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              Je ne remercie personne pour ce livre,

              pour la bonne raison que personne ne

              m'a aidé... Il est vrai que je ne l'ai

              demandé à personne !

            

              « Même pas à un nègre ? »

              « Pourquoi un noir ? »

              « Non, un nègre ! »

              « Ah, oui... Non, surtout pas ! »

 

              Cependant, je dis merci à ceux et à

              celles qui m'ont encouragé à l'écrire...

              Et à tous les personnages, qui ont

              jalonné ma vie et m'ont inspiré !

         

A mon père, Fernand...        

       A ma mère, Minouche...

               A mes amis aviateurs à la carrière sinueuse...

                       A l'amitié !
                               Aux cieux, aux dieux !


Je volais, je le jure, je jure que je volais...  ( Jacques Brel ).    

                  Monsieur mon passé, laissez moi passer...  ( Léo Ferré ).

 

     « Jacques, je vois à ton air coquin que tu as une envie... » , me dit cet ami de toujours, ce vieux compagnon d'armes, qui comme moi, a roulé sa bosse un peu partout dans le monde...

     « Tu me connais donc bien ! Oui, j'éprouve un besoin de me raconter, de nous raconter ! »

     « Oh là là ! Tu veux raconter ta vie, ta carrière... »

     « Oui... »

     « Une autobiographie ! Un bouquin barbant... Mais, dis-moi, pourquoi nous ? »

     « Nous, parce que notre métier, toi, moi, nous, les pilotes un peu « mercenaires », travaillant de contrat en contrat, de pays en pays... Bien que nous soyons souvent considérés comme tels, je n'irai pas jusqu'à dire des « outlaws », des hors-la-loi, mais bien des «outsiders» !

     « Intéressant... »

     « Tiens, tiens... »

     « Mais encore... »

     « Un bouquin... Heu... Oui, si tu veux, des notes personnelles de ma vie, de ma carrière, des anecdotes de notre boulot par lequel nous avons côtoyé tellement de mondes, de races, de nationalités, de cultures, de religions, de philosophies et d'idéologies si différentes, si particulières ! Je ne crois pas que la plupart des gens s'imaginent les détours heureux, malheureux de notre corporation... Un pilote en uniforme ! Tout un monde, un tableau ! Oui, mais quel travail de peinture pour y arriver... et surtout s'y maintenir ! Des couleurs vives, des couleurs sombres! Un message surtout, pour les jeunes, ceux qui ont le « feu sacré », les amoureux des   cieux, afin qu'ils s'accrochent et ne désespèrent JAMAIS d'y arriver un jour... Quand on veut, on peut! Tu en sais quelque chose...

     « Alors, je vais raconter ce qui me passe par la tête... Pêle-mêle ! Simplement: sujet, verbe, complément, adjectif... Expliquer aux profanes le petit abc de la profession, quelques expressions d'aviation et surtout l'ambiance d'équipage... L'amitié ! N'oublie pas quand même que je suis aviateur et non-écrivain... Relax, quoi ! »

     « Relax ? »

     « Oui, cool... Raconter d'une manière relaxante cette histoire, qui ne fut cependant pas aisée... Je la veux divertissante, amusante... Des pincées d'humour simple... Parfois une alternance au second degré, qu'il faudra suivre et lire entre les lignes ! Cependant, un zeste de tristesse, un brin d'amertume, comme il en faut, hélas, dans tous les récits de vie... Du crescendo en aigre-doux !

     Nous faisons notre métier avec amour et professionnalisme et nous le ferons jusqu'à la fin... Nous ne sommes pas des amateurs ! Mais pour l'amour du Diable ou pour l'amour de Dieu, ou pour l'amour des cieux, ne nous prenons pas trop au sérieux !

      « D'accord, mais alors, Jack... Des « moi », des « je », ou troisième personne ? Surtout, pas de vedettariat ! Nous faisons notre boulot, comme tout le monde... Troisième personne, certainement pas ! Même si ma vie est un roman, ce n'est pas un roman! Il s'agit tout de même de ma vie personnelle... Ceci, c'est de la réalité ! TOUT est ab-so-lu-ment vrai, jusque dans les moindres détails, du « (Sic) » !

     Je me suis toujours senti en dehors des sentiers  battus, un outsider des situations justement ! Des « moi », des « je », oui, mais aussi des « nous », car il s'agit de « notre » aviation!

     « Récit objectif ? »

     « Affirmatif ! Je te le dis: « (Sic) », avec un grand « S »!

 

 

     Le Boeing 747, c'est une « grosse bête »... Au décollage, je me le suis toujours imaginé comme un troupeau de plus de 150 éléphants chargeants sur une piste ! La comparaison en poids est réelle... Pas étonnant qu'on le surnomme « Jumbo » et que le pilote doit ajouter    «heavy », «lourd », à sa procédure radio lorsqu'il rentre en contact avec le contrôle aérien... Il déplace de l'air le « Jumbo » ! Il pèse au décollage, à pleine charge, 380 tonnes (380.000 kg !), une masse ! Son propre poids est égal à celui du carburant qu'il emporte: 165 tonnes, 200.0000 litres de pétrole... De quoi rouler avec sa petite auto, pendant presque deux siècles !  

     Il est cependant un oiseau de fin vol... Il plane comme un aigle et grâce à sa finesse et à son inertie, le faire descendre et surtout le ralentir est une manœuvre délicate ! D'une altitude 13.000 mètres, la mise ne descente est effectuée par la réduction complète des quatre réacteurs, à une distance du point d'atterrissage de 250 kilomètres... Le profane à difficile à accepter cette loi de la portance, procurée par la vitesse de descente... Combien de fois ne nous demande-t-on pas:

     « Mais, si les moteurs s'arrêtent, votre avion..., il tombe comme une brique, surtout le 747, énorme comme il est ! ».

     « Mais non, Monsieur, il plane! Et si bien... Un aigle ! »

     Parfois même, pour modifier cette descente et ralentir son vol, on est bien obligé d'employer la manière forte, le dompter, lui montrer qui est le maître... On lui casse sa portance en sortant les aérofreins ! On tire sur le mord, on retient la laisse ! On brutalise la bête ! Ses ailes tremblent ! Elle souffre ! Vilaine action de la part du pilote... D'ailleurs, c'est lui le fautif, il a mal calculé son coup !

     La vitesse du vol plané, qui a débuté à 900 km/h, se réduit petit à petit pour préparer l'approche du circuit d'atterrissage à environ 450 km/h et permettre ainsi à cet oiseau magnifique de déployer d'avantage ses ailes, ce qui lui donne plus de portance... La sortie des volets ! Enfin, il détend ses pattes, ouvre ses griffes... La sortie du train ! Les 18 roues sont pré-positionnées à un angle de  45 degrés pour toucher en douceur... Vitesse moyenne de 250 km/h! « Kiss-Kiss...»  sur la piste... Comme quand l'amour est bien fait !

     Le vol entier, spécialement l'approche, l'atterrissage, est à chaque fois, un certain challenge... Quand ce corps à corps amoureux avec la machine est bien fignolé, une véritable jouissance pour le pilote ! En général, c'est très bien fait, grâce à ce docile animal...    

     Ah ! Vraiment, quelle belle bête !

 

     Golf Persique 1981 ! Niveau de vol 350 (35.000 pieds, 11.500 mètres). Atterrissage prévu à Bahrain... Il est 2 heures du matin, heure locale... Nuit d'encre ! L'emblème lumineux (logo) de la compagnie est allumée... Dans cette région, il est prudent de se faire identifier par quelques avions de chasse intempestifs... C'est la guerre entre l'Iraq et l'Iran !

     En général, les secteurs de vol sont partagés entre le Commandant de bord et le Copilote... J'avais volé de Singapour à Bangkok, c'est Patrick Wong, mon Copilote, qui est aux commandes pour le second secteur: Bangkok-Barhain. Début de la descente... Réduction des réacteurs !          

     Le radar d'approche nous dirige en phase finale... Ce radar est un radar au sol ! Le contrôleur donne à l'avion les caps à suivre pour le positionner en finale... Le pilote exécute les instructions afin d'intercepter les deux faisceaux, direction et pente, qui dirigent l'appareil vers un point précis d'atterrissage: « Instrument Landing System » (I.L.S.). Le pilote interprète dès lors ces informations sur les instruments de bord... Dans le cockpit, nous avons également un petit écran radar, mais il sert uniquement à détecter les zones orageuses et à les éviter !

     Nous sommes donc établis sur l'ILS, vitesse réduite, volets sortis en partie... La visibilité est excellente... On aperçoit très bien les lampes d'approche et la piste illuminée! Patrick demande la descente du train:

     « Gear down ! »

     J'exécute !

     Lorsque le train descend (les trains, car il y en a cinq ! et 18 roues !), cela s'entend ! Les passagers sont toujours intrigués, impressionnés, par ces bruits... Certains font un rapide signe de croix, d'autres lisent leur journal, l'air « cool »... En fait, ils paniquent ! Je les comprends:

« Bloum ! », « Bloum ! », surtout la roue de nez: « Bloum !!! ». Je me suis toujours demandé comment le constructeur n'avait pas encore trouvé un moyen d'atténuer ce vacarme...

     La vérification du verrouillage est indiquée par un seul témoin, une petite lampe: verte ou rouge ! Vert, c'est bon, rouge, pas bon !

     Cette fois-ci, nous avons la lampe rouge ! Le mécanicien de bord, Maniyam, confirme de suite qu'il y a anomalie: les deux indications auxiliaires, situées parmi tant d'autres, sur son grand tableau (1m30), indiquent une contradiction... Selon l'une, les deux trains de droite ne sont pas sortis et l'autre dit le contraire !

     « Et la roue de nez ? »

     « L'indication est HS ! (hors-service) ».   

     « Go around ! », « Remise de gaz ! »

     J'annonce:

     « Je prends ! », vieille et belle expression de la marine, employée également en aviation:

 Je prends les commandes ! », de même qu'en anglais: « I have » ou « I take controls ».

     Je sais, nous savons, tous les trois, qu'il s'agit d'une fausse indication... Instruments électroniques... Ils se mélangent les pinceaux ! Impossible d'avoir tous les trains sens dessus dessous !

     « Nom di Diou ! », nous les avons bien entendus descendre, ces trains ! « Bloum ! »,
« Bloum ! »  Mais le doute demeure... La lampe rouge ! Les roues sont-elles bien verrouillées ? 

     « Gear up ! »

     On remonte le train ! Montée à 3.000 pieds (1.000 mètres). Prévenu, le radar d'approche nous reprend en main et nous dirige vers une zone de moindre trafic... D'ailleurs, il n'y en a guère à cette heure de la nuit... Nous ne sommes pas, heureusement, dans le circuit de Los Angeles, de New York ou de Chicago !

     « Gear down ! »

     On écoute... On entend bien les bloum-bloum... Toujours la lampe rouge !

     Allez, encore une fois, on ne sait jamais... Train rentré, train sorti ! Même résultat !

     J'ai prévenu brièvement les passagers... N'ai vraiment pas le temps de leur raconter ma vie, d'autres chats à fouetter ! Ils doivent en avoir plein les oreilles des « bloum-bloum »...

     Depuis Singapour, cette nuit-là, nous approchions les douze heures de prestation... Les capacités de réactions s'amenuisent, mais l'adrénaline coule et le rendement redevient quasi-normal, ce qui nous sauve souvent dans de pareilles situations... Exiger du corps humain les décisions rapides et adéquates, qu'il nous faut prendre ! Le choc physiologique et psychologique, ça vient « après »... Il n'en est que plus dur ! Au sol, la fatigue est saupoudrée de décalage horaire... En plus, on sent le bouc, on est bon pour l'abattoir ! Mais on récupère, on survit ! C'est notre job... Après tout, nous ne sommes pas employés aux PTT !   

     Dernière ressource obligatoire, la descente du train en système de secours... Simplement, les roues descendent par gravité, par leur poids, ce qu'il fait d'ailleurs en opération normale, mais on espérait qu'il se verrouille... Non ! Toujours, « l'œil rouge », qui nous regarde !

     A cette altitude, la consommation carburant est grande... Avec la remise des gaz, les tours en rond que nous venons de faire, la jauge a baissé... Les réserves sont bien entamées ! A haute altitude, l'air est moins dense, il faut moins de puissance pour le pénétrer, donc moins de pétrole... Il y en a encore bien assez cependant pour tenter un passage au-dessus de la tour de contrôle !

     Je décide de voler à basse altitude pour vérification visuelle des roues ! Autorisation accordée! Un puissant projecteur est même prévu! « Merci » ! Pas courant, cette opération...

     Le radar nous ramène en vue de la piste...  Je vois le rayon du projecteur...  Alignement... Sortie du reste des volets ! Ce passage, à 100 mètres de hauteur, doit se faire à une vitesse minimale: train sorti, tous les volets sortis (30 degrés) !

     Au-delà d'une certaine position de volets (20 degrés), si, par mégarde ou par oubli (c'est
arrivé !), le train n'est pas descendu, « Monsieur Boeing, dans sa sagesse », comme disait notre instructeur irlandais au cours théorique de Dublin, a prévu une alarme discontinue, un Klaxon, qui réveillerait un mort !

     A nouveau, « gear down », bloum-bloum et lampe rouge !  Je demande à Patrick:

     « Flaps thirty ! », (30 degrés de volets), les pleins volets, full flaps !.

     A ce moment, le Klaxon se met à hurler:

     « Poueeeeeeeeeeeeeeet ! »  nous notifiant par-là:

     « Le traiiiiiiiiiiiiiiin ! Vous avez oublié de descendre le train, bande de pommes ! Le traiiiiiiiiiiiiiiin ! ».

     Descendre le train ! Nous n'avons fait que cela ! Un tintamarre dans ce cockpit ! On se regarde tous les trois ! Le doute augmente ! Tant pis ! Attendons le verdict du contrôleur...

     Après notre passage, un petit espoir ! Il nous affirme que toutes les roues sont sorties ! Ouf ! Mais le verrouillage ?

     Plus le temps de philosopher... On a tout essayé ! Dans la foulée, demande d'autorisation d'atterrir et « Check-list finale » lue par le mécano... Une des réponses est:

     « Train descendu et verrouillé, lampe verte »

     Cette fois-ci, nous ne savions plus très bien quoi répondre...

     Entre-temps, apparition dans le cockpit: L. McCully, le Chef-pilote « training » (entraînement)! En passager, il part en vacances en Italie... J'avais oublié qu'il était à bord. .   Intrigué par nos « trois petits tours et puis s'en vont », il s'est décidé à venir aux nouvelles... Arrivant dans ce boucan, il est obligé de crier:

     « Jack, what's going on ? » (Que se passe-t-il ?).

     D'ailleurs, il comprend de suite ce qui se passe, en voyant la position des volets... Sur son tableau, Maniyam lui montre les indications !

     « Il faut tuer, ce klaxon ! ».

     Je suis bien d'accord! Nous allions le faire, mais nous avons été fort occupés... Au plafond et aux parois du cockpit, se trouvent les dizaines et les dizaines de fusibles (CB, cicuit-breakers). On en connaît les principaux... Le « Chef » et le mécano se mettent à la recherche de celui de l'alarme... Ils le trouvent finalement et le tire !

     Silence! Paix ! M'en souviendrai de cette nuit ! Bloum-bloum et Poueeeeeeeeeeeeeeet...

     Dire qu'au bon temps, (avant, c'est toujours le meilleur temps...), du Boeing 707 et autres avions, une vérification visuelle du train était possible... Le mécanicien de bord, « mine de rien » se déplaçait dans la cabine, soulevait un coin du tapis de sol, prévu à cet effet ! La tête des passagers... Un système de visée lui permettait de vérifier le verrouillage des trains... Le B747 n'offre pas cet avantage, étant trop volumineux !

     Les gens confondent fréquemment « cabine » et « cockpit »... Le cockpit, pour les pilotes, la cabine, pour les hôtesses et les passagers !

     « Ambulances ? Pompiers ? » nous demande la tour !

     « Oui ! »

     J'arrive sur mes chaussettes... A l'approche du sol, au moment d'arrondir le taux de descente, je retiens l'avion... Le plus possible ! Faire un atterrissage doux... La crainte de poser les roues au sol... Elles touchent, mais je ne sens rien, je suis sûr que l'avion s'enfonce !

     « Merde ! Shit ! Le train n'est pas verrouillé ! »

     Non ! Nous sommes bien au sol, nous roulons sur la piste, suivi par le cortège des pompiers, des ambulances... Pimpon ! Pimpon ! Pimpon ! A chacun ses bruits...

     L'aventure ne  se termine pas si  mal... En fanfare ! Et puis, un atterrissage sur le ventre, ce n'aurait pas été spécialement un kiss-landing (atterrissage doux)… 

 

     Le mécanicien de sol nous confirme: panne électronique ! Tout ce cirque pour cette boite... A Dublin toujours, ce même instructeur, à qui nous demandions:

     « Mais comment fonctionnent-ils, tous ces instruments électroniques ? ».

