdote de la conférence Pastré s'impose ici.
La voici : «Un bon aviateur doit aller beaucoup en permission et il y a, je me hâte de le dire, beaucoup de bons aviateurs. C'est le seul moyen pour lui de se tenir
au courant des modes nouvelles, d'apprendre si la martingale se porte ou ne se porte plus et, par des conversations suivies dans les centres d'études de choix, le Fouquet's et le Maxim's, de se documenter même sur les derniers secrets de son art. La vrille expliquée place de la Concorde ou au café de la Paix, n'est-ce pas concilier à la fois l'horrible image de la guerre et les douceurs des jours à venir, unir le plaisant au sévère et garder l'élégance, hélas bien perdue, des tournois d'autrefois?»
«A ma dernière permission, le dernier soir, je prenais le dernier coktail. Tristesse infinie des choses qui s'enfuient. 
«Vint à passer un de nos plus réputés chasseurs. Il m'offrit un super-dernier coktail et je lui fis l'honneur d'accepter, car s'il est célèbre dans le monde, hélas passager de l'aviation, je le suis dans le monde éternel des coktails.
«La conversation, professionnelle comme il sied entre fervents, s'engagea et, après un long laïus, il conclut en me disant : « En somme le biplace allemand ne me fait pas peur». Je lui répondis: «A moi non plus, mais c'est le mien biplace qui me fait peur» !
Plaisanterie qu'infirment et le nombre et l'éclat de de vos citations et de vos décorations.
Nous y voilà ! Un appareil descendu nous vaut une palme, jusqu'à cinq; au delà, l'on ne nous accorde plus qu'une citation pour deux avions.
Derrière les grands As, le haut commandement s'essouffle et, autant par paresse que par tactique, réunit plusieurs de leurs victoires, lorsqu'elles ont le tort d'être trop précipitées, dans une seule citation.
Si bien que Guynemer put dire : «Il vaudrait mieux laisser un bon intervalle entre deux descentes de Boches.»
Et Fonck: «Il est plus facile de descendre un Boche que de le faire homologuer.» 
L'As des As a enlevé le record du groupe le 9 mai 1918 avec six Boches en deux heures de vol et 56 cartouches. Les 25 et 27 juin, il a abattu de nouveau cinq avions ennemis. Une seule citation a relaté, un mois plus tard, le 20 juillet, ces prodigieux exploits.
Dans les premiers temps de la vie du Groupe, une citation donnait droit à une palme. Depuis les sorties en groupes, l'on a pris l'habitude de compter un avion abattu à deux, quelquefois mais rarement trois pilotes. Il en résulte que celui qui est présumé avoir eu le plus de part au combat enlève la palme; les autres ne récoltent qu'un clou (
Etoile correspondant à une citation à la brigade, à la division ou au corps d'armée, dans l'infanterie.).
Un sous-officier, après deux victoires a généralement la médaille militaire.
Et un officier qui abat du Boche obtient la croix. Mais au début de la chasse aérienne, il fut extrêmement difficile de la décrocher. Dorme, pour porter le ruban rouge, dut attendre sa 18e victoire et Fonck sa 15e.
Tandis que pour nos guerriers de ministères, les broches tournaient en rosettes.
Et les décorations étrangères?
Les bigorneaux. C'est le rayon de Coudouret, l'as aux bigorneaux. Ils furent donnés au Groupe par les Anglais et les Belges pour les pilotes qui avaient abattu du Boche dans la région de Dunkerque. Le roi Albert, accompagné de la reine, les remit lui-même à nos As. Et tous deux montèrent devant nous en avion, escortés par des Spads du G. C. 11 et du G. C. 12 pour survoler un peu de leur pays occupé.
Guynemer eut successivement toutes les décorations anglaises, russes, japonaises. Fonck aussi; mais tandis que le premier aimait porter toute sa batterie de cuisine, le second préfère les broches.
La descente du Boche se traduit encore par d'autres avantages?
Oui, du fait qu'il est pilote, tout aviateur est caporal. C'est une prime sérieuse qui marque assez sa qualité. Et voyez ce qu'est la carrière militaire... au-dessus des casernes: il devient à peu près mathématiquement sergent après 10 ou 20 heures de vol au-dessus de l'ennemi, adjudant dès qu'il en a descendu quelques-uns. S'il continue, il est nommé peu après sous-lieutenant. Avancement foudroyant comme sa vitesse de vol: 220 à l'heure, près de 300 en piqué.