     « Ne vous en faites pas! P.F.M.! Pure Fucking Magic ! » (auto-magique !!!)

     « Ah, bon... » , admettions-nous, facilement rassurés... Après tout, il avait raison, ça marche ou ça ne marche pas !  Délicate et emmerdeuse, Mademoiselle l'électronique...     

 

     En descendant de l'escalier en colimaçon, qui débouche dans les premières classes, Solange Nemry, toute blême, m'attend! Passagère à bord de ce vol, elle m'avait interpellé à l'escale de Bangkok:

     « Jeson ! »

     Un surnom que j'avais reçu, il y a bien longtemps, lors de mes études en Afrique... Je ne l'avais pas reconnue de suite ! Elle répète:

     « Jeson, c'est moi, Solange, nous étions ensemble à l'Athénée (Lycée) de Bukavu, au Congo belge ! »

     Je la reconnais ! Embrassades...

     Je n'en reviens pas... Un bond en arrière de plus de trente-cinq ans! Elle me présente son mari Alex... Solange était venue passer quelque temps dans le cockpit et nous avions refait le passé... Toujours nerveuse en avion, je l'avais calmée en lâchant:

     « Mais enfin, Solange, tout ceci, c'est du velours...»

     Elle ne me croira plus jamais ! Au pied de cet escalier, j'essaie bien de les rassurer, elle et son mari... Ils sont palots, l'air vraiment inquiets... Ils continuent sur le même vol ! Je leur explique.... Plus rien à craindre ! Alex me donne leur adresse, on se reverra à Amsterdam...

     « Allez, Ciao ! Bon vol ! A bientôt... Moi, je vais me coucher ! ».

     En fait, je me débine...          

 

     Dans ma chambre de l'hôtel Hilton, je refais le scénario de cette nuit en prenant un pot avec l'équipage... Tout le monde « décompresse », «unwind», comme disent les Anglais ! J'aime bien cette expression... On a vraiment l'impression de se dérouler, de se détordre, de se détendre de la fatigue et du stress, comme un serpentin libéré ou une hélice d'avion, dont on vient d'arrêter le moteur...

     Le copilote, Patrick Wong, est aujourd'hui Commandant de bord ! Quand je le croise dans les couloirs des « Opérations » (salle où les pilotes viennent vérifier et signer leur plan de vol), toujours le même script:

     « Tu te souviens de Barhain...»

     « Oh, oui, Jack ! »

     D'ailleurs, la plupart des copilotes, qui volaient avec moi à cette époque, sont passés « à gauche », dans le siège de gauche, celui du Commandant de Bord! Certains, devenus instructeurs, me font passer les « Checks » (contrôles) semestriels en vol ou au simulateur...

 

     Plus tard, je me retrouve seul avec ma bière... Je ne peux m'empêcher de penser à ces retrouvailles avec Solange... Coïncidence ! Période où, justement, j'étais bien décidé à devenir aviateur...

     Je passe en « play-back » mon existence, ma carrière... Depuis l'incident de cette nuit, ce film ne cessera de se dérouler dans ma tête... Un rêve classique de gosse, d'adolescent...  Mais il s'est réalisé ! Une longue histoire d'amour, tout simplement! Avec ses joies, ses déchirements... L'espoir... Le désespoir, trop bien souvent! Seule la « Foi » du ciel m'a sauvé, comme bien des pilotes dans mon cas, pour arriver et me maintenir au but final ! Bien sûr, il en est de même dans les autres corporations... Mais nous, les aviateurs, nous vivons dans un espace à trois dimensions, « au-dessus de la couche », comme dit mon grand ami Gérard Molinas, la couche de nuages ! Trouver le juste point d'équilibre, pas facile !           

 

     Dès ma naissance, je suis embarqué sur une étoile nomade, une filante de grande vitesse, comète rebondissante sur la voûte céleste... Tout comme mes parents ! C'est dans le sang de la famille... Notre blason est du genre « Gypsy-star » ! Je m'y suis accroché tant bien que mal, voué aux chocs de sa trajectoire tortueuse... Que de chemins de traverse! Bousculades physiques, intellectuelles, qui influenceront mon éducation, ma profession, mes sentiments... Un tracé de vie, loin d'être une ligne droite, une véritable sinusoïde... Mais quel enrichissement !

 

     En fait, je crois que tout a commencé avec l'histoire de ma mère... Au début des années 1920, elle a vingt ans... Jeune mariée, elle part pour la Chine! Voyage de noces assez prolongé, elle y restera sept ans ! Elle « s'expatrie »... Probablement, devait-elle déjà me coller sur la peau ce tatouage d'errance... Encore actuellement, je suis « l'expatrié » ! On nous appelle les « expats », nous, les pilotes, qui ne sommes pas « chez nous », de nationalité différente... Nous remplissons notre contrat, au revoir et merci ! Je ne critique pas, c'est très bien ainsi, j'accepte cette règle de jeu !                  

 

     Les chemins de fer ! A cette  époque, la Belgique s'était très bien placée sur ce marché, un peu partout dans le monde... Le contrat chinois était important! Comptable, le mari de ma mère venait d'être engagé pour son premier terme à Nangking...   

     Beaucoup plus tard, ma mère devait me raconter ce départ vers la Chine, sa vie dans ce pays et son retour d'Extrême-Orient... Tranche de vie peu banale ! Toutes ses péripéties chinoises, elle me les a débitées morceaux par morceaux... Brièvement ! Combien, à présent, je regrette de ne pas l'avoir mieux écoutée... Lacune de ma part ! J'aurais dû lui poser tellement plus de questions...  Je me le reprocherais toujours ! Mais, je décelais à chacun de ses récits une réticence, une gène, à se laisser aller avec moi... Son mari, pendant toute cette période, n'était pas mon père... Elle ne fut pas très heureuse dans cette union, affirmait-elle...   Moi, je ne devais faire partie de sa vie que beaucoup plus tard... On efface tout et on recommence! Le jeton, à la case départ, c'est moi ! En fait, ma mère n'aimait pas tellement me parler de son premier mariage... Mais, pour la Chine, j'aurais dû insister... Se souvenait-elle, d'ailleurs, de tous les détails ?         

 

     Traversée de l'Europe en train pour aboutir au Sud de l'Italie, à Brindisi... Traversée de la Méditerranée jusqu'à Alexandrie... Elle me parle de la fameuse corniche de cette ville, de l'hôtel, où elle est descendue...                 

 

     1987. Lors d'une de mes escales au Caire, je loue les services de ce bon Nubi et de son vieux break Peugeot ! Le transport des équipages ! Il nous proposait toujours des randonnées peu ordinaires, moyennant quelques livres égyptiennes (ou dollars américains, c'est bon aussi, disait-il!). Je parle de lui au passé, car aujourd'hui, hélas, Nubi n'est plus... Il a rejoint les scarabées des tombes, ceux qu'il essayait de nous refiler... J'ai un peu hésité, connaissant son teuf-teuf », mais le voyage fut sans problème sur l'autoroute du désert, allant du Caire à Alexandrie, un pèlerinage pour moi, en quelque sorte...

     Plein été ! Une chaleur étouffante... Je me souviens, ma mère m'avait parlé de cette saison, mentionné cette fournaise, qui l'avait surprise ! Elle n'avait jamais eu si chaud... Le long de cette belle corniche, j'aperçois un de ces vieux hôtels de début de siècle... L'hôtel de ma mère ? Plus de soixante ans après, celui-là ou un autre... J'ai bien pensé à elle, à ce moment-là... Sa vie aventureuse débutait ! Quelle différence, quittant l'Europe pour la première fois... Elle ignorait totalement, la pauvre, que depuis ce séjour en Egypte, elle passerait la plupart de sa vie dans des pays tropicaux !        

 

     De Port-Saïd, par le canal de Suez, ils atteignent la Mer Rouge... Croisière luxueuse... Ce sera ensuite l'Océan Indien par le Sud de l'Inde, Singapour et les deux Mers de Chine, celle du Sud et celle de l'Est... Shangai ! Nanking ! Voyage de longues semaines... « On a slow boat to China...», me dira plus tard, à l'Ile Maurice, mon second, David Ebeling, un Américain de Louisiane... Il avait eu le malheur de me demander l'historique de ma famille !  Quand je pense qu'aujourd'hui, la durée du même trajet en avion est de moins de quinze heures... Sans escale ! Et qu'il existe encore des passagers, qui trouvent le moyen de rouspéter, parce qu'il y a quelques minutes de retard...

 

     Mon atterrissage à l'île Maurice en mai 1992 fut un de mes plus « durs » landings de ma carrière... En approche de nuit, établi sur l'ILS, dont la pente est assez raide pour éviter les montagnes, la piste paraît courte ! Il a raison, mon ami Gérard Maréchal... Il m'avait également prévenu de faire gaffe au dos d'âne juste en début de piste !

     « Après, il ne te reste plus tellement de macadam... Vaut mieux ne pas trop finasser ton arrondi... Atterrissage positif ! »

     Je ne pensais qu'a ça: « La bosse ! Atterrissage positif ! La bosse ! Atterrissage positif ! »

     « Plaff ! Crakk ! »

     En redécollant de jour, je fais remarquer à David que, tout compte fait, cette bosse n'est pas si prononcée...

     « Evidement, Jack, tu l'as rabotée il y a deux jours... Remember ? »

     « Shut-up, David ! Tais-toi ! »

 

     Découvertes pour ce jeune couple ! Les voilà transposés dans un environnement totalement nouveau ! La Chine, ce n'est plus l'Europe... Ma mère était de milieu bourgeois... Mon grand-père maternel possédait à Bruxelles un bureau d'import-export... Entreprise assez florissante... Les bureaux avaient pignon sur rue, au centre de Bruxelles! Mes grands-parents habitaient par contre à l'extérieur de la ville, à Tervueren... Le tram s'arrêtait bien avant ce faubourg... Il fallait, à partir du terminus des Quatre Couleurs, traverser une partie de la Forêt de Soignes en voiture à cheval... On roulait donc carrosse, pour ainsi dire, chez les Valentin ! J'ai cru comprendre que le mariage de leur fille fut un arrangement... Ma mère, Marthe, dut épouser par convenance M. L., ou alors peut-être, l'attrait de l'exotisme, de l'Extrême-Orient ? Je ne l'ai jamais bien su...

     Je retiens des récits de ma mère, le mode de vie dans les concessions internationales: les réceptions officielles, fréquentes et obligatoires, les dîners entre amis (!), les jalousies des hiérarchies mondaines, la diplomatie à employer pour être invité à la « bonne table »... Son visage s'éclairait seulement lorsqu'elle me parlait de sa maison, sa domestique, son « amah » (comme moi-même, j'en aurai plus tard), ses déplacements en pousse-pousse... Loin d'être envieuse et très gentille de nature, ma mère laissait venir les événements sans trop de tracas... Je l'ai toujours connue naïvement extasiée! Revenant d'Afrique, nous étions en congé à Bruxelles, après quelques années de brousse! Ma mère s'écrie:

     « Oh ! Un tram ! ».

      Mon père, terre à terre:

      « Mais oui, Minouche, mais oui, c'est un tram ! ».

     Je tiens d'elle, cette joie de vivre... Sa spontanéité! Je suis un peu « gogo-naïf »...

     «  Oh ! Que c'est beau ! Oh ! Que c'est bon! », en tapotant le bras de celui ou de celle à qui je m'adresse:

     « Hein ? Hein ? ».

     J'attends une réponse, je veux que l'on communie avec moi! Je me répète tellement souvent, qu'on est obligé de m'arrêter, de briser mon enthousiasme...

     «  Oui ! Jack ! Ca va ! Ca va ! On le sait ! »

     L'air de me dire:

     « Tant mieux ! On est bien content pour toi... Tais-toi, maintenant ! »

     Peut-être suis-je un peu chiant ?...

     Pourtant, je ne dérange personne quand je suis assis seul dans le hall des grands hôtels... J'admire l'immense bouquet de fleurs naturelles ! Une merveille que ne remarque même plus les clients, qui s'en vont et s'en viennent sans y jeter ne fut-ce qu'un petit coup d'œil... Les gens sont gâtés, les gens sont blasés ! 

     Un que je ne trouve pas chiant, c'est mon petit-fils... A l'âge de 15 mois, promené comme un Seigneur  dans sa poussette, Shane s'extasie à la campagne... Il lève son bras et de sa petite main montre du doigt:

     « Ooh ! »

     « Ooh ! » pour le mouton, « Ooh ! » pour la vache, « Ooh ! » pour la poule ou pour le lapin, «Ooh ! » pour l'oiseau qui nous survole... Impressionné aussi par le tracteur qui nous dépasse:

     « Ooh ! »  

     Il se retourne, nous regarde, veut une approbation, un accord, une communion:

     « Ooh ! »

     « C'est beau, hein, Shane ? »

     « Ooh ! »

     Je tombe à genoux et je prie ! J'implore les dieux de lui laisser cet enthousiasme... Qu'il ne soit jamais blasé !

 

     Maman... Sa façon, à ma mère, d'expliquer les faits, d'arranger les choses:

     « C'est un mal pour un bien ! ».

     Simple philosophie, qu'elle m'a transmise sans doute inconsciemment... Le « Yin », le «Yang», une balance de vie, qu'elle a peut-être découverte en Chine... Que sais-je ? J'ai ajouté à cette recette maternelle, un fataliste « Mekhtoub » approprié (c'est écrit), que m'ont donné les Arabes pour qui, j'ai longtemps travaillé et finalement un « c'est la vie », « c'est comme   ça », bien français, dont j'étais prédisposé probablement...

 

     Dans les légations, le contact avec les locaux est restreint... Quasi nul ! Ma mère m'a tout de même parlé de conversations avec un certain lettré, un Mandarin, dont elle a reçu l'enseigne et que je possède toujours, ainsi que des coffres aux portes recouvertes de fine peau de porc, peintes de figurines délicates...

     Départ de ce pays céleste en catastrophe! Ma mère en a un souvenir pénible... Une histoire inimaginable... Elle me l'a racontée deux fois seulement! J'aurais dû la faire recommencer et recommencer, des dizaines de fois ! Noter, enregistrer! Mais, je n'ai pas osé... Il faut dire qu'à force de parler, tout s'entremêlait dans sa tête... Et dans la mienne encore plus! La guerre des Boxers ! Non, ça, c'était bien avant ! Sun Yan Sen ? Tchang Kai Chek, le Kuomintang sans doute... Toujours est-il que les événements se précipitaient en Chine !                   

     Les étrangers, les « expats », ne sont plus tellement désirés et pas en sécurité, comme toujours, dans un pareil cas... J'en ai eu l'expérience moi-même... La compagnie décide d'évacuer ses employés ! Ce n'est plus un paquebot de luxe, mais un rafiot de dernière minute...

     Le « navire » quitte Shangai!  Vitesse restreinte... Sortie de l'estuaire du fleuve jaune(? !)

     Ma mère disait toujours jaune au lieu de bleu! Une confusion supplémentaire... Car, il s'agissait bien du Yang Tse, le Fleuve Bleu !                 

     Soudain, attaque des pirates ! Abordage, comme au bon vieux temps des Caraïbes ! Hop ! Les grappins !

     Souvenirs de ma mère:

     « Ils nous ont tous rassemblés sur le pont...»

     Puis un ordre sec:

     « Déshabillez-vous ! »

     Ce qui s'est vraiment passé ensuite, je ne le sais toujours pas... Sombre histoire... Ma mère en avait les larmes aux yeux ! Pas de blessés, pas de morts ! Mais quelques rhumes... Il fait froid ! Les flibustiers fouillent les vêtements, déposés aux pieds des passagers, prennent au plus vite l'argent et les bijoux... Puis ils disparaissent !        

     Le Capitaine n'a aucune envie de faire demi-tour... Prendre le large au plus vite ! Ainsi, cette coquille de noix traverse toute la Mer de Chine et arrive enfin à Singapour ! Le Consul de Belgique recueille les passagers, les loge à l'Hôtel Raffles, un palace renommé en Extrême-Orient...

     D'ailleurs, cet acte de piraterie est fait courant aujourd'hui... Dans le Golf du Siam, les réfugiés vietnamiens sont attaqués régulièrement ! Les voiliers de plaisance aussi... Dans le détroit de Malaga et jusque dans le port de Singapour, les pirates attaquent les pétroliers ! L'équipage est rançonné contre monnaie sonnante ! Depuis toujours, un business cette piraterie...                                   

 

     1977. J'arrive à Singapour... Ma mère m'avait dit:

     « Va prendre un verre à ma santé, au « Raffles...»

     J'y suis descendu, avec ma femme et ma fille, en attendant de trouver une maison... Les registres des clients n'existent plus ! Hélas, ils ont tous été détruits pendant l'occupation japonaise... Peut-être, ai-je logé dans la même chambre, que ma mère avait occupée cinquante années auparavant ?      

     Récemment, le Raffles, cette Lady, cette vieille Dame, vient de recevoir un lifting... Elle est éblouissante de beauté ! Mais aseptisée... Pour moi, elle a perdu son âme... Elle n'est plus la demeure de Saumerset Morgan, de Churchill, ou de... ma mère! Oui, le « Singapore sling », son cocktail de réputation mondial, est toujours fort apprécié... Mais les clients ne le boivent plus dans ce fameux bar, où, paraît-il, on fut obligé d'assassiner le dernier tigre de Singapour, par self-defense ! J'espère que, dans un demi-siècle, avec le patin des ans, cette grande Lady, aura retrouve sa personnalité... et  sa poussière !       

     Retour et séjour en Belgique ! Début des années 30, nouveau départ... Cette fois-ci pour l'Afrique ! Le Congo Belge ! (Zaïre). Toujours les chemins de fer! Au siècle dernier, Léopold II, second Roi des Belges, cherche des ouvertures... Un grand « Monsieur », génie de l'expansion... A la Conférence de Berlin (1885), les Etats européens sont à table, ils se partagent un gâteau de choix... L'Afrique centrale !

     « C'est à moi, ça, Monsieur ! ».

     « Ah, non, Monsieur, c'est à moi ! ».

     « Pardon, c'est à moi! »

     Aucun d'entr'eux, n'y avait jamais mis les pieds !!!

     La carte est encore bien vague... Délimitations incertaines... Pas tellement pour Léopold II ! Un explorateur anglo-américain, Stanley, a parcouru ces régions en zigzag, les connaît bien... Il a même retrouvé un autre explorateur, que l'on croyait disparu:

     « Docteur Livingstone, je suppose ? »

     Le Roi l'invite à dîner dans son Château de Laeken:

     « Monsieur Stanley, parlez-moi un peu du Congo...»

     Léopold II s'assure ainsi les services du fameux explorateur... Le Roi sait à présent, la richesse que représente toute cette région... Il demande les frontières du futur Congo Belge, qui sera sa propriété privée, quatre-vingt fois plus grand que son propre pays ! Il lègue ce domaine » à la Belgique en 1907 sans ne l'avoir jamais visité !

     Faut le faire... Chapeau! Non ?    

 

     La compagnie « Vicicongo » dans le Nord du Congo... Plus de 500 km de voies ferrées à travers la jungle, de Bondo à Paulis, en passant par Buta et Aketi, où, ma mère et son mari seront basés !

     Départ d'Anvers ! Comme d'habitude: musique et serpentins !  Je peux m'imaginer ce voyage, l'ayant fait plus tard avec mes parents... Les adieux terminés, le reste du voyage n'est pas des plus tristes... Surtout le passage de l'Equateur! Neptune baptisant les passagers ... Le champagne, la bière, coulent... La guindaille ! Vive la coloniale !

     La « Malle », le paquebot de la C.M.B. (Compagnie Maritime Belge), qui fait régulièrement la traversée, met deux à trois semaines pour atteindre Matadi, sur l'embouchure du fleuve Congo (son nom d'origine: le Zaïre)... On « sent », plutôt, on « voit » s'approcher l'Afrique, car les eaux rougeâtres de ce fleuve, ne se mélangent à l'Océan Atlantique qu'au grand large !

 

     En aviation, certaines traditions ont disparu de nos jours... Arriver le plus vite possible, voilà le but ! Et sans délai, s.v.p.! Au-delà de trois minutes de retard sur l'horaire prévu, nous, les pilotes, devons en donner la raison ! Quand nous quittons la « gate » (la position de parking), le station manager (Chef d'escale), entouré de tout son staff, n'attend qu'une seule chose... Nous dire au revoir ? Pas du tout ! Il se ronge les ongles... Il attend que l'avion quitte le parking pour noter la minute précise du lâcher des cales (block-time)... Puis, il disparaît ! Il n'a pas le temps de nous lancer ne fussent que quelques confettis... Les gens « ne savent plus rire avec ça ! », comme on dit à Bruxelles !

     Cependant, lors d'un de mes vols, retour d'Australie, j'ai à bord, un groupe de passagers italiens et gesticulants... Ils ne cessent de casser les pieds aux hôtesses pour savoir quand nous allons passer l'Equateur... Le Chef de cabine vient m'en parler... Je déconnecte le pilote automatique et donne un petit coup dans le manche ! L'avion fait « Bloup ! »

     « Ecco l'Equatore ! », leur ai-je dit au micro...

     Eux, ils ont ri !

     Un autre vol, sur le Pacifique, cette naïve et jolie passagère, fascinée par notre cockpit (!):

     « La ligne de passage du temps ? ».

     Je lui refais le coup du « Bloup »... Impressionnée, elle n'a pas ri, mais, j'en suis certain, elle ne m'a pas cru non plus !

 

     Le fleuve Congo, se déverse dans l'Océan Atlantique... Du port de Matadi, jusqu’à Léopoldville (Kinshasa), capitale du Congo Belge, il n'est pas navigable... A cause des chutes et des rapides ! D'où, le train... La construction de tronçon est à marquer d'une pierre blanche...  Un travail de Titans !  Dynamiter la montagne, baraminer, creuser, abattre la forêt... Le paludisme (la malaria) massacre une grande partie des travailleurs de toutes races, entre autres des Chinois, comme pour le canal de Panama... « L'Horreur » de Joseph Conrad !

     De Léopoldville, reprendre un bateau, à aubes cette fois-ci... Grande roue à l'arrière, comme sur le Mississipi ! Remonter le fleuve pendant huit jours pour arriver à Stanleyville (Kisanghani), Chef-lieu de la Province Orientale... Je devais également faire plus tard plusieurs de ces remontées ou descentes du fleuve Congo... Je me souviens de la chaleur et de l'humidité... J'étais gamin et passait mon temps sur le pont, avec le Capitaine... Certains virages étaient « serrés » ! Parfois, il s'y reprenait à deux fois... Machines-arrière, machines-avant, toutes! Ceci, afin d'éviter les bancs de sable... La nuit, pas de navigation ! Aux escales, le soir, dîner en smoking pour les Messieurs, robes longues pour les Dames... Aujourd'hui, même dans l'air conditionné, on ne s'habille plus!  Les gens sont presque tout nus... « Pour faire bien » ! Les traditions se perdent...

     Pas terminée l'expédition ! A partir de Stanleyville, la voiture... Point de macadam ! De la terre battue... La poussière rouge, qui vous colle à la peau, les averses tropicales... Sous l'Equateur, quand il pleut, il pleut ! La boue... Bloqué pour des heures... On n’en sort plus ! Attendre que ça sèche... Un stop dans un gîte d'étape pour la nuit... Un ou deux passages de rivières en bac... La ballade du dimanche, quoi! Aketi n'était pas aussi loin que Shangai, mais le voyage, pour y arriver, presque aussi long, et certainement plus diversifié !         

     Ma mère s'habitue vite à sa nouvelle vie coloniale, semblable à celle qu'elle avait connue en Chine... Domestiques... Ce n'est plus une amah, mais un « boy », des boys ! Réceptions les uns chez les autres de la petite population européenne... Tennis, picniques dans la forêt au bord de la rivière Itimbiri... Et même, me racontait-elle, un petit groupe théâtral, qui joue « Les Vignes du Seigneur », dont l'acteur principal de cette pièce fut Josse Bungaert, mon futur parrain... A force de jouer ce rôle enivrant, cela devint sa seconde nature ! « Charmante soirée », s'exclamait-il soudainement, dans ces silences prolongés de certaines soirées... Le bon temps des Colonies, mais dans des conditions climatiques accablantes... Chaleur et surtout, humidité...  Pas étonnant que cette région de la Forêt Vierge s’appelle la Cuvette » !       

     Le Congo belge était divisé en provinces, districts et territoires... Aketi est un Chef-lieu de territoire... La population de ce petit village apprend alors que le jeune Administrateur est à l'hôpital, gravement malade ! Il a difficile à respirer... Il étouffe ! Le médecin est fort pessimiste... Ses chances de survie sont minimes ! Ce jeune homme vient d'arriver... On ne le connaît pas encore... Tout le monde va « voir »! Dont, ma mère... Etoiles dans les yeux! Feux d'artifices ! Eclairs ! Coup de foudre !!! Ma vie, à moi, commence... Celle de ma mère recommence !

     Avec fermeté, les femmes prétendent toujours qu'elles sont à la base d'événement heureux, qu'elles apportent la « Chance » (!). Tant mieux... Ma mère m'a toujours soutenu que ce fut le « choc » de leur rencontre, qui sauva mon père... En fait, le docteur Solomenzef avait finalement diagnostiqué cette étrange maladie: « l'aspergilose! » Un champignon dans les poumons ! Comment l'avait-il attrapée ? En suçant des branches d'herbe ! Geste, dont il avait l'habitude, lors de ses tournées matinales à pieds... A cette époque, pas d'antibiotiques ! Comment soigner ? Ultime recours, le toubib écrase des comprimés d'aspirines ! Il les réduit en poudre, qu'il fait respirer à son patient... Miracle ! En quelques jours, Fernand Siroux, respire mieux ! Il reprend vie !

     Les visites de ma mère, au chevet de « son » malade, deviennent quotidiennes... Son regard, déjà amoureux, elle le gardera pour lui jusqu'en 1960... Cette année-là, elle sera à nouveau auprès de son lit... Une autre maladie celle-là, dont le remède n'existe toujours pas, même pas avec la poudre du docteur Solomenzef...

     Mon père, Fernand, (Jules, Désiré), Siroux, est né en 1908, à Hougnoul, prés de Liège... Etudes d'humanités gréco-latines... Université Coloniale d'Anvers ! En 1930, il part pour le Congo Belge... Son premier poste ! Administrateur du Territoire d'Ango, dont la superficie est égale à celle de la Belgique ! Pas la jungle, la savane... A partir de maintenant, j'ai tous les albums de photos... Elles sont jaunies, couleur zêpia... De véritables archives ! Le territoire de Fernand Siroux, est un immense terrain de chasse... Des centaines de troupeaux d'antilopes, de buffles ! Il en profitera pour accumuler les plus beaux trophées... Je les ai toujours ! Manque au tableau, le grand Kudu (Koudou)... Mais, aujourd'hui, je lui rends visite au zoo de Singapour, où il est bien vivant ! C'est mieux ainsi... Et quelle joie, j'ai eu de le revoir et de le photographier avec toute sa famille, dans les grandes réserves d'animaux en Afrique du Sud!

     Mon père est assisté d'un Agent territorial... Il y a également le vétérinaire, qui est aussi le médecin ! C'est tout ! Ils sont trois ! Pas d'électricité, pas d'eau courante... Après la chasse, distribution de la viande, qu'il troque bien souvent contre des légumes, des fruits... Bon prétexte pour les indigènes: chants, tam-tams, danses... et « Pombé » ou « Malufu » (vin de palme) ! La fête, renouvelée bien souvent ! De temps en temps, le passage d'un marchand grec ou hindou... Ils sont partout, ceux-là, comme les Chinois ! Ils ont le sens des affaires... Ils vendent n'importe quoi! Des phonographes à des sourds... Un peu, comme Tintin, qui s'est retrouvé en plein désert d'Arabie propriétaire d'une paire de ski de neige... Le marchand, cette fois-ci, était portugais !  Voilà les distractions ! Peu de nouvelles du monde extérieur... Son monde à lui, c'était son territoire, sa savane, ses indigènes (masculins et... féminins!), dont il était le Seigneur et Maître, le « Bwana »! Mon père m'a dit:

     « Une époque fabuleuse ! ».

     Je le croyais bien aisément ! Il venait d'avoir  vingt-trois ans...

     Les employés de la Colonie partent pour un terme trois ans... Ils ont droit ensuite à un congé de six mois en Belgique... Ainsi, après ses premières vacances, mon père reçoit le poste d'Aketi !                            

     Ma mère déteste son prénom de « Marthe »... Cela tombe bien, mon père l’appelle: «Minouche !» En effet, elle était mignonne, prévenante... Jolie femme aussi, coquette et élégante! Ce surnom lui est resté jusqu’à la fin de sa vie...

     Parmi cette petite communauté, l'histoire d'amour de mes parents devient vite un secret, dont je suis le polichinelle... Tout le monde sait que ma mère est la maîtresse de l'Administrateur Territorial! Quand elle fut enceinte, on a ri sous cape... Un petit « scandale » quand même !        

     Ma naissance a lieu dans ce même hôpital, où mon père a failli perdre la vie... Même médecin aussi ! Ironie étrange...

     L'accouchement est difficile... Long ! Souvent, ma mère me l'a raconté... Ce n'était pas comme son histoire de pirates, qu'elle n'aimait guère me narrer ! Je le connais presque par cœur « mon » accouchement! Je vois la scène d'ici:

     Dans la chaleur de la salle, c'est un peu l'enfer pour ma mère, pour le docteur Solomenzef également et pour la petite Sœur-infirmière, qui assiste «l'opération» ! Car, après tant de peines, en arrivant au monde, je ne veux pas crier... Aucun vagissement! Silence total! Silence de mort ! Le toubib me plonge dans l'eau chaude, « Plish » ! Rien ! Dans l'eau froide, « Plash » ! Rien ! Il s'énerve ! Il recommence ! « Plish-Plash » ! Il doit se dire:

     « Quel emmerdeur, celui-là »...

     Toujours rien ! La petite Sœur m'arrache des mains du toubib, elle m'enfonce un tuyau en caoutchouc jusqu'au fond de la gorge, aspire un bon coup ! Ce qui a pour effet de dégager mes bronches... Je gueule comme un veau! Une religieuse vient de me sauver la vie !

     A quel Saint me vouer ?... Mes prénoms: Jacques, Camille, Raymond, Joseph, Yvon !  Mes parents m’appelleront Jackie, les copains de classe Jeson, mes collègues, mes amis, mes femmes, simplement Jacques ou Jack... Certains surnoms intimes comme Nounours, Moumouss, Mon Petit Lapin, Darling Poum-Poum... Un fait est certain: né le 22 août de cette année 1935, sous cette étoile tropicale à trente-six facettes, j'ai failli être « Vierge »... Pour les Chinois, je suis un «Cochon » !        

 

     Ma mère se sépare de son mari ! Vivre avec son amant « ça ne se fait pas! », surtout qu'il est l'Administrateur Territorial!  (en abrégé, AT). Une dame, de passage au Congo, demandera à mon père lors d'une réception:

     « Qu'êtes-vous, M. Siroux ? ».

     Réponse brève de mon père:

     « AT ! »

     « Ah, bon ! Chacun sa philosophie...»

     En tout cas, habiter chez l'AT, impossible ! Le gouvernement ne tolère pas des situations pareilles... Pour moi, « Enfant de l'Amour », ce sera le «Black-out!» Avec ma mère, c'est la fuite en Europe ! Nous devions y rester cinq ans! Attente d'un divorce, qui ne sera prononcé que bien plus tard... La ténacité et la patience, avec laquelle ma mère a pu conjurer le sort, sa foi, ses sentiments pour mon père, est aussi une histoire quasi inimaginable !             

     Je n'ai rencontré mon père qu'en 1937 ! J'avais deux ans ! Il était revenu en Belgique pour passer avec nous ses six mois de congé... Seules les vieilles photos de la Mer du Nord et les explications de ma mère me rapportent cette période sur la Côte belge... A Duinbergen, je gambadais sur la digue, sans trop obéir à mes parents... Ma première baffe, mais sur le pet !

     « Pan ! »

     La seule, que me donna mon père ! Ce geste avait attristé ma mère !

     « Oooh !...»

     Mais, une petite claque n'a jamais fait de tort à personne... Il y a tellement de pieds au cul, qui se perdent !

     Toujours pas de divorce... Situation irrégulière de mes parents ! J'ai appris, beaucoup plus tard, que mon existence fut gardée secrète durant toutes ses années ! Toute la famille ignorait absolument tout de moi ! La mère, le frère, la sœur de mon père !  Les mœurs ont bien changé depuis lors...

     Mon père repart au Congo pour reprendre ses fonctions d'Administrateur... Son troisième terme ! Il fut nommé à Bafwasende, dans la cuvette centrale... La jungle, la forêt, les moustiques, la chaleur, l'humidité! J'insiste sur cet environnement, il influencera énormément notre curriculum médical...

     Nous, nous restons en Belgique ! On quitte l'appartement de l'Avenue Charles-Quint, à Bruxelles, pour s'installer dans une villa à Coq-sur-Mer... Encore le Littoral ! J'avais, paraît-il, besoin d'iode ! Ou pour mieux planquer le « bâtard » ?...