Il convient de dire que la rapidité de l'avancement a décru en raison inverse de celle du vol. Un pilote aujourd'hui reste assez longtemps sous-officier. Pléthore et budget peut-être.
Question subtile: il ne suffit pas toujours, chez nous, pour gagner du galon, d'abattre du Boche. Il faut encore avoir les qualités nécessaires au commandement, l'aspect et même un peu le physique de l'emploi, comme au théâtre.
Parfois aussi des relations...
La vitesse des promotions est aussi proportionnelle à celle de l'arme à laquelle ne cesse d'appartenir administrativement le pilote: ce qui demande deux ans dans l'infanterie en exige souvent six ou huit dans la cavalerie.
Bref, l'officier aviateur a, sur ses camarades demeurés dans leur arme d'origine, l'avantage pécuniaire d'une prime quotidienne de vol de dix francs (
Cette prime est de deux francs pour les caporaux, quatre francs pour les sous-officiers, cinq francs pour les adjudants: on eu a justement demandé depuis longtemps l'unification à dix francs, les risques étant égaux sans distinction de grade.).
A quoi s'ajoute, les jours de vol au-dessus des lignes, une indemnité de combat de trois francs, analogue à celle du fantassin.
Il y eut enfin, pendant trois ans, l'indemnité par avion abattu et par tonne de projectiles de bombardement déversée. Elle avait été fixée par Michelin sur le fonds d'un million qu'il avait offert à l'aviation; mais elle fut supprimée en juillet 1917, à la demande du commandant du Peuty, chef de l'Aéronautique.
Guynemer, qui avait touché environ 15.000 francs, en fit don à une oeuvre d'aviateurs de guerre blessés. Heurteaux et Deullin agirent pareillement.
D'autres, plus impécunieux, empochèrent.
Il est à noter que les frais de l'officier aviateur sont nécessairement plus considérables que ceux de ses camarades des autres armes: il ne lui est pas possible de rétribuer le mécanicien qui prend soin de son zinc aussi modestement qu'un ordonnance, même d'officier monté.
Et puis, l'officier pilote est jeune, extrêmement jeune; il est imbu de toutes les prérogatives de son grade; il veut être, au suprême degré, représentatif. D'où par
fois son peu d'indulgence à l'égard de sous-officiers moins brillants et plus âgés que lui. Ce sont ses plus communes faiblesses.
Même à l'égard des officiers nouveaux venus, il commence toujours par être un peu rétif. «Qui est-il, se demande-t-on à chaque arrivée. Combien de Boches?»
Et chacun de lui faire évoquer jusqu'à ses souvenirs de fantassin.
S'il l'a été.
Qui ne l'a été ? C'est le critérium et notre première gloire.
Hélas ! vous connaissez la réponse d'un poilu à un sénateur qui lui demandait un jour, au cours d'une conversation de chemin de fer, son sentiment sur le moral de ses camarades: Il est admirable!
Et que disent-ils ? insistait le parlementaire trop curieux.
Rien, ils boivent.
Mot terrible qui peut résumer la guerre vue, non des états-majors, mais des tranchées.
Et l'homme, dans la tranchée comme au cantonnement, n'est pas seul à boire. Son chef direct, le seul qui, avec lui, fasse réellement la guerre, l'officier de troupe, l'imite. J'en appelle au témoignage de toutes les popotes du front.
L'ivrognerie se développe, a écrit Pétain, quelles que soient les mesures prises par le commandement pour l'entraver (Lettre adressée le 20 mai 1918 à M. Abrami, sous-secrétaire d'Etat.).
Le combattant français boit, et il joue. C'est une des nécessités de la campagne, dit-on, en se résignant matin et soir à d'interminables bridges.
Résultat fatal de la vilenie et du désoeuvrement de la guerre.
En dehors de cela, il accueille et colporte inlassablement des percos
(Racontars) qui suffisent, par leur propagation même, à le désorienter et à lui infliger le plus lancinant cafard.