 

     Mai 1940 ! Une « date » pour tout le monde ! Et pour nous ! Ma mère attendait impatiemment le retour d'Afrique de « Nani » (mon père)... Extraordinaire cette histoire d'amour ! Je parle de cette attente, comme s'il s'agissait d'un week-end! Cela fait presque trois ans, qu'ils ne se sont plus vus... Mon père ne peut pas revenir... Il est bloqué au Congo! C'est la guerre ! Ma mère n'hésite pas ! Elle décide de quitter au plus vite le territoire belge ! Comment ? Par quels moyens? Une idée lui vient ! Aller aux nouvelles chez « Madeleine »... Madeleine, l'épicière du coin! Tout ce qui suit, est inscrit dans quelques astres lointains ! Elle rencontre là, une « dame » assez élégante, qui possède une voiture... Elle est quelque peu désargentée... Ma mère, par contre, a fait quelques économies sur l'argent que lui envoie mon père... L'affaire est vite conclue ! Le même jour, on s'embarque tous dans la Torpédo ! Nous sommes six ! La dame, ma mère, ma grand-mère maternelle (elle, elle sait que j'existe !), moi et le chat ! Ce fut l'exode...     

     Mon souvenir le plus lointain, le bombardement d'Abbeville ! Dans ma mémoire, des flammes, de la fumée, et surtout du bruit ! Il me semble encore entendre le sifflement des   « Stukas », l'éclatement de leurs bombes ! Par milliers, nous étions tous aplatis dans le fossé de la route ! Il paraît que je hurlais à la mort, la tête enfouie dans les bras de ma mère... J'avais cinq ans!

 

     1990. Istanbul. Avec mon équipage, nous allons aux « Opérations ». Plan de vol sur Londres. L'officier me dit, avec son accent turco-anglais:

     « Captain, aujourd'hui, trafic chargé ! Vous passez par le Nord de la France. Une restriction sur le temps de passage de la balise de Aibibi ! »

     Aibibi ?! Kesskidi ? On cherche sur la carte ! Ah ! oui, ABB, Abbeville ! Il me semble, tout à coup, que cette sombre salle d'opérations s'illumine ! A trois heures du matin, je faisais une nouvelle fois, un bond en arrière d'un demi-siècle exactement ! Je revivais les feux d'Abbeville...           

 

     Nous traversons ainsi toute la France ! Par quel miracle ? L'acharnement, l'entêtement de ma mère ! Elle se bat comme une tigresse pour obtenir les autorisations, les laissez-passer... Se débrouille afin d'obtenir quelques litres d'essence par-ci, par-là ! Comme beaucoup de gens de l'exode qui n'avaient aucun but, sauf celui de fuir, Madame Torpedo, la dame à la voiture, se décourage... Elle fait demi-tour ! Disparue dans la nuit des temps... Elle nous laisse en rade! Heureusement, nous étions parvenus à passer en zone libre... A Lourdes, souvenir assez clair dans mon esprit: la Grotte ! L'Espagne est proche ! Voilà expliquée l'obstination de ma mère durant toute cette randonnée: atteindre ce pays et le traverser pour rejoindre mon père au Portugal, à Lisbonne !

     Hélas, le passage clandestin des Pyrénées fut impossible... J'étais trop petit ! Et puis, il y avait aussi grand-mère...

     En Espagne, il nous faut un visa! A nouveau, ma mère ne perd pas courage... Elle parvient à trouver trois places sur un des derniers trains, qui nous emmène à Marseille ! Au consulat d'Espagne, elle remplit les formulaires...

     « Monsieur, s'il vous plaît, combien de temps pour l'obtenir cette autorisation de transit ? »

     « Des mois, Madame...»

     Ma mère décide encore:

     « On attendra ! »

     C'est ainsi, que nous nous sommes retrouvons chez M. et Mme Lumet... Ils nous louent le minuscule appartement du premier étage  de leur villa à Golfe Juan, petite annonce dans le journal, que ma mère entoura d'un gros trait de crayon ! Il nous porta bonheur... Monsieur Lumet est architecte, sa gentillesse et celle de son épouse aident beaucoup ma mère à surmonter son impatience... Ils lui remontent son moral, elle qui revenait de Marseille désespérée... Au Consulat d'Espagne, elle ne cessait de s'entendre dire:

     « Maniana... »

     Moi, durant ses absences,  avec insouciance, je fais des « Plouf-plouf » dans la Méditerranée... Les Lumet m'aiment bien, me gâtent, m'emmènent à la plage... Complètement inconscient de la situation, j'étais « heu-reux » ! Je me souviens bien de la Côte d'Azur...

 

     1993. Nous passons quelques jours de vacances à Antibes chez nos amis Gérard et Esther Molinas... Gérard est pilote, il vole... Pendant ce temps, Esther va souvent à la mer ! Elle connaît donc bien le coin et surtout cet accès facile à la plage de Golfe Juan, où nous allons nous baigner... J'ai un éclair, un « flash-back » dans ma tête en empruntant le tunnel en dessous du chemin de fer ! Je me revois 52 ans auparavant tenant la main de ma mère (ou celle de Madame Lumet ?) lorsque nous traversions ce passage souterrain, qui mène à la Méditerranée...

 

     La Côte d'Azur sera toujours un aimant, un point de retour, un coin de chute pour l'itinérant que je serai... Un jour peut-être y planterai-je mon arbre, moi, le singe des pays du Makakistan... Né sous l'équateur et ayant vécu presque un demi-siècle sous le soleil des Tropiques, je ne peux plus survivre au Nord de la Loire... Quand la température descend en dessous de 25 degrés, je mets vite ma petite laine... « Gla-gla » !

     Je sens que je vais contacter mon ami René Lavau... Pied-Noir de Tunisie, installé à présent à Antibes, « il fait » dans l'immobilier !

 

     « Tu en connais du monde, Jack ! »

     « I have been around, you know... J'ai voyagé, tu sais... Jalan-jalan, comme disent les Malais!»

 

     Le père de René, chasseur devant l'Eternel, nous avait envoyé des cailles à Bruxelles...

     « Des filles ? »

     « Mais, non, bêtasson !  Des oiseaux !   Des dizaines de cailles, qu'il nous a fallu déplumer et...»

     « OK ! Continue ton CV, Jack...»

 

     Toute l'Armée de France (ce qu'il en restait...) n'aurait pu nous déloger de notre compartiment! En gare de Marseille, dans ce train en partance pour Lisbonne, ma mère, ma grand-mère et moi, on se cramponnait à nos sièges... Nous y étions collés, vissés! Ma mère soupira:

     « Enfin...»

     Plus de six mois pour obtenir ce bout de papier !.

     Traversée de l'Espagne... Tracas aux frontières, aux douanes... « Papiers ! » Nous passons... Pendant que les paysages défilent, le frère de mon père séjourne aussi en Espagne en 1941... Il était en prison à Miranda ! Il y attend aussi son visa de sortie... Nous le saurons plus tard ! Une autre histoire de notre famille aventureuse...

     Le courrier était difficile... Les lettres de ma mère, lui parvenant au compte-gouttes, mon père coordonne, tant bien que mal, sa rencontre avec nous à Lisbonne... Il prend ses congés au Portugal ! Il nous attend depuis trois mois...

     Arrivée à Lisbonne ! Il me semble le revoir dans le fond de ma mémoire, mon père ! Il nous attendait sur le quai de la gare... Il devait être assez nerveux... Revoir sa femme, son fils, qu'il reconnaissait à peine, la mère de sa femme, qu'il ne connaissait pas du tout! Dixit ma mère, j'ai détendu l'atmosphère en affirmant d'emblée:

     « Les Allemands, ce sont des coquins ! »

      Première rencontre réelle avec mon père ! Le malheureux, il s'attendait peut-être à d'autres manifestations filiales...

     Lisbonne, ville refuge de toutes les nationalités... Amitiés, inimitiés !  Ville d'intrigues, ville d'attente ! Une pièce de théâtre, un film... « Casablanca » des années 40 ! Chaque personnage espère le permis d'échapper à l'Histoire... Notre fuite, à nous, le Congo Belge !

     Dans ma mémoire, quelques vues (ou les photos ?) de nos promenades sur l'Estoril... Je roule sur mon petit vélo à trois roues, un cadeau de mon père! Plus de baffes, cette fois-ci... 

     On embarque pour l'Afrique ! Sur ce paquebot, mon père se pose des questions... Que peut-il lui arriver ? Depuis le départ précipité de ma mère d'Aketi, voici six ans, sa situation n'a pas changé ! Toujours pas de divorce... Officiellement, l'Administrateur ne peut pas nous héberger ainsi sous son toit... Ce n'est pas sa maison, mais bien celle du gouvernement... Notre statut n'est pas clair... « It's not in the book »... Le code l'interdit ! Le « ça ne se fait pas » revient à la surface... Tant pis ! Mon père bravera les règles ! Bien des années plus tard, il me dira que cet enfreint à la « bienséance » sera noté à « l'encre rouge » dans le dossier de sa carrière...

     Soucis immédiats sur ce bateau... Les mines éparpillées dans l'Océan Atlantique ! La fête du passage de l'Equateur est moins gaie... Neptune un peu délaissé... Les « baptisés » boivent quand même une bière... Moi, je pédale sur le pont, avec « mon trois roues » !

     Arrivée sans encombre à Matadi ! C'est reparti pour un tour de promenade: le train, Léopoldville, le bateau à roues, Stanleyville, la voiture, Bafwasende !

     Je ne cesserai de répéter plus tard:

     « Bafwasende, c'est mon pays ! »

     Nous y sommes restés des années... Chef-lieu de Territoire, ce poste de brousse a marqué  mon enfance... J'ai grandi dans ce coin de forêt vierge... Période heureuse de ma vie, période de plénitudes !

     Pourtant, il n'y avait guère de confort... Pas d'électricité, pas d'eau courante... Classique à cette époque ! Je revois les gestes de mon père... Il allumait les lampes à pression, à manchon, les fameuses lampes « Colman »... A six heures du soir, mon père pompait... et jurait ! Un léger choc, et «Crac», ce manchon disparaît en poussière... « Le manchon », affaire délicate à traiter aux colonies ! Au cours de la soirée, la pression baisse ! Quelqu'un hurle:

     « Les lampes !!! »

     Mon père re-pompe... Je revois également le prisonnier de corvée... « Konga mai » ! (chauffe, Marcel, chauffe). A la même heure, lui, il allumait le feu du « chauffe-eau », un ancien fût d'essence galvanisé de 200 litres, perché à trois mètres du sol... De ce réservoir, l'eau coule par gravité... Notre eau courante ! Un grand pot en grais, avec filtre, renfermait l'eau potable... Mes parents ne buvaient pas beaucoup d'alcool, à part un peu de vin du Portugal en « dame Jeanne », le « Nabao » ! Quelques bouteilles de bière au « frigidaire », la Primus » ! Le « frigo » est alimenté au pétrole... Il fallait continuellement surveiller la  flamme bleue »... Trop souvent, elle se mettait à fumer et devenait subitement noire !

     Combien de fois, n'ai-je pas entendu ce cri du boy:

     « Frigo iko niussi, tilili ! » (le frigo est tout noir !)

     Précipitations ! On réglait la flamme...

     La nourriture est conservée dans le « garde-manger », armoire dont les pieds sont trempés dans des boites de conserves, coupées en deux et remplies d'eau... Barrière contre les fourmis, spécialement les rouges !

     Nous avons la T.S.F. ! Nous captons les ondes courtes, l'oreille collée sur le haut-parleur:

     « Scriiii... Scraaaa... Scriiii... Scraaaa... »

     Puis, plus rien! La batterie est plate, on va se coucher...

     Mais un soir du mois d'août 1945, nous ne sommes pas allés nous coucher ! Non sans peine, nous avions capté la BBC:

     « Scriiii... Hiroshima... Scraaaa... Atomic bomb... Scriiii... End of the war... Fin de la guerre... Scraaaa...»

     « Papa, qu'est que c'est la bombe atomique ? »

     « Je ne sais pas ! Une arme terrible, sans doute... Je crois que la guerre se termine ! »

 

     1991. Vol entre Nagoya et Fukuoka. Un fort vent debout de plus de 300 km/h nous ralentit. Un « Jet Stream » (puissant courant d'air à haute altitude). Altitude: 10.000 mètres. 

     Plaisanterie habituelle:

     « On recule ! »

     Lorsque le vent est « dans le nez », « vent debout », la vitesse-sol ralentit, (la vitesse par rapport à la terre: vitesse-air plus ou moins la vitesse du vent égal la vitesse-sol). Quand le vent accélère la vitesse-sol, on dit: « vent arrière », « vent dans le cul »... 

     La couche de nuages ne nous permet pas de voir correctement le sol... Dommage ! Pour une fois que nous volons de jour, sur cette jolie région du Nord du Japon... Soudain,

claircie ! Une ville, à notre gauche: Hiroshima? Je mets la fréquence de la balise de l'aéroport de cette ville... L'aiguille pointe, confirme: Hiroshima! J'ai un frisson! Nous sommes dans les mêmes conditions météorologiques, à la même position, que le bombardier américain B29, « Enola Gay» en 1945... J'en fais part à mon copilote, qui me répond placidement, genre « Hitler, connais pas!»:

     « I was not born... I am 25 years old ! » (Je n'étais pas né, j'ai 25 ans !).

     Evidemment, il y a presque un demi siècle... Mais, je n'ai pu m'empêcher de lui lâcher sèchement:

     « So what ? Et alors ? »

 

     Mes parents m'ont toujours dit qu'ils furent heureux à Bafwasende... Pourtant, la population européenne ne dépassait pas la douzaine d'habitants ! Cyril Koussoff, l'agronome et adjoint de mon père, sa femme Deda, le vétérinaire (et docteur !), Vankalmont, son  épouse et ses deux enfants (Marcel, le plus âgé, mon petit copain), les Destrée de la Société Sedec et leur fils «Dédé» (mon autre petit copain)... Parmi les quelques célibataires, «  Angali kiyana»  (il est encore jeune, malgré son âge...), le vieux-beau du coin, le tombeur... Les indigènes vous collent un surnom, finement approprié... Personne n'y échappe ! Il y a, bien sûr, l'épicier grec, chez qui, on fait des « BP » (Bon Pour), l'origine de la carte de crédit, probablement... Pas en plastique, un simple morceau de papier, sur lequel il est écrit à la main « BP »! On y griffonne sa signature et on paie en fin de mois, parfois avec surprise... Aujourd'hui, à Singapour, nous avons aussi notre épicier... M. Lim est Chinois... Nous lui sommes fidèles depuis notre arrivée... Ses services sont impeccables ! Tous les matins, il téléphone pour prendre commande et livre en fin de matinée... On signe ! Quand, j'ai la flemme d'aller à la banque, il me refile même de l'argent! Moyennant un « BP », bien entendu ! Rien de bien changé sous l'Equateur...

     Nous n'avons pas de produits frais... J'ai été élevé dans « les boites » ! Les boites de lait en poudre, le « Klim »... On en faisait du fromage blanc ! Les boites de porridge, le «Quaker Oats»... J'ai très bien survécu ! Et je bois toujours beaucoup de lait (frais)... Une fois par semaine, les légumes arrivent par un camion venant des montagnes du Kivu. Le marché hebdomadaire du village... Une distraction, un événement !

     Les maisons sont agréables, bien étudiées pour la chaleur... Les « P04 » ! Quatre grandes pièces, entourées de la « barza », la terrasse... Les plafonds étant très hauts, l'air (quand il y en a...) circule bien...   

     Les domestiques sont au nombre de cinq: le « Pichi », le cuisinier, le « Lavadaire », celui qui lave et repasse le linge, le « Boy » de maison, le butler en quelque sorte, aidé par le  Boy-moke », le petit boy ! En renfort, le chauffeur-mécanicien, qui lave et bricole la voiture... Le chef-jardinier, qui supervise les dizaines de prisonniers... Ils fignolent le parc de la résidence! Ces deux derniers sont d'ailleurs, eux-mêmes des prisonniers (à perpétuité !)... Le soir, accompagné de leurs policiers, tout ce beau monde rentre au bercail, dodo à la prison !

     « Modeste » ! Notre boy ! Il est resté avec nous pendant de nombreuses années... Lui, aussi, avait de l'allure ! Il était de la tribu des « Mangbetus »... Leur particularité: la tête « en poire » ! En effet, dès la naissance, les parents enroulent et serrent une corde autour de la tête du nouveau-né ! Cette opération est répétée au cours des premiers mois... Résultat: un crâne pointu, en forme de poire ! Modeste n'a jamais pu porter convenablement son béret blanc d'uniforme... Comme une toupille, il tournait sans cesse autour de sa tête! Découragé, il ne l'a plus porté... Il n'en était que plus beau ! Son visage était gravé de cicatrices en relief, véritables sculptures de peau, une autre marque de sa tribu... Quelle belle gueule !

     Modeste me donnait le bain... En me frottant le dos, il me racontait des histoires de chez lui, des histoires de sorciers ! J'écoutais, fasciné...

     Car, j'appris vite le « Kiswahili », la langue arabisée de l'Est du Congo... Comme je passais la plupart de mon temps à jouer avec mes petits copains noirs, j'en étais arrivé au point de mieux parler et comprendre ce langage que le français! Les intonations, surtout les « di », « hé », « ha », « tilili », etc... Je les possédais à fond ! Lors de ses tournées en brousse, j'aidais même mon père à traduire les « palabres », qu'il jugeait dans les tribunaux indigènes... Par la suite, je devais presque complètement oublier le Kiswahili...

 

     1987. Plusieurs mécaniciens de bord indiens, venant du Kenya, où le Kiswahili est la langue nationale, furent engagés par ma compagnie d'aviation... Quelle ne fut pas ma surprise, au cours de mes courriers (période de vol) d'une dizaine de jours avec eux, de retrouver rapidement ma langue quasi maternelle...

     Voyage sur Los Angeles. Au mécano Benawara.:

     « Yambo, Ben ! Abari kani, di ? Hé, mi na saabu mingi kabissa, di ! Iko muzuri ku sema swahili » ! (les u, à prononcer ou)

     Le copilote, aux yeux bridés:

     « Hi ! Hi ! Hi ! What ? Quoi ? ».

     « T'occupe, c'est du chinois »...

     « Sheng jing bing » (ils sont fous !), ces expats ! » devait-il penser...

 

     Petit à petit, j'apprends à connaître mon père... Son caractère ! Mais d'abord, son uniforme... Il me fascinait ! Il porte des guêtres, taillées dans de la grosse toile blanche, faites à la main, cousues pour lui... Bien pratiques pour marcher dans les hautes herbes... Beaucoup de gens au Congo, connaissait les guêtres de M. Siroux ! Comme un revolver, il y glissait sa pipe... Ses bonnes vieilles pipes « Dunhill », avec le petit point blanc ! Son casque colonial, off-course, avec son enseigne en cuivre ! Toujours net, tiré à quatre épingles, mon père ! Il avait de l'allure... Il m'impressionnait !

     Mon aspect est tout différent... Je ne suis que poussière! Mon uniforme: le « kapitula » (short), la chemise à manches courtes, les sandales sans chaussettes et le casque... sans

insigne ! Toujours le casque ! La hantise du « coup de bambou »...

     « Le soleil ! Malheureux ! le soleil ! »

     Il m'était interdit de sortir sans ce fameux chapeau en liège !  Quand je vois aujourd'hui les gens, tête nue, gueule en l'air, pointée vers le ciel, essayant de bronzer ! Sauf Lee, notre amah... Pour aller à la boite aux lettres, au bout du jardin, elle prend son grand parapluie... Non pas qu'il pleuve, il fait plein soleil ! N'aiment pas tellement le soleil, les Chinois... Je crois qu'ils ont bien raison ! Quand je regarde ma peau...

     Moi, je n'avais pas de pipe, comme mon père... Mais, pendue en permanence autour de mon coup, une catapulte ! Deux lanières de caoutchouc, découpées dans une vieille chambre à air, ficelées au bout d'un morceau de bois en forme de V, coupé dans une simple branche d'arbre, un bout d'étoffe pour y placer le projectile... Une arme redoutable ce lance-pierres !

     « Mes petits Nègres » ! Ils nous en ont appris des choses ! A Dédé, à Marcel, et à moi !  Munis de cet engin, tous ensemble, une dizaine, une quinzaine, de véritables amis de  l'aventure, nous partions à la chasse ! Nous bombardions tout ce qui bougeait dans les feuillages... Les oiseaux, les serpents, tout! D'ailleurs, nous étions la plupart du temps, nous même, dans les feuillages, suspendus aux branches des arbres... Mon père avait dit:

     « Pas les manguiers ! Leurs branches cassent comme du verre ! »

     Du coup, les autres branches du jardin se mirent à pencher lamentablement vers le sol... Nous vivions dans ces arbres ! En grappes ! De vrais singes ! Quelle joie d'être macaque... Quelle liberté ! Je resterai « macaque » et sans complexes !

     Je revenais crasseux à la maison, une vraie poubelle ! Modeste m'inspectait les pieds... Pas de tiques ? Allez, « Plash » ! Il me fourrait dans mon bain, me frottait le dos en me racontant ses histoires de sorciers... Au préalable, j'avais dû ingurgiter ma gélule de quinine quotidienne... Contre la malaria ! Ce qui nous procurait à tous des bourdonnements d'oreilles perpétuels... Malgré cette prévention, nous l'avons tous eu, le palu ! 

     Avec mon père, personne ne tergiverse ! Il a des décisions implacables ! Il est rationnel, réaliste ! Ce n'est pas un rêveur, « il voit clair » ! Le bon sens, la logique ! Cartésien, sa doctrine est nette ! De lui, j'apprends le sens des responsabilités... Un jour, je perds ma bicyclette, que je chérissais... Plutôt, on me la vole! Ce solide « Burry », aux larges pneus ballons », avec boite de vitesse, s.v.p.! J'ai attendu fort longtemps avant d'en recevoir un autre... A ma mère, qui l'avait réveillé  en pleine nuit, pour lui dire qu'elle avait faim, il lui avait répondu:

     « Bois de l'eau et tais-toi ! »

     On savait tous à quoi s'en tenir... Par contre, un homme de cœur, un être attachant... Je le suivais comme un petit chien!

     Je suis très attaché aussi à ma mère et je le serai toujours... Si elle me choie, mon père ne me gâte pas ! Je ne fus jamais un « enfant gâté »... 

     Mon père a son bureau au « Territoire »... Belle bâtisse ! Parmi les terrasses, une plus grande, où il assiste à l'appel des prisonniers à 7 heures du matin... Il écoute le « rapport » ! Le « Boula Matari » (le représentant du gouvernement) trône... Il juge, il sentence ! Paraît qu'il est sévère, mais équitable ! Mon père, l'Administrateur, sera respecté tout au long de sa carrière, pour sa justice, son intégrité ! En 1959, deux ans après avoir pris sa pension, il retournera en mission au Congo... Il sera reçu par les Chefs coutumiers et la population des villages, qu'il avait administrés... Tous lui témoignèrent de l'amitié et du respect !

     « Ma meilleure récompense », avait-il dit à son retour...

     Toujours est-il que, lui aussi,  reçut un prénom: « Bwana Fimbo » ! (Chicotte)... Ce genre de cravache est découpé dans de la peau d'hippopotame... Une lanière rigide d'un mètre environ!. « Galet », son policier, son planton, son pisteur, son homme à tout faire, exécute... Galet n'est pas de cette région centrale du Congo... Une « politique » de l'Administration Coloniale: les tribus sont mélangées dans l'Armée et la Police ! Galet n'est pas d'ici ! Il vient de par là... de l'Ouest ! Ses origines remontent même au Sénégal... Il mesure prés de deux mètres... Une armoire à glace! Il porte les guêtres et le « fez », couleur kaki de la Force Publique... Droit comme un i, raide comme un passe-lacet, il donne l'impression d'être continuellement au garde-à-vous, ce qui agrandit encore sa stature... Sa fierté, son mépris, se lisent sur son visage... Il jouit en distribuant ses coups de chicotte sur les fesses nues de ce chien », qui n'est pas de sa tribu! Il prend son temps... « Clac ! »... « Clac »... « Clac »... Huit coups !  Quatre à droite, quatre à gauche !  Le manche de sa chicotte est particulier... Le sien est en ivoire! Il le tord, le vrille aux derniers coups... C'est sa spécialité ! «  Scratch »... La peau est arrachée... Le sang gicle... Cris stridents... L'infirmier badigeonne à la teinture d'iode ! Hurlements dans le petit matin... Mon père n'avait rien à craindre, son garde de corps était de taille...

     J'ai assisté à ces séances... Je les décris telles qu'elles sont gravées à jamais dans le fond de ma tête... Et bien d'autres scènes africaines... Indélébiles !

 

     De nos jours, à Singapour, en 1993, la chicotte existe toujours, sous une autre forme, « the cane », les coups de canne ! La douleur est-elle plus aiguë ? Sans doute ! En tout cas, guère de problèmes, à Singapour... Ca marche à la baguette ! Personne ne s'avise de refaire une connerie... Comme ce petit con, fils « d'expatrié », qui jouait les durs en « graffitant » les voitures et chapardant des téléphones publics ! Allez, hop, au trou, américain ou pas, la loi est la même pour tout le monde: quatre mois de prison et au préalable, six coups de canne, punition trop molle à mon avis ! Fesses jaunes, blanches, noires ou bronzées, kif-kif: la canne ! Pan-pan, cul-cul! Tout va très bien à Singapour... Ca marche!

     Hélas, les hommes sont nés indisciplinés... Ils ont besoin d'un maître ! Regrettable à constater: Il leur faut de la trique... Sans la trique, c'est la pagaille! Sombre destinée...

     Idem pour n'importe quel quidam, qui prend le risque de passer un peu de drogue à Singapour, mais, lui, il n'a plus l'occasion de recommencer, puisqu'il pend au bout d'une corde ! Hélas, ceux qui méritent vraiment la pendaison, les « grands pontes » de la drogue, vivent en paix, incognito, un gros cigare à la bouche... Pas de la mauvaise herbe, non, du tabac de la Havane et de la meilleure qualité, bien entendu !

     Discussion authentique avec un passager australien à qui j’avais autorisé (à tort !) la visite du cockpit...Cet individu, peu dégrossi, se met à parler du gouvernement singapourien ! Il trouve ce régime peu démocratique...Bien que gêné devant mon équipage, je laisse dire... Le « pax » parle alors de grèves, de cette liberté...Ils sont spécialistes en la matière, les Australiens...

     Jouissant, je le coupe net:

     « A Singapour, Monsieur, le droit de grève n’existe pas ! Interdite la grève ! » Il explose,  mon passager ! Il fait une attaque ! Faudra-t-il appeler un médecin ?

     « WHAT ??? QUOI ??? »

     « Eh, oui sir... Les représentants des mécontents discutent avec le Ministère du Travail... Ca s’arrange ou ça ne s’arrange pas... En général ça s’arrange bien... A l’amiable ou non...  

 A prendre ou à laisser ! Take it or leave it ! »

     « WHAT ??? QUOI ??? »

     « Eh, oui, sir... D’ailleurs... »

     « D’ailleurs ??? »

     « Vous descendez à Sydney, je crois, notre première escale ? »

     « Yes ! »

     « No ! Nous n’atterrissons pas à Sydney, nous allons directement à Melbourne...? »

     « WHY ??? POURQUOI ??? »

     « J’allais l’annoncer aux passagers... Un message radio nous a annoncé une grève éclair des pétroliers... Pas de pétrole à Sydney, pas de pétrole, pas de vol »

     « WHAT ??? QUOI ??? Mais... Mais... je dois être absolument à Sydney ce matin !

     Impératif ! What a shame ! Quelle honte ! Mais quelle honte !!! »

     Sourires de l’équipage...

     Exit le syndicaliste !

 

     Vision plus agréable, le vieux « Matopé »...Il porte aussi les guêtres et le fez, mais bleus...   Matopé est de la police ! Il n'est plus tout jeune... Ses cheveux sont gris... Ses mœurs se sont adoucies, lui! Sa spécialité, le tam-tam ! Il règle la vie du poste, du lever au coucher du soleil... Comme un coucou suisse, il donne le « temps »... Il est l'horloge parlante ! Les heures, qui ne lui échappent pas, ont une mélodie différente... Celle de midi, je peux la jouer ! Tam! Tam! Tam! Ratatam! Ratatam! Ratatam! Tam! Tam! Tam!....... Car, mon père m'avait offert un petit tam-tam... J'observais religieusement Matopé, suant sous son auvent, soufflant, (« Pff, Pff », je l'entends encore), et frappant sur son gros tam-tam !  

 

     « Tembo ! Tembo ! Bwana, iko tembo ! »

     Les éléphants ! Parmi toutes ses fonctions, l'Administrateur est également « Officier de Chasse »... Il est responsable, non seulement de la faune, mais aussi de la sécurité des villages... Tous les fusils de mon père sont posés en permanence sur la panoplie du mur du salon... A chaque appel, si le village n'est pas trop loin, même cérémonie ! Il en prend deux, les donne à Gallet ! Ils partent en camionnette avec le villageois, qui est venu chercher du secours et qui, excité comme une puce, ne cesse de crier:

     « Tembo, Tembo ! »

     Au retour, mon père me raconte:

     « Comme d'habitude, ils ont traversé les champs de manioc, en rang par quatre... Un beau travail de labour ! Quand nous sommes arrivés, ils prenaient leur déjeuner dans les plantations de bananiers, se régalant de régimes entiers... Ils exagèrent, ces éléphants! Nous les avons chassés...»

     « Tu en as tués ? »

     « Non ! De jeunes bêtes, pas de vieux mâles ! Quelques coups de feu... Ils ont déguerpi! »

     « Papa, quand irai-je à la chasse avec toi ? »

     « Bientôt ! »

 

     Chasse particulière... Safari aquatique ! Remontée, pendant plusieurs jours, de la rivière Lundi, qui coule à Bafwasende... Celle que l'on traverse avec le « bac » ! Je le connais bien ce bac... De grandes pirogues, liées entre elles, un pont fait de planches, pour le véhicule, des poulies reliées à un câble, qui joint les deux rives... La route, qui descend à la rivière, passe devant la maison... J'ai ainsi le temps de sauter sur mon vélo, pour vite suivre la voiture ou le camion, qui va l'emprunter... J'accompagne pour la traversée ! J'écoute les mélopées des noirs, qui halent le bac... J'aime ! Mais, les chants, que je devais entendre, lors de cette première chasse avec mon père, seront tellement plus intenses, plus rythmés ! Un de ces souvenirs profonds de ma vie congolaise...

     Le départ a lieu près de ce bac, justement... Trois longues pirogues, taillées dans des troncs d'arbres immenses, sont échouées sur la berge... Dans chacune d'elles, une trentaine de pagayeurs! Ils nous attendent, debout dans leurs pirogues, tors nu, le pagne ajusté autour des reins... Comme des lances, ils tiennent à la main, leurs rames effilées... Photo ! Avec le vieux

 Roleiflex » ! Posemètre... Photo saine ! Ils sont beaux ! Les « Jeans », les « T-shirts et les

 Baskets », toutes ces « crasses américaines », ne sont pas encore venus salir ce bel environnement... Dix ans plus tard, dans l'Urundi, mon père interdira le port des « souliers de tennis » à la troupe des  danseurs Watutsi !

     La pirogue du « Bwana » est différente... En son centre, elle possède, un toit, fait en feuilles de bananiers ou de palmiers... Abri contre le soleil! Ombre, pour mon père, ma mère et moi... Gallet à nos cotés ! Modeste, le pichi, le lavadaire et les autres, dans la deuxième et la troisième pirogue... Un matériel important... Toute l'intendance !

     C'est parti! Les pirogues sont poussées vers le large ! On remonte le courant ! Il est fort, le courant... L'eau est haute! C'est la saison des pluies !

     Alors, commencent les chants des pagayeurs...

     « Uélé, Uélé, maliba makassi! Uélé, Uélé, maliba makassi ! » (l'eau du fleuve est dure !).

     Ils rament en cadence, suivent la mélopée, qui s'intensifie selon la force du courant... Puis, les paroles changent ! Les pagayeurs racontent leur vie... Déboires, cris ! Joies, rires ! 

     L'espoir d'une bonne chasse... Des notes marquent le rythme:

     « Le Bwana a pris ses gros fusils ! Eeh! Eeh ! ». Un double coup de pagaye !

     « Il va nous donner de la viande ! Eeh ! Eeh ! ». Un autre double coup de pagaye !

     Ils nous décrivent, ma mère et moi:

     « Le Bwana a pris sa madame avec lui ! Aah ! Aah ! »

     Chaque fois, double coup de pagaye !

     « Et la madame a un beau chapeau! Ooh ! Ooh ! »

     « Le Bwana a pris son « Mutoto » (Ca, c'est moi: l'enfant !) Ooh ! Ooh ! »

     Etc... Etc... Tout y passe ! Des heures, des heures, des heures... « Tintin au Congo » !

     Les rapides ! La rivière se faufile... Remous de l'eau, qui écume... Tout le monde descend, sauf nous ! Pieds dans l'eau, les pagayeurs poussent, soulèvent un peu les pirogues, les allègent pour passer les rochers, le long de la berge... On repart !

     « Uélé, Uélé,... »

     Fin d'après-midi, un cri:

     « Tembo ! »

     Mon père l'a vu, l'éléphant ! Un vieux mâle, un solitaire ! Ses défenses sont grosses, longues! Moi aussi, je l'aperçois... L'éléphant prend son bain au bord de la rivière...

     Le silence, presque total ! On n'entend plus que le bruissement de l'eau... L'Afrique Noire ! Sans transition, on passe du bruit au silence ! Les rames, les chants, les cris se sont tus ! Sans bruit, les pagayeurs dirigent les pirogues vers la rive opposée, les retiennent aux branches basses...

     J'ai peur ! Car mon père me dit:

     « Viens... »

     Il fait signe à Gallet, qui lui passe son fusil... D'habitude, un « Mannicher », calibre point neuf... Cette fois-ci, il a décidé autrement...

     « Non, Gallet, le 600 ! », dit-il.