Les pires absurdités, dans l'oisiveté générale, trouvent toujours crédit.
Elles en trouvent d'autant plus qu'aucune organisation défensive ne leur est opposée. Non seulement les facultés intellectuelles et morales de l'«homme» ne sont soumises à aucun entraînement, mais elles sont abandonnées au plus dangereux, au plus déprimant état d'inertie.
Vous verrez cette léthargie de plusieurs années nous mènera après la guerre

Le voilà bien, le problème des responsabilités.
Dans la zone des armées, voilà quatre ans que se trouvent concentrées, selon les dithyrambes les plus officiels, la sève et la fleur de la nation, le meilleur de ses
forces, ses plus sûrs gages d'avenir. Et nul ne s'occupe de leur assurer le ravitaillement moral indispensable, non pour tenir, mais pour se préparer au rôle capital qui les attend après la guerre. Des millions d'hommes ont mené, depuis 1914, l'existence la plus élémentaire, la plus barbare, la plus anormale. Les plus jeunes ont suspendre, pour ne les reprendre sans doute jamais, leurs études, leur formation professionnelle; les plus âgés, leur perfectionnement technique. Tous ont été privés des douceurs et des joies du foyer, des commodités et des délassements de la vie moderne. Il y a un arrêt sans précédent de la plénitude de la vie nationale, dont on ne mesure pas assez la gravité. Emile Olivier a dit de la loi de trois ans qu'elle était une atteinte au cerveau de la France. Et cette guerre! Quelcoup peut-être irréparable, elle porte à sa culture et par même à sa plus haute gloire!Cette inertie intellectuelle absolue de la vie militaire  pouvait être tolérée en temps de paix dans les casernes; elle ne frappait pendant une période fixée qu'une faible partie de la jeunesse et ne compromettait pas son développement. Quant à ceux qui s'y complaisaient, c'était leur affaire: elle faisait d'eux, sans effort, de ces tacticiens légers et têtus, «cervelles d'oiseaux dans des crânes de boeufs», dont Anatole France a présenté le modèle achevé (
Dans les Dieux ont soif).
Mais aujourd'hui, hélas ! il ne suffit plus d'en sourire: des siècles de goût, d'esprit et de perfection se trouvent menacés comme ils ne l'ont jamais été, par cette existence purement animale ou végétative trop prolongée du front.
Vous en demandez trop à ces beaux messieurs de Chantilly.
Il leur suffit de nier l'invasion par la Belgique.
Gomme la possibilité d'une expédition à Salonique !
Comme de mépriser l'emploi des réserves !
Et du Rimailho.
(Ce fut le général Dubail qui fit écarter, à la séance du Conseil supérieur de la guerre du 19 juillet 1911, les propositions du général Michel sur l'emploi des réserves. «Pour appliquer ce système, il eut fallu un retard de cinq jours sur les plans déjà arrêtés. De plus, il fallait instruire les cadres de réserve. Le Conseil supérieur croyait qu'en ajoutant les réserves à l'active, on diminuerait la qualité de l'armée active». --Déposition de M. Messimy, le 30 mai 1919, devant la Commission d'enquête sur la métallurgie--Après le général Michel, écarté du Conseil supérieur pour avoir établi dès 1911 un plan d'opérations qui faisait face à une invasion allemande par la Belgique, le général Galliéni crut à son tour, dès mars 1914, à la même invasion et il établit un mémoire à l'appui. Envoyé le 15 août au G. Q. G. en qualité de successeur éventuel de Joffre, il n'y fut pas même entendu: on préféra le renvoyer à Paris. A cette date, rapporta-t-il au ministre de la Guerre, le G. Q. G. ne voulait encore considérer l'invasion de la Belgique que comme une monstration sans importance. Quant à l'artillerie lourde, on sait que le général Baquet, directeur de l'artillerie, et le général Sainte-Claire-Deville.s'opposèrent à la construction de nouveaux canons jusqu'à la fin de 1915. Ce n'est que le 20 juin 1916 que M. Albert Thomas fit dresser un programme de construction d'artillerie).  
Sans parler de notre arme!