     Il veut être certain de son coup ! Il ne veut pas que l'éléphant s'échappe, échappe aux pagayeurs, m'échappe... Ma première chasse avec lui !

     Le « 600 » est un fusil à deux coups, dont les cartouches, grosses « comme ça », ont une puissance de choc de deux tonnes ! Un éléphant ou un buffle, qui charge, est stoppé net dans sa course! Arme de secours, qui a sauvé mon père plusieurs fois, Gallet lui refilant ce fusil en dernière extrémité... Sa détonation est tellement bruyante, qu'elle rend sourd le chasseur pour quelques heures! Par son recul, il est assuré d'une marque bleue à l'épaule... C'est de cet

 engin », que j'ai peur... Le bruit surtout !

     Je quitte la main de Maman... Je m'accroche aux pans de Gallet, qui suit mon père comme son ombre... Camouflés dans les grandes feuilles, qui s’appellent justement, « oreilles d'éléphants », nous voyons très bien la bête... Nous sommes dans le vent... Il nous a sentis ! Sa trompe périscope au-dessus de sa tête, ses oreilles battent l'air... Il se redresse, sort de l'eau... Il monte sur la berge... Mon père vise... Je me bouche les oreilles !

     « BARRAOUMM !!! »

     Au ralenti, je vois l'animal tomber à la renverse... Sa masse semble rebondir plusieurs fois dans la rivière... Gerbes d'eau !

     La balle a frappé juste ! Inerte, le corps de l'éléphant gît sur le sable mouillé... Moi, je pleure! Je n'ai pas mal aux oreilles, j'ai mal au cœur ! Mon cœur d'enfant, mes tripes de

gosse ! Je pleure la mort de l'éléphant...

     Hurlements de joie ! Battements des pagayes contre les pirogues !

     « Badam Badam Badam Badam Badam...»

     L'Afrique fait tout oublier !

     La nuit tombe, campement ! Tentes, lits de camp, moustiquaires... Mon père pompe, allume les lampes ! Le dîner est servi! Modeste sert avec cérémonie... Extinction des feux ! Bruits de forêt... Nuits africaines... Dans mon lit, sous ma moustiquaire, j'écoute... Je ne peux pas les identifier, ces bruits, je n'ai jamais pu... D'où viennent-ils ces sons étranges ? Que sont-ils ? Rêves ou cauchemars ? Murmures d'outre-forêt...

     Réveil !

     « Kuku ya kwensa » ! (le premier coq, le chant du coq) !

     Il y a toujours un coq, qui traîne dans le coin... Car, dans tous ces déplacements, la basse-cour est obligatoire ! Pour les œufs d'abord et pour la poule au pot ! La « moambe » ! Poulet cuit dans l'huile de palme, épicée de « pilipili », piments rouges !

     Dès son arrivée, un nouvel Agent Territorial est invité chez l'Administrateur... Le pichi est prévenu... Il sait ce que « mingi » veut dire: beaucoup ! (de pilipili) Lors du repas, le visage de l'agent passe alors par toutes les couleurs... Il transpire... Sa chemise est trempée... Surtout, ne rien dire, bien que de la fumée lui sorte par les oreilles ! Le « Bleu » sait qu'il passe son test...    

     Gallet réveille donc mon père:

     « Yambo, Bwana, Kuku ya kwensa,  ».                         

     « Aksanti, Gallet ». (Merci).                                

     Gallet insiste:

     « Ils sont là, Bwana ! »              

     « Qui donc ? »

     « Bambutis, Bwana ! »

     Les Pygmées !  Dénicher  ces petits hommes, les approcher, leur parler, pas facile ! Nomades de petite taille, ils se déplacent sans cesse dans la forêt... Des chasseurs-nés ! Ils rabattent le gibier, des antilopes en général, qui viennent s'enchevêtrer dans les filets, qu'ils ont tendus! Leur tactique de chasse à l'éléphant est plus scabreuse... L'éléphant possède un odorat très développé, très fin... Le chasseur désigné, s'enduit d'excréments de cet animal, afin qu'il ne sente pas l'odeur humaine... Il se glisse sous le ventre de l'éléphant, muni d'une longue lance à manche court... Des deux mains, il enfonce ce glaive dans le ventre de la bête:

     « Han ! »

     Toute la tribu suit l'éléphant blessé... Des heures, des jours parfois, jusqu’à ce que mort s'en suive... Dur et triste, mais, c'est comme ça ! Chasser pour se nourrir... La loi de la jungle !

     Timides, mais curieux, les Pygmées décident eux-mêmes de prendre contact... Ils apparaissent, venant « de nulle part »... Ce matin, ce sont eux, qui viennent à notre rencontre... Ils ont certainement entendu le coup de feu de la veille... Coup de feu égal gibier, égal éléphant, égal viande !

     Comme dans une cathédrale, il règne dans la forêt tropicale, la « forêt vierge », une douce pénombre... Les rayons de soleil percent entre les feuilles et les branches des arbres, vitraux de la nature... Les vapeurs d'humidité montent lentement vers la cime des arbres, l'encens des forêts... Jolis chants d'oiseaux, chorale subtile... Atmosphère de recueillement...

     Cependant, dans ce havre de paix, je devais assister à un rite peu orthodoxe... Une scène placardée, en cinémascope sur les parois de ma mémoire ! 

     Dans ce clair-obscur, les Pygmées attendent... A l'approche de Gallet, ils reculent de quelques mètres... A coté de lui, ils paraissent minuscules !

     « Que veulent-ils ? La viande de l'éléphant, je suppose ! » demande mon père à Gallet.

     « Oui, mais surtout son cœur ! »

     « Son cœur ? »

     « Oui, son cœur ! L'éléphant est mort sur leur territoire de chasse... »

     Mon père acquiesce... Les Pygmées oublient leur pudeur, leur retenue... Ruée vers le cadavre! Curée ! Tout le campement suit, moi le premier ! Les pagayeurs semblent inquiets ! Leur viande... Mon père les rassure:

     « Tembo iko mukubwa », l'éléphant est gros, il y a à manger pour tout le monde !  

     Tel un essaim d'abeilles, les Pygmées enveloppent le corps de l'éléphant...  Celui qui semble être le chef, écarte sa tribu... Il tient à la main un couteau, le plonge dans la peau du cadavre... Mouvements rapides ! Il taille ! Il opère une longue ouverture dans le ventre... Les intestins se répandent sur le sol !

     « Splaaash ! »

     Puanteurs... Les mouches sont déjà au rendez-vous ! Alors, le Chef s'engouffre dans cette plaie... Il disparaît dans le ventre de la bête ! Les secondes passent...

     Comme un diable, surgissant d'une boite, le corps dégoulinant de sang, avec un cri de victoire, il réapparaît, tenant dans sa main gauche le cœur de l'éléphant !!!

     Le silence a plané durant tout ce cérémonial... A présent, tambourinages, cris, rires aux dents blanches! L'Afrique Noire...

     Dépeçage... Tranches de viande, boucanées durant des jours, des nuits... Odeurs ! Mon père décide:

     « On rentre ! »

     Les trois pirogues glissent avec le courant... Les « Uélé » ne sont plus de mise... Le retour est rapide ! L'ivoire ira au gouvernement...

 

     Je retrouve mes gentilles bêtes ! Ma douce « Diane », mon antilope, qui se promène en liberté dans le poste... Autour de son cou, nous lui avons mis une clochette en cuivre... Nous l'entendons s'approcher... D'un coup de langue, elle cueille délicieusement toutes les fleurs du jardin, dahlias, hibiscus, cannas, frangipaniers, au désespoir du chef-jardinier, qui imagine certainement rôtir Diane sur un feu de bois... Ma chatte grise, « Poussinette », qui nous fera des petits jusqu'à la troisième génération... Mon petit monde animal !

     Cela me fait penser que j'ai connu une fille, qui s'appelait Diane...

     « Jack ! »

     « OK, je continue mon histoire... »

 

     Autre « safari », autre souvenir, aussi poignant que le cœur de l'éléphant... Les tribunaux indigènes !   

     Tous les deux mois, mon père part en inspection... Il en profite pour régler les affaires en litige au tribunal ! L'Administrateur, je le répète, est un homme à tout faire, un homme orchestre... Il est, entre autre, juge de paix ! 

     Il nous emmène en tournée... Cette fois-ci, dans la camionnette « Ford » ! Ma mère et moi, assis devant, serrés contre mon père... Dans le bac arrière, l'intendance... Gallet, les boys ! La basse-cour, elle, n'a pas tellement une place de choix... Les malheureuses poules sont pendues par les pattes et attachées à l'extérieur du véhicule ! Une roulotte de Manouches... Les routes sont en terre (la latérite)... La bande centrale, de l'herbe... Des trous, les « nids de poules »...

     « Blink », « Blank », « Blonk » ! La tôle ondulée, « Rrr... Rrr... Rrr...« ... La vision tremble ! Un nuage de poussière rouge nous suit... On arrive tous dans un état épouvantable ! Modeste ne peut pas s'empêcher de lancer sa blague habituelle:

     « Mama yango! (Ma mère !). Ah, Di, Bwana ! Eh ! En pa.tant, nous étions des noi.s , maintenant, nous sommes des .ouges ! »

     En effet, on ne reconnaît plus personne ! Des masques rouges, des yeux, des dents...

     Les gîtes d'étape sont également ces maisons P04... Barza agréable... Les dépendances à l'arrière... La cuisine, où je me faufile souvent... Le pichi me refile en douce un petit verre de vin de palme sucré !  Le « Pombé » sert de levure pour faire le pain... Installation donc plus facile qu'en pleine forêt ! N'empêche que mon père pompe les lampes... Ce rituel ne changera que bien plus tard, quand nous aurons un groupe électrogène ! Lits de camp, moustiquaires... Se méfier non seulement des moustiques, des serpents, mais de toutes sortes de bestioles, dont les tarentules... Un après-midi de sieste, cri de ma mère:

     « Aaah ! »

     Une énorme  araignée, toute velue, s'avance vers son lit, elle va bondir... Immédiatement, Modeste arrive au secours ! Sans hésitation, d'un coup de son pied nu, « Scrasch », il écrase la monstrueuse tarentule !

     Dans le soir, bruit de fond: le tam-tam ! Rythme progressif, enivrant... Il enlace, fait tourner la tête, le corps... Danses saccadées! Les danseuses ballottent leurs seins nus... Elles s'offrent, les reins tendus... Les pieds frappent le sol... Poussière ! Chaleur ! Sueur ! Odeur ! Le vin de palme arrose les danseurs... Le chanvre fume... Les yeux rougissent ! Tam-tam, tam-tam, tam-tam...

     Le « Likembé », instrument de musique des plus simples... Une boite en bois, sur laquelle sont fixées des tiges de fer aux bouts aplatis! Seuls les pouces frottent... Les notes accompagnent le rythme: « Gling, Glang, Glong »... « Gling, Glang, Glong»...    

     Durant tout mon séjour en Afrique, les tam-tam, les likembés vont me marteler la tête ! Ils  roulent encore dans mes veines... Tam...Tam... Tam... Gling...Glang... Glong... 

     Les indigènes viennent de loin... Ceux qui viennent pour « régler » leurs affaires et, plus nombreux, les curieux! Ils ne veulent pas manquer cette occasion de « fête »... Car, pour tous, assister à ces « palabres », c'est aller au théâtre!  La veille, l'avant veille, les jours  précédents, ils sont déjà là, pour avoir une bonne place... Alors, en attendant, pourquoi pas, un petit coup de tam-tam, un petit pas de danse ?

     Le tribunal est grandiose ! Bâtiment brun pâle, murs en « pisé », en « Potopoto » (boue séchée), murs décorés de peintures vives, ocres, légendes ou scènes de chasse... Le soleil éclaire ce décor, la forêt ombrage...

     De bon matin, la salle est remplie ! Les tam-tams sont les premiers, bien en place... Aux larges fenêtres, à l'entrée, les têtes se tendent... Déjà, la chaleur alourdit... Transpiration !, Odeurs ! La poussière monte... Apparition des mouches ! Le public n'attend plus que les trois coups...

     Arrivée de mon père, accompagné des Chefs coutumiers !  Gallet le suit, je suis Gallet... Car, à nouveau, mon père m'a dit:

     « Viens.. »

     La foule s'écarte... On pénètre dans le tribunal par l'allée centrale... Roulement de tam-tam! Mon père s'installe sur le fauteuil du centre, le siège du Juge, les Chefs à ses cotés... Gallet, impassible, sa chicotte passée dans sa ceinture, n'est pas loin de lui... Son regard écrase les spectateurs... Je suis si petit à coté de lui... Je commence à être impressionné par ce décor ! Ce  n'est plus la main de Maman, que je vais tenir, c'est celle de Gallet... Une main, que je dois quitter de temps en temps, quand mon père me fait signe ! Il me demande le sens, la finesse d'une expression... Fièrement, je traduis !

     Levée de rideau! Succession des actes... Nouveaux acteurs! Même décor, mêmes spectateurs...  

     « Hi na kamata kuku yango ! » (Il a volé mes poules !)

     Pas trop grave...

     « Hi na kamata mwanamuke yango ! » (Il a pris ma femme !)

     Un peu plus grave...

     « Hi na kamata lupango yango » (Il a pris ma terre !)

     « Hi na kamata franka yango » (Il a volé mon argent !)

     Le cas grave !  

     « Hi na kamata...» , « Hi na kamata...» , « Hi na kamata...»  Des heures, des heures, des heures de palabres... Critique, la foule approuve.. Bravos! Désapprouve... Murmures, cris, gestes! Des bras en l'air, qui retombent, comme par hasard...  sur les tam-tams ! Ratatam... Tatam... Les pouces sur les likembes! Gling... Glong...

     « Silence ! »

     Sentences de mon père ! Indemnisations, amendes, internements... Parfois: « Mwambi! », (huit, huit coups de chicotte) ! Gallet retrouve son sourire en coin... D'elle-même, la foule s'est tue... Entre chaque coup, on entend les cris du supplicié... Gallet prend son temps... On entend les mouches voler... Cri final ! Cris de salle !

     Contradiction étrange, la réconciliation ! Serrements de mains ! On est quitte ! On salue l'Administrateur... Sortie, coté jardin ou coté cour, peu importe, on est copain copain!

     Entracte !

     « Mouches, poussière, sueurs ! »

     Grande finale ! Un cas bizarre, disparu depuis des années... Vengeance de clans, de tribus... Un « truc » pour effrayer, voler, tuer ! Il trouve sans doute cette tactique bien pratique, ce revenant: « L'homme léopard » !

     Il est enchaîné comme une bête, mais ce n'est pas une bête, c'est un homme!  Il s'est déguisé en léopard ! Son déguisement l'atteste: cagoule en peau de ce fauve, griffes d'acier, bâton pour marquer ses empreintes... Il a tué un homme !

     Finis les cris ! Murmures, désapprobations de la salle... L'atmosphère est lourde, la poussière retombe, les mouches volent bas... Plus de palabres... Auditions, témoins, preuve ! Verdict ! Prison ! 

     A ce moment-là, entrée du sorcier ! Par la grande porte ! A pas calculés, il traverse toute l'allée centrale... Vêtu de peaux de singes, des colliers de « gris-gris » à son cou, il tient à la main gauche un long bâton tordu... Gallet n'a pas le temps d'intervenir, le sorcier est sur nous! Vite, il plonge sa main droite dans un sac, en peau d'antilope... et d'un geste arrondi, nous asperge d'une poudre grise ! Il parle... Je ne comprends pas son charabia... Gallet va le massacrer ! Mon père l'arrête net !

     « Apana ! » (non !), « Laisse ! »

     Lentement, à reculons, le sorcier, retraverse la salle... Il continue de grommeler... Ses yeux chanvrés nous fixe... La foule est hypnotisée, pétrifiée ! Il s'estompe dans le contre-jour de la porte... Le sorcier nous a jeté un sort !

     Rideau !     

     Quel sort ? Malédiction ? Bénédiction ? J'y penserai bien souvent... J'avais une dizaine d'années... Il ne m'est pas difficile aujourd'hui de retrouver mon sorcier, il suffit que je ferme les yeux !

 

     Sur le chemin de retour, arrêt dans une des missions, chez les « Pères Blancs », avec qui mon père, l’Administrateur, doit entretenir des relations étroites... Le Clergé a toujours eu son importance politique... D'eux, j'ai des souvenirs plus agréables: les fruits du petit-déjeuner: papayes, goyaves et surtout le « cœur de bœuf » ! De ce fruit, en forme de cœur, dont la chair est blanche et onctueuse, ma mère en fait de fins sorbets... Car, nous avions ce luxe: une  sorbetière  pour faire de la crème glacée ! Le « boy moke » tournait la manivelle... Bien heureusement, j'ai retrouvé tous ces fruits tropicaux à Singapour...