L'Allemagne, elle, a organisé dans ses armées une propagande aussi intense que dans le monde entier. Un corps d'officiers de réconfort (Wohlfartz offiziern), créé par Ludendorff, est chargé de «travailler» les soldats allemands dans les cantonnements: dans chaque régiment, trois officiers, sous-officiers ou soldats possédant une bonne instruction suivent, à cet effet, des cours spéciaux à Strasbourg. Rentrés dans leur corps, ils font à leurs camarades toutes les trois semaines des conférences sur l'histoire allemande, les emprunts de guerre, les raisons de conserver l'Alsace-Lorraine ou le bassin de Briey. La présence à ces réunions est obligatoire.
N'eût-il pas été possible de dire pareillement aux nôtres la nécessité de vaincre, de dégager pour eux, en des causeries familières, le sens et la leçon des événements russes, roumains ou grecs qui obligent à une prolongation de la lutte, de concevoir enfin partout une utilisation rationnelle et intégrale de leurs forces et de leurs capacités, afin qu'ils ne se sentissent pas si totalement retranchés de la vie nationale? Quel redressement de préjugés et de sophismes, quelle admirable campagne contre l'ignorance innombrable, quelle éducation civique et politique, au-dessus des partis, eussent pu se poursuivre à la faveur de ce rassemblement inouï de tout un peuple sous les armes. Et quelle préparation à une paix de justice, intérieure et extérieure, comme à la reconstitution économique nationale, dont on rebat toutes les tribunes.
Il eut fallu commencer par ne pas faire la mobilisation d'une manière si absurde, avec un tel mépris des aptitudes (Mépris qui s'étendit pendant toute la durée de la guerre aux malheureux inventeurs d'engins intéressant la défense nationale. Lire là-dessus les ouvrages de MM. Claude et Archer: Politiciens et Polytechniciens et l'Enigme de la guerre. Vainement l'ingénieur Archer tenta-t-il de faire adopter son canon, susceptible d'opérer les mêmes destructions que celui de 155, en consommant 80 fois ' moins d'acier. Il eut contre lui, suivant le général Percin, à la fois les bureaux, le Ministre de l'armement dont tout le programme s'effondrait, le haut commandement et les représentants de là haute métallurgie dont les intérêts se trouvaient lésés.)
Le G.Q.G. et l'officier chargé par lui de «suivre l'évolution du moral de l'armée» ne l'ont pas voulu. Au moment seulement de l'établissement des permissions, le haut commandement découvrit la nécessité de s'intéresser aux hommes, de conquérir leur affection, de leur commenter les nouvelles de la guerre, de les fortifier dans la certitude de la victoire, de leur parler enfin de leurs affaires et de leurs familles. Après onze mois de campagne, le contact allait être repris et l'on songeait soudain, sous les lambris de Chantilly, à munir les premiers permissionnaires d'un moral réglementaire, propre à être communiqué à l'arrière, en même temps que l'entrain et la vaillance qui régnaient officiellement sur le front (Suivant une note confidentielle du 9 juillet 1915 communiquée aux officiers.).
Au soldat-citoyen, il parut suffisant, quatre ans durant, de prescrire l'exercice et d'enseigner les marques extérieures de respect. Lorsque 'étais en traitement à Bourges, une circulaire ordonnait aux blessés dont le bras droit était immobilisé de saluer leurs supérieurs de la main gauche et à ceux dont les deux bras étaient pris, de tourner la tête du côté du supérieur, au moment de son passage et de le suivre du regard. Le supérieur, ajoutait le général signataire, saura reconnaître cette marque de respect (Circulaire du général X, commandant la 8e Région (juillet 1915).