     Un matin, sur la route, mon père stoppe la camionnette ! Il se fâche ! Il vient d'apercevoir   deux religieuses, des « Petites Sœurs »... Elles marchent au bord de la route... Elles portent  des hauts fagots de bois à brûler ! A la manière indigène, ces bûches sont liées en paquet et  soutenues sur le dos par une lanière, passée sur la tête... Elles suent de partout, grimacent...  Elles sont entourées d'une dizaine de nègres, qui les suivent en criant et gesticulant ! Ils  rigolent, ils s'amusent... Ils s'arrêtent de rire et s'enfuient en apercevant mon père descendre de  la camionnette... Il ordonne aux deux Sœurs de se débarrasser de leurs fardeaux et de monter à  l'arrière du véhicule... Il va les ramener à la mission ! Il leur fera la leçon, assez durement, je m'en souviens, en leur expliquant que leur façon d'évangéliser n'est tout à fait conforme aux  méthodes de colonisation...

     Arrêts fréquents aussi dans les villages... Mon père exige des Chefs un rendement de plus  en plus élevé de la récolte du caoutchouc (l'hévéa), qui doit être envoyée aux Alliés... L'effort  de guerre !

 

     Les indigènes appellent leur village, le « Belge » ! Les blancs ne se fourvoient guère dans  cette cité... Par contre, les noirs doivent montrer « patte blanche » (!), un « laissez-passer » de  leur patron, qui les autorise à déambuler librement dans le poste, après une certaine heure de  la soirée... Nos domestiques logent dans les dépendances de la maison...

     Mon maître d'études lui, Tupa, habite au « Belge »... Après son travail, il me donne, selon son temps libre, quelques leçons supplémentaires... Chez lui, il m'enseigne son savoir... Un jour, en fin de leçon, il me dit:

     « Viens me voir danser ! »

     « Vous voir danser ? Où ? »

     « Au Café du Belge ! »

     « Eh, mi na pika danse, di ! » (Je vais taper la danse! Je vais m'en guincher une...), disent les amateurs de danse... De toutes les façons, ils sont tous des passionnés de danse !

     Il m'emmène faire un tour au « dancing »... Il aime bien la danse, Tupa ! Il me dit qu'il vient souvent dans cet endroit... En effet, il est bon danseur, il a « le » rythme ! Il invite les « mwanamukes », les femmes... Elles portent le pagne, la tête enrubannée d'un long turban... Tableau animé, de couleurs vives ! Le cul en évidence, le mouvement est ondulant, les genoux se plient, se déplient, les reins sont arqués, les bras sont ballants... Mouvements lancinants, répétés, sensuels... Dans ce « boui-boui », la piste de danse est en terre battue... Le rythme est marqué par les pieds, qui frottent et frappent le sol... La poussière monte avec l'ambiance... Plus de gros tam-tams, un ou deux tambourins, le grêlement des likembes et la percussion de quelques casseroles ou autres moyens de résonance ! Plus tard, la guitare viendra accentuer la cadence...

     « Gling, glang, glong... Tom, tatom, tom... »

     Seuls les Noirs ont, dans leur corps et dans leur sang,  ce don inné du rythme et de la danse... Tout est motivé par le rythme ! Modeste me fait même remarquer un matin, que j'emploie mal la sonnette de mon vélo !

     « Eh, pas un coup ! Non, plusieurs, di ! Comme ça, Bwana Jackie: Bilang, Bilanga,

Bilang ! Jouer plus avec la nuance, di ! »

     Le rythme... Le « beat » !

     Ainsi, à l'insu de mon père, j'allais m'encanailler avec mon professeur, pour de brefs instants, aux rythmes africains...

 

     1990. Paul Simon sort son album: « The Rhythm of the Saints » ! Un style nouveau pour lui... Il a ramené d'Afrique toutes les percussions de ce continent... Il adapte ses chansons, sa musique, au rythme de ses musiciens africains! Saints ou pas Saints, avec eux, je replonge avec délices dans le «boui-boui» de Tupa, les tam-tams des tribunaux indigènes, les tambours de l'Urundi, toute mon Afrique natale...   

 

     Puis, un jour, tôt le matin, tout s'est détraqué dans Bafwasende ! La cloche du village s'est emballée ! Matopé est-il devenu fou ? A-t-il trop bu de pombé ? Son tam-tam, en forme d'antilope, creusé dans le gros d'un tronc d'arbre, ne cesse de vibrer ! Plus d'heures précises, plus de notes connues ! De l'improvisation ! Matopé a vraiment perdu la tête !

     Je saute de mon lit à travers la moustiquaire... Mes parents ne sont encore pas levés, je n'ose pas les réveiller... Intrigué, je demande à Modeste... Il ne semble pas surpris d'entendre le tam-tam, qui bat la chamade !

     « Matopé fête le mariage du Bwana ! Ton père se marie... »

     « Mon père se marie !!! Mais, ... avec qui ??? »

     « Eh, avec ta mère, di ! »

     Je ne comprends rien ! Papa, c'est mon père, Maman, c'est ma mère ! Etat second, esprit embrouillé, mon cœur bat... Je cours vers la chambre de mes parents ! Sans gène, j'ouvre la porte! A la maison, on s'est depuis toujours promené tout nu entre nous... Heureusement, mon père est dans la salle de bain... Malgré mon attachement à lui, j'ai toujours un peu peur de mon père... Sans cesse, c'est chez Maman, que je me réfugie... Je suis même jaloux de mon père ! Quand mes parents « tentaient » de danser ensemble, au son du vieux phonographe, « La voix de son maître», que l'on devait remonter incessamment, je ne pouvais supporter de voir mon père dans les bras de ma mère ! Je venais le tirailler par les pans de son pantalon... Œdipe ?  

     Ma mère vient de suite à moi:

     « Ah, tu es déjà levé ! »   

     « Maman,... le tam-tam ? Modeste m'a dit que vous alliez vous marier ! »

     « Heu... Oui... Viens, j'allais justement t'expliquer...»

     Ma mère me révèle brièvement, ce matin-là, le bilan de sa vie... et de la mienne ! Les détails viendront après... Son divorce vient d'être prononcé ! Aujourd'hui, mariage, officialisation ! Elle devient Madame Siroux ! Moi, je devrai encore attendre plusieurs années pour porter le nom de mon père... Le temps, qu'il a fallu à Maître Sharf pour me faire reconnaître fils de Fernand Siroux!

     Ainsi, j'ai assisté au mariage de mes parents ! Pour cette occasion, je fais la connaissance du frère de ma mère, Camille (mon second prénom) Valentin... Je suis toujours en possession de son cadeau, un sous-main en cuir ! Il avait apporté un bocal de cerises, trempées dans de l'alcool... Elles sont sucrées, c'est bon !  Ma première cuite...   

     Le tam-tam a résonné toute la journée... Puis, il s'est tu subitement ! Matopé a du s'écrouler... de fatigue probablement !

     Tous savaient, sauf moi... J'ai su par mon boy ! Le bon Modeste avait vendu la mèche... De cette histoire, un goût amer m'est resté dans la bouche... J'en aurai bien d'autres, des goûts amers, mais celui-là...

 

     « Bobonne », ma grand-mère maternelle, s'éteint... Enterrement simple au petit cimetière, prés du bureau du Territoire... Elle repose sous un manguier... Je l'ai vue sur son lit de mort ! J'ai peur! Je suis angoissé à l'idée que ce lit sera le mien... Je reprends sa chambre ! Je la connais bien cette chambre... Avec Modeste, nous y avons tué un serpent dans l'armoire ! Il dormait, enroulé dans le linge... A partir de ce jour, toutes les légendes, ces récits fantasmagoriques de mes boys, de mes Noirs, vont perturber mon âme... Dans mes rêves, les esprits, les démons, vont faire leurs apparitions ! Pour longtemps, ils seront mes cauchemars...     

 

     Début de 1944 ! Mon père a droit à ses congés... Toujours la guerre en Europe, dans le Pacifique... Où aller passer ces vacances ? Cap au Sud, l'Afrique du Sud ! Long voyage... Train, à travers l'Afrique! La Rhodésie, les « Victoria Falls »... Inoubliables ! Elles sont toujours « là », sur l'écran de ma mémoire, les chutes du Zambèze... Comme le seront plus tard, les Pyramides, le Grand Canyon, le Taj Mahal et les glaciers de l'Alaska, craquant et tombant par tonnes dans la mer avec fracas !

     Nous arrivons en Afrique du Sud... Je m'étonne des beaux paysages... Quel pays magnifique ! Mais à Johannesbourg, les buildings ont remplacé mes arbres verts ! Ce n'est plus ma forêt... J'en attrape la rougeole ! (Sic) ! Mes parents ont peur de la quarantaine... Ils me « planquent » une nouvelle fois ! Je reste caché au fond de mon lit d'hôtel...

 

     Exactement 48 ans après, je reviens à Johanesbourg... Je n'ai plus la rougeole, mais je suis fatigué... Atterrissage à cinq heures du matin... Vol de dix heures en direct de Singapour ! Arrivée à l'hôtel juste pour l'ouverture du «coffee-shop », à six heures trente... Le breakfast ! Comme d'habitude, puisque c'est l'heure, où nous rentrons «à la maison »... Les équipages sont toujours les premiers clients au petit déjeuner, dans tous les restaurants des hôtels, où nous descendons ! Après quoi, nous, nous allons dormir, les autres, eux, ils vont travailler...

     Les couleurs ont changé depuis mon dernier passage, tous les serveurs sont noirs ! Ils gesticulent en parlant... En douce, ils chantonnent, ils dansent presque en se déplaçant ! Rex, le maître d'hôtel, s'approche de nous en dodelinant, tout sourire, toutes dents blanches... Il fredonne en catimini :

     « Oh yeah ! Yeah ! »

     Comment peut-il, ce phénomène, mettre du rythme, animer cette musique mortelle de Clayderman, débitée lamentablement en musique de fond dans tous les hôtels du monde  ? Un exploit !

     « Good morning, Gentlemen, tea, coffee, eggs ? »

     « Everything ! Please... Tout ! »

     « All right ! Lovely ! Thank you ! »

     Il note et s'en va... Son carnet de commande virevolte dans sa main, scande les requiem de Clay-Clay... Il trémousse !

     « Oh yeah ! Yeah ! »

     Mon mécanicien déclare :

     « Nous ne sommes pas au Japon ! Dans les restaurants, les garçons japonais sont raides comme la justice ou pliés en angle droit, dans un silence solennel ! »

     « C'est le jour et la nuit, je sais ! »

     Et malencontreusement, j'ajoute sans le vouloir:

     « Le noir et le blanc... »

     « Et le jaune ! » rectifie de suite mon mécano chinois...

     « Oui, heu... évidement ! Mais tu sais, même si tes œufs brouillés mettent un peu plus de temps pour arriver dans ton assiette, n'est-ce pas plus amusant ainsi ? »

     « Oui... »

     « Tu sais, P.S., je connais l'Afrique, j'y suis né... Je crois qu'il y a bien des lunes de cela, un grand Chef a réuni toutes ses tribus et leur a tenu ce discours:

     « Les gars, il est temps de se mettre au boulot ! Alors, il faut travailler plus, chanter moins, danser moins ! Vous allez répéter après moi:

     « Travailler, oui ! Danser, non ! »

     En chœur, tous se sont mis à répéter:

     « Travailler, oui ! Danser, non ! Travailler, oui ! Danser, non ! Travailler, oui ! Danser, non ! Tra lalala, Lalala ! Tra lalala, Lalala... »

     « Et depuis lors, P.S., le grand Chef en tête, ils n'ont pas pu s'arrêter de danser, de chanter au moindre son de musique... Ils ont cela dans le corps, dans l'âme, c'est plus fort qu'eux, c'est un besoin vital, sans lequel, ils ne peuvent pas ni vivre, ni survivre... Soudainement, t'arrêterais-tu, toi, de manger ton bol de riz ?

     « Non ! »

     « Tu vois... »

 

      P.S. Lee est un de ces « vrais » mécaniciens, ceux qui, avant de devenir « volants », ont passé des années au sol, ils viennent du « hangar » ! En travaillant dans les moteurs, ils ont eu leurs mains, leurs bras, leur chemises, plus d'une fois noircies par des litres et des litres d'huile pissant de tous les bords, ils connaissent leur affaire, ils savent de quoi ils parlent... Quel plaisir d'avoir à bord un membre d'équipage pareil ! Quelle sécurité !

     Mon copi, Windels Keelaert, un gars du Sri Lanka, n'est pas venu manger avec nous, il a préféré monter directement dans sa chambre pour y prendre son « liquid breakfeast »,un « petit déjeuner liquide », une bière, deux bières, ou quelques whisky, pour mieux dormir... Coutume assez fréquente parmi les membres d'équipage... Le lendemain, lors d'un safari, que nous faisons tous ensemble, Windels trouve aussi que les Noirs sont très « dansants »... Il m'en fait la remarque... Je lui ressors l'histoire, que j'ai racontée à mon mécano, et je lui demande:

     « Ton curry, tu t'en passerais ? »

     « Oh, non ! »

     « Tu vois... »

 

     Je n'avais jamais atterri sur un aérodrome, dont l'altitude est si élevée. P.S. non plus ! Une expérience de plus... Johannesbourg est à 1500 mètres au-dessus du niveau de la mer ! En attendant nos œufs brouillés, nous avons eu le temps d'en parler... Je fais remarquer le surplus de puissance, qu'il a fallu pour maintenir la vitesse d'approche, l'air étant moins dense...

     « Et la cabine, que j'ai dû monter ! », ajoute P.S !

     « La cabine ? »

     « Oui, la pression intérieure de l'avion ! Au lieu de la descendre, il a fallu la monter à l'altitude de l'aéroport, 5.555 pieds ! »

     Le bon vieux mécano, le troisième œil, celui, qui voit tout... Et dire qu'on les supprime petit à petit, les mécaniciens de bord !

     Cinq jours après, nous devions faire le plus long décollage de notre carrière... Pesant 352 tonnes, poids limite pour les performances à cette altitude et à la température de 24 degrés centigrade, il nous a fallu du temps et des kilomètres pour arracher l'avion du sol ! Heureusement, la piste est prévue pour...

     Comme nos œufs n'arrivaient toujours pas, P.S. Lee nous parle « du bon vieux temps », du temps, où il s'occupait des « Stratocruser » de la Pan-Am... Perché sur les ailes, courant d'un bout à l'autre, il vérifiait la quantité voulue de carburant en plongeant un stick dans chacun des réservoirs d'essence... Cela prenait des heures... Ou bien, il était enfoui dans un moteur pour vérifier les 28 cylindres et les 56 bougies de ce moteur « Pratt & Whitney », dont les pistons lui crachaient de d'huile en pleine gueule ! A présent, avec les moteurs à réaction, quelle simplicité et quelle propreté ! Quand on aperçoit une goutte d'huile, cela devient inquiétant, alors « qu'avant », opération normale !

     « C'est bien simple », me dit-il, « quand les jets, les moteurs à réactions, sont arrivés, j'ai eu l'impression de prendre ma retraite ! »

     Les œufs sont arrivés aussi !

     « Thank you, Rex ! »

     « Welcome, Captain, welcome, welcome ! »

     « Come... Come... Come... »

     Ses doigts battent la mesure...

     « Oh, yeah ! Oh, Yeah ! »

     Les jours suivants, à chaque petit déjeuner, Rex m’accueillait de cette même façon:

     « Hello ! Captain ! » en serpentant du tronc et balançant des bras... Si bien qu'a la fin, j'avais difficile moi-même à ne pas trémousser du cul !

 

     J'ai quand même eu le temps de faire un safari lors de ce séjour... Avec mon équipage, j'ai revu les paysages de mon enfance... Les belles savanes avec les antilopes, les buffles et les éléphants !

     Les éléphants... Dans un magasin souvenir, on vend des bracelets en poils d'éléphants ! Ca porte-bonheur, paraît-il, ... Moi, le gogo-naïf, j'en achète un, en souvenir des gri-gris de ma jeunesse et de mes éléphants ! Et mon copilote en fait de même... En souvenir de l'Afrique !

 

     Terminus du train: Cape Town ! Un rêve des Anglais: « C to C » ! Relier en train le Caire et le Cap... Hélas, des tronçons en Afrique centrale ne furent jamais réalisés... Ce sera tout de même une marque de cigarettes...

     Quelques souvenirs dans cette ville:

     Il va falloir m'enlever les amygdales ! Le médecin m'endort au chloroforme... L'horreur ! Après l'opération (!):

     « Faites lui manger de la crème glacée ! »

     Pour toujours, malgré les « ice creams », j'aurais mal à la gorge...

     Plus gai: mon premier cinéma ! « Lassie » ! Moins gai: je pleure comme une Madeleine...

     Pour me consoler, mes parents me sortent le soir... Dîner pour la première fois de ma vie dans un restaurant ! Je me souviens même de son nom: le «Del Monico» ! La salle est sombre. .   Le plafond est parsemé d'étoiles !  Emerveillé, le nez en l'air, je mange ma soupe et ma purée... C'est certain, de cette soirée, je garde l'amour de la voûte céleste !