Une seule propagande est officiellement tolérée et, par l'immense majorité des officiers généraux, favorisée: celle des ministres des cultes. Que d'appels aux soldats du Christ! Les unions chrétiennes de jeunes gens ont sévi au front, à grand renfort de circulaires, de brochures, de conseils chuchotes et de médailles de sainteté, bien avant l'apparition de l'Y.M.C.A. américaine, elle-même toute chargée d'arrière-pensées confessionnelles (
Ce n'est qu'en 1918 que l'Y. M. C. A. a été autorisée à créer des Foyers du soldat au front). Par elles seules se poursuit, avec une vigilance qui n'exclut ni la fermeté ni même la menace, la rééducation... religieuse des mobilisés que des Cercles d'études instruisent de la place occupée par les Evangiles dans le dépôt de la Révélation, de l'authenticité et de l'«historicité» des trois synoptiques et du récit johannique, de la portée apologétique et ascétique de la liturgie sans parler de la nécessité de se confesser et de faire leurs Pâques... Evangélisation bien irritante pour des esprits un peu libres. Tout le reste s'est brisé au mur de Chantilly, derrière lequel s'agite une Cour, fidèlement décrite par Marcel Boulenger, étrangère, inaccessible aux réalités de son temps et seulement férue des formulaires surannés de l'Ecole de guerre (On lira, avec fruit, sur ce sujet, dans le Mercure de France du 1er mai 1918: Les Etats-Majors et la troupe, par Roger Maurice, et dans le numéro du 15 novembre de la même année: Quelques réflexions d'un officier de troupe.).
Et le soldat-citoyen, désaccoutumé par sa longue léthargie de la vie sociale, profondément désorienté, souvent aigri, se trouvera restitué à lui-même, la paix signée, dans les conditions les plus défectueuses...
La guerre s'achèvera, comme elle a commencé, dans l'improvisation et l'incapacité du commandement. L'héroïsme supplée à tout, oui, mais à quel prix!
Qui guidera le démobilisé dans le dédale la discipline militaire cessera soudain d'exercer sa contrainte? Qui le conseillera et l'assistera, lui, dont les vertus silencieuses dominent de si haut et la faconde des uns et l'ingratitude des autres?
Au lieu des exercices théoriques et du simulacre de la guerre, de l'école des crapauds, en arrière des lignes qui n'apprennent rien à personne et assomment tout le monde, que n'emploie-t-on tous ces hommes aux travaux agricoles, à la réparation des ruines, à une coopération au service sanitaire? Que ne fait-on de tant de corps déjetés sans hygiène et sans souplesse, des corps d'athlètes en leur enseignant sérieusement la méthode Hébert? La qualité des hommes, après la guerre, ne devra-t-elle pas s'efforcer de compenser les ravages du fléau ? Qui pourra dire combien des nôtres ont péri par l'imprudence, la témérité voulue ou l'impéritie de tant de chefs sur la ligne de feu, par l'insuffisance honteuse des formations sanitaires à l'arrière? Tant d'existences criminellement sacrifiées! Tant d'heures perdues pour les survivants, pour leur propre réforme morale et intellectuelle, déjà réclamée par Renan après 1870 !
Fallait-il conduire la guerre comme des brutes ou comme des penseurs?
Battre le blé, récolter les betteraves, labourer la terre, voilà ce que nous devrions faire. Ce que pourrait être une heure d'exaltation quotidienne: des entretiens familiers dirigés par tous ceux d'entre nous qui en sont capables élèveraient un peu le niveau de tant d'êtres sans pensée. L'âme de la nation pourrait prendre une réalité dans la recherche et l'expression commune d'un idéal. On pourrait retrouver le souffle des armées de 93. Il y aurait, dans tous les cas, d'autres accents, d'autres courants à provoquer que ceux de la grossièreté, de la menace, de tous les avilissements auxquels, précisément, la culture française fait la guerre. 
Souvenons-nous de notre stupeur à tous, le jour de la déclaration de guerre.
Ge fut l'écrasement cérébral devant le Fléau une fois encore déchaîné et la perspective des massacres prochains.
Puis, dès le rassemblement dans les dépôts, le sentiment du Bloc national dont on est, dont on ne peut pas ne pas être, et de la nécessité supérieure de servir la
destinée de son pays.
Le grand rêve, le rêve fou de purger le monde à jamais du Mal dévastateur et d'engendrer des temps nouveaux.
La prise de contact avec le caractère populaire, primesautier, gavroche, blagueur.
Et altéré !
Ah ! oui, ce fut tout de suite le règne du pinard.
Dans la petite ville qui poursuivait,loin du front, son existence de platitude et de routine, il fallait se refaire une âme héroïque et militaire tous les matins.
Sur des milliers, l'effet du galon fut foudroyant.