 

     En avion, je passe la plupart de mes vols de nuit, mes jumelles à la main... Je scrute les constellations ! Leurs étoiles me sont familières à présent... A 10 ou 12.000 mètres d'altitude, au-dessus de la couche des nuages, par nuits sans lune, nous, les aviateurs, avons le privilège de posséder le meilleur des postes d'observation du ciel ! Pas de pollution de lumières... Une merveille, que bien des êtres humains, surtout les citadins, n'ont plus la possibilité d'admirer... On parle tellement de la Voie Lactée... Combien d'enfants l'ont-ils aperçue clairement ?

     Un ou une astronaute, a dit:

     « On devient philosophe en regardant la terre, le firmament ! »

     Si, en avions de ligne, nous ne sommes pas à 600 kilomètres d'altitude, nous aussi, les pilotes, nous philosophons... « L’Espace-temps, l'Infini »... De quoi devenir plutôt fou que philosophe ! Enfin, moi, car je casse les bonbons à mon équipage:

     «Tiens, regarde le Scorpion, comme il est beau ce soir ! Une de plus belles constellations ! Vraiment la forme d'un scorpion... » 

     « Où ? »

     « Là ! Il est beau, hein ? Hein, qu'il est beau ? »  

     « Heu...oui... oui... »

     Je suis parfois écœuré d'un tel manque d'intérêt ! J'insiste ! Je rabâche une nouvelle fois !

     « Omega du Centaure ! Pas joli ça ? »

     « Où ? Je ne le vois pas ! »

     « Ca fait rien ! Rien que le nom est poétique... Et là, près du Sagittaire, se trouve le centre de notre galaxie ! A propos, quel est le nom de notre galaxie ? ».

     « La Voie Lactée ! »

     « Ah ! Enfin, une bonne réponse ! Tu auras une sucette... »

     Je n'ose plus parler de la Croix du Sud... Ma femme, mes amis:

     « Jacques, tu nous casses les pieds avec ta Croix du Sud ! »

     « OK... OK... Mais, je voudrais que vous sachiez tout de même, que dans l'hémisphère austral, selon les saisons, il arrive qu'elle soit à l'envers, la Croix du Sud ! »

     « Jack, tais-toi ! »

     « Vous êtes tous des béeetes... »

     « JACK, TAIS-TOI ! »

     Peut-être suis-je vraiment chiant ?...

 

     Grimpette à la « Montagne de la Table » ! Point de vue, pas de vue... Brouillard !

     Décidément, je préfère ma jungle...

     Nous quittons Cape Town pour East London... Nous y resterons plusieurs mois ! Le relax... Les bains de mer dans l'Océan Indien... Mon père et moi, nous nous initions au « body surf » ! Il faut choisir la bonne vague, qui vous emporte dans son creux jusqu'au rivage... Dommage, je suis piqué par les méduses...   

 

     Des dizaines d'années après, à Honolulu (Hawaii) et surtout à Bali (Indonésie), je pratiquerai ce sport... Je me souviendrai de mes débuts dans les vagues d'East London...

     La voie aérienne, la « route » pour l'Australie, passe au-dessus de l'île de Bali... Quand le temps est clair, on la voit toute entière ! Un de ces copilotes intellectuels:

     « Tu vas souvent à Bali, Jack ! C'est bien ? Culturel cet endroit ! Tu visites les temples, tu assistes aux danses, tu apprécies la musique balinaise... »

     « Non, je me roule dans les vagues ! »

 

     Bali... Le Garuda ! Est-ce un dieu, est-ce un diable ? Garuda, cet oiseau mythique aux ailes et à la queue déployées en larges plumes... Effrayant d'aspect, ses yeux globuleux vous fixent, son bec à dents pointues est prêt à vous croquer ! Est-ce un extra-terrestre ou un aviateur à l'uniforme flamboyant ? Il vole ! Il est transporteur des dieux, Vishnu est souvent sur ses épaules ! J'aime le Garuda... Mais il m'impressionne, comme il impressionne les habitants de l'île ! Frayeur et respect des divinités... Offrandes permanentes de fleurs et de fruits ! Peut-être, par son image, le Garuda veille-t-il ainsi à l'harmonie de l'île ? Il engendre une paix intérieure, exprimée par cette gentillesse et ce sourire nonchalant des Balinais... La nature se prête si bien à cette atmosphère... Les grandes vagues viennent mourir en longueur et en douceur... Si les rizières et les forêts ont des couleurs intenses, d'un vert sur fond d'or, le temps, lui, s'écoule paisible, les heures sont simples... C'est la béatitude !

 

     A Bali, il y a aussi « Made’s  Warung »...

     « Une fille, Jack ? »

     « Mais non, obsédé ! Warung, le restaurant... Le restaurant de Made ! D'ailleurs, ils s’appellent tous Made là-bas ! »

     « Et alors ? »

     « On y mange bien... »

     « C'est tout ? Continue ton histoire, Jack... »

 

     A East London, j'attrape un autre virus, incurable, celui-là ! Pourtant insignifiant au départ, ce mal va se développer petit à petit... Comme une maladie d'amour, il me rongera les sangs à jamais... Le virus du Ciel ! Je vois mon premier avion !

     C'était à la fin de notre séjour, aux environs du 6 Juin 44, le « D Day », le jour du débarquement ! C'est ce que mon père me dit... J'ai une notion assez vague de la guerre, malgré l'exode, que j'avais faite avec ma mère, quatre ans auparavant... Il m'explique, je comprends mal... Ce qui m'intéresse, c'est cet oiseau de feu, qui nous survole, nous rase la tête en vrombissant, remonte en chandelle, fait des boucles, repique sur la foule ! A sa façon, un « Spitfire » de la Force Aérienne Sud-Africaine, fête cet événement historique au-dessus des plages... Il marque le coup ! Il me marque aussi...

 

     « Alors, Jack, l'Afrique du Sud, pour toi, c'est... »

     « C'est une longue histoire, mon vieux, qui, je le souhaite pour tout le monde, se terminera bien, mais j'en doute fortement ! »

 

     Je ne comprends pas... Je n'ai jamais bien compris pourquoi, nous, les Blancs, avons pu mettre ce magnifique pays sur la liste noire... Les Blancs contre les Blancs ! Les Européens: Anglais (l'Empire !), Français (l'AOF !), Hollandais (l'Indonésie !), Belges (Le Congo!), Allemands et les autres... La jalousie ? La rage d'avoir perdu nos belles Colonies ou le désir de se rincer la conscience d'une culpabilité rétrospective ? Les Américains, qui ont acheté du nègre pendant des siècles, ont massacré leurs Indiens et parqué ceux qui leur ont survécu dans des réserves  ! Les Australiens, qui ont appliqué une politique identique avec les Aborigènes ! Elimination  ! Ces gens-là se permettent même de donner des leçons d'humanité... Ils sont gonflés en plaçant, comme ça, simplement, « Plaff ! », un embargo et serrant la gorge de l'Afrique du Sud ! Tous en souffrent, non seulement les Blancs, mais aussi les Noirs ! Minable ! Les grandes idées  ? Et mon cul, c'est du poulet ?

     « Oh ! Jack! »

     « Chacun sa merde! »

     « Oh ! Jack ! »

     « Non, pas: Oh ! Jack ! Oh, Monique  ! Ma copine... C'est elle qui dit toujours ça, et elle a bien raison ! »

     Monique, la « pinardière », celle qui importe et vend du vin à Singapour et à qui j'achète ma bière...

     « Capitaine, j'ai ici un bon petit Sancerre... »

     « T'as pas du Beaujolais de Dubœuf ? »

     « Non ! »

     « Alors, livre-moi trois caisses de ta bière sud-africaine... »

     « OK ! Allez, casse-toi ! »

     J'aime bien Monique...

 

     On fourre un peu trop vite son nez dans les affaires des autres, en se mêlant de ce qui ne nous regarde pas... Avant tout, si nous nous occupions d'abord de nos propres problèmes  ! Et ils sont de tailles...

     « Et le Roi du Maroc ? »

     « Quoi le Roi du Maroc ? Hassan II ? »

     « Tu l'apprécies ? »

     « Je l'admire ! C'est le Roi ! Dans son pays, pas le nôtre ! Il y fait ce qu'il veut et il le fait très bien ! »

     « Et Lee Kwan Yew ? »

     « Avant d'en parler, connais-tu Singapour ? Viens voir... Une leçon pour les Européens ! »

     Etrange... Ce jour-là, j'ai failli perdre un ami !

 

     Mais... Mais... Et ceci est une toute autre histoire, il ne nous faut pas oublier, et les gens ont la mémoire courte, que dans les mêlées internationales des deux guerres mondiales, à 10.000, à 15.0000, à 20.000 kilomètres de chez eux, ces Ricains, ces Kangourous et ces Kiwis, en 17 et en 44 et en premières lignes, sont venus nous secourir et nous sauver !

     Dans le Sud de l'île du Sud de la Nouvelle-Zélande, autant dire au cul du monde, un Néo-Zélandais m'a dit en se posant la question:

     « Mais qu'est-ce que mon grand-père a bien pu aller foutre à Gallipoli en 1915 ? »

     Assis sur un banc, j'admirais les hauts arbres aux couleurs d'automne du jardin botanique de Christchurch, lorsque quelqu'un vint s'asseoir à coté de moi... Lui aussi semblait être en extase devant ces merveilles de la nature... Je ne pus m'empêcher de lui dire:

     « Aren't they beautiful, those trees  ! Ne sont-ils pas beaux, ces arbres ? »

     Sa réponse fut instantanée !

     « Oh, yes ! Tellement beaux, que je les peints ! »

     « Je vous comprends... Vous êtes donc un artiste peintre ? »

     « Oui... Depuis mon retour de la guerre ! »

     « La guerre, Monsieur ? Quelle guerre ? »

     « 40-45 ! Loin de chez moi... J'étais pilote en Angleterre sur bombardier Lancaster... J'en suis sorti vivant et bien heureux de rentrer à la maison, ici en Nouvelle Zélande ! »

     « Je vous félicite, Monsieur ! »

     Alors, Bonnes Gens, un grand merci à ces alliés et un large coup de képi !

     « God bless America » and « God save the Queen » !

 

     Mon père me parle alors de son frère, mon oncle... J'ignorais son existence ! Lui aussi, pilote un Spitfire ! Il est en Angleterre, pilote de chasse à la «Royal Air Force», la « RAF » !  

     Voici sa carrière  d'aviateur... Assez exceptionnelle !

     1936. Paul, Albert, Siroux réussit son examen d'entrée à la Force Aérienne Belge.

     1937. Brevet de pilote de chasse. En escadrille, c'est le temps des Breguets, Renards, Faireys, et des Hawker Hurricanes. Il fait partie de la patrouille acrobatique sur Glouster Gladiator !

     Mai 1940. Attaque éclaire de l'aviation allemande. Destruction rapide de l'aviation  belge. .   Comme nous, à la même époque, mon oncle part en exode à travers la France...

     Avec Lucien Lelarge, un ami, un collègue d'escadrille, ils parviennent, eux, à passer les Pyrénées... La Guardia Civile les arrête ! Prisons d'Espagne ! Barcelone, Saragosse, Burgos. .

     De nuit, lors d'un transfert en train, tous les deux, ils sautent du train en marche ! Direction le Portugal... Quelques jours après, ils sont repris ! Rejetés en prison ! Celle de Miranda ! Pour des mois...

     Grâce aux interventions diplomatiques du Consul de Belgique et de l'Ambassadeur britannique à Madrid, ils sont finalement libérés et conduits à la frontière du Portugal
A Lisbonne, on aurait pu tous se rencontrer ! Petite réunion de famille... Il aurait fallu me présenter:

     « Tiens, à propos, voilà mon fils, dont je ne t'ai jamais parlé ! Il a presque six ans... »

     Mon père savait que son frère était emprisonné en Espagne... Ce n'est que plus tard, au Congo, qu'il devait apprendre cette évasion !

     1942. Paul Siroux rejoint les Forces Alliées en Angleterre. Pilote de chasse sur Spitfire. Escadrilles 349 et 350 ! Il abat, il n'est pas abattu ! Décorations ! Une d'elles: D.F.C. (Distinguish Flying Cross).

     1945. Il rentre à la compagnie nationale d'aviation belge, la Sabena, qui reprend ses opérations, arrêtées durant la guerre. Il est directement Commandant de bord sur DC3 !  Ensuite, le DC4, DC6, DC7, Boeing 707 et finalement le 747 !

     1976. Retraite. 27.000 heures de vol. Quarante ans d'aviation ! A présent, il est  président du club des anciens du  « Spitfire ». Certainement, le moteur « Merlin » de cet avion résonne encore dans les oreilles des membres de cette association...

     Chapeau ! Non ?

     Il n'est pas le seul à saluer... Son ami Lucien, avec qui, il s'est évadé ! Et bien d'autres, dont les carrières civiles ou militaires furent semblables... Un deuxième coup de chapeau pour tous ces pilotes de la « RAF » !

 

     J'interroge toujours, j'insiste... J'ajoute: « Non ? ». Je m'étonne souvent du manque d'enthousiasme de l'humanité... On dirait que les gens ont presque honte d'exprimer leurs sentiments ! J'attends une affirmation, une confirmation... Des événements exceptionnels méritent bien un acquiescement, un respect des choses bien faites... Simplement montrer de l'admiration, de la joie ! Un geste ! On frappe des mains: « bravo ! ». Non ! Bien souvent, la réponse est:

     « Bof... »

     « Fameux, ce qu'il a fait ! Hein ? »

     « Bof... »

     « C'est beau ! Hein ? Non ? »

     « Bof... »

     Déteste les « Bofbof », les blasés ! Ou ceux qui font semblant de l'être... Par jalousie, probablement, parce qu'ils ne sont pas foutus d'en faire autant...

     « Un pilote ? ». « Bof... »

     De toute façon, il vaut mieux faire envie que pitié...

     Peut-être, suis-je carrément chiant ?...

     Paul Siroux défend le métier d'aviateur, il est respecté, apprécié... J'en ai la preuve aujourd'hui, lorsque je rencontre des équipages, qui ont volé avec lui... « Bien sûr, il a son caractère » !
On disait de lui, par exemple, qu'en vol, il ne virait jamais à gauche... Non par opinions politiques, mais parce que son copilote aurait pu être plus haut que lui !

     Au Maroc, en 1971, nous jouons au golf ensemble à Marrakech... Il me raconte un « incident » lors d'un de ses vols:

     Un passager ivre, dans la cabine supérieure, qui sert de bar... Tant bien que mal, le Chef de cabine, tente de le calmer... Ce « pax » est complètement saoul et se débat comme un diable... Finalement, on informe le « Pacha »... Mon oncle arrive sur le lieu du crime... Dans son brouillard d'alcool, le gars aperçoit un uniforme, des galons ! Le prenant pour un garçon, il crie en direction du « Commandant de bord »:

     « Boy, un whisky ! »

     « Tu te rends compte, ce mec a osé me traité de « boy » !

     Cet infortuné passager aura rendez-vous avec les gendarmes à l'arrivée...

     Ce n'est pas parce qu'il est mon oncle, qu'il est de ma famille... J'ai d'ailleurs eu des « différents » avec lui... Non, vraiment, « Yess, Sirr ! », Paul Siroux, un « Gentleman », un  Monsieur » de l'Aviation !

 

     Retour d'Afrique du Sud... Re-train, mais à Elisabethville, (Lubumbashi), on prend l'avion ! Un « Junker » ! Le « JU 52 » ! Mon premier vol en aéroplane, mon baptême de l'air...

     La carlingue de cet avion est en « tôles ondulées »... Il possède trois moteurs, dont l'un est central, juste devant le nez des pilotes... J'ai eu droit à une visite de cockpit ! Je n'ai presque rien vu... Le pare-brise était rempli de taches d'huile ! Je n'ai pas compris ce que les pilotes me racontaient, tellement il y avait du bruit... Une chaleur étouffante ! En plus, l'avion était secoué dans tous les sens, je suis malade...

     Destination, Stanleyville... Enfin, c'est ce qui était prévu ! L'huile s'est mise à pisser de plus en plus... Atterrissage à Manono, un poste de brousse, une piste en herbe, « in the middle of nowhere» (au milieu de nulle part)... Fuite réparée... Plein d'huile... Décollage ! Arrivée enfin à Stan... Commençait bien ma carrière d'aviateur !

 

     1988. Vol direct de Zurich à Singapour... Décollage au poids maximum ! Nous demandons la piste 34, la piste la plus longue ! (34 veut dire 340 degrés, la direction de la piste).

     « Line up and hold » (Alignez-vous et maintenez position), nous autorise la tour de contrôle...

     On « pénètre » (!) sur la piste, comme disent si bien les Français...

     « Paré au décollage ! Ready to take off ! »

     La tour nous ordonne:

     « Hold position ! » (maintenez votre position).

     Nous attendons...

     Du regard, nous inspectons les alentours de l'aérodrome... Sans doute, un autre avion, qui va atterrir... Non ! Deux Junkers 52, en formation, font un passage à basse