Pour moi, voici ce que je trouvai dans mon livret fascicule: peu fanatique du métier militaire, peu disposé à prendre le commandement, y semble peu apte, avec
cette sanction en marge: à ne jamais nommer, signée d'un certain colonel Pillo, il y a près de dix ans.
La nation accourue à l'appel des armes avec des volontés ardentes, un état d'esprit admirable, trouvait dans toutes les casernes un esprit militaire, incurable, de la morgue et des menaces. La mobilisation n'était pas achevée qu'un commandant de dépôt décrétait: «Le quartier sera libre le dimanche, à partir de 10 heures, pour permettre aux commandants de compagnies d'infliger des privations de sortie». (
Ordre du commandant Latapie, commandant le dépôt du 76° de ligne à Coulommiers.) C'est ce que je connais de plus beau dans le genre.
La vie normale tranchée net, déchirée comme l'air du matin par l'appel du clairon. Le cercle d'isolement se fit instantanément. Plus rien n'exista pour nous que l'essentiel du coeur et de l'esprit... et la Guerre.
Jusqu'à l'anéantissement de l'active à Charleroi, précédant le «grignotage» mortel du peuple en armes, voulu par Joffre. 
L'offensive à outrance obstinée, opiniâtre, acharnée, à coups de fantassins, de Mulhouse à Mézières.
Les hauts stratèges de l'Ecole de guerre ne pouvaient, se tromper, et le plus admirable peuple du monde, jeté au feu des canons ennemis, en devait faire la preuve.
Ainsi s'avérait, dans la retraite, l'immense erreur de ceux qui croyaient avoir assuré la défense nationale par la loi de trois ans.
Dans l'armée, avant la guerre, on s'agitait, on trépignait, on ne faisait aucun travail utile. On y était tout, sauf des soldats. Combien de camarades d'activé nous
l'ont dit!
Ni Descaves, ni Hermant n'avaient exagéré (Le premier dans Sous-offs, le second dans le Cavalier Miserey.).
La préparation réelle à la guerre n'était une préoccupation constante que pour une minorité d'officiers; on les considérait d'ailleurs comme des cerveaux brûlés, et, si on le pouvait, on les brisait.
Et combien avions-nous d'officiers dignes de leurs fonctions?
De sorte que tout dut s'improviser sous le feu de l'ennemi.
Tandis que d'innombrables incapacités se révélaient et s'affirmaient, dans tous les services, à tous les degrés de la hiérarchie.
Et que l'irresponsabilité de ces services «compétents» persistait jusque devant la mort.
A l'abri de laquelle ils se tenaient!
Les hommes tombaient sous le tir fauchant des mitrailleuses, comme le bois sous la scie.
Les plaques blindées mises à leur disposition, dans les tranchées, volaient-elles en éclats? Que voulez-vous, répondait le génie, elles sont conformes au cahier des charges. 
Nul avertissement n'éclaire le G. Q. G., ne le tire du traquenard l'a attiré le contre-espionnage allemand en lui vendant de faux plans de concentration. Notre Joffre y croit comme un enfant. Il a son plan, l'impardonnable Instruction générale 1 du 8 août.
Dès la fin de 1914, cependant, l'on prépare autour de lui, pour la commune disculpation du haut commandement, certains mémoires l'on s'efforce à corriger des faits et des ordres accablants.
L'écrasement de Morhange à Charleroi!
Ah ! l'audace et l'habileté incroyables de ces verrions camouflées d'Etat-major, communiquées à la presse et dont nous faisions des gorges chaudes, quand nous avions le coeur d'en rire.
L'Etat-Major n'en frappait pas moins d'arrêts ceux de nos camarades qui refusaient de rectifier leurs rapports, sur certaines affaires, non conformes à ses «directives».
A chaque attaque nouvelle, ses présomptions sont constantes, ses escadrons de cavalerie massés pour la poursuite, ses cantonnements fixés à l'avance loin dans les lignes ennemies.
Et c'est l'invariable bec de gaz !
Les charniers s'accumulent.
Qu'importe, les commissions d'enquête, pendant la guerre, sont supprimées. Et l'on peut envoyer ses subordonnés au massacre, à loisir, sans laisser de traces.
Se faire tuer sans mot dire, pour lEtat-Major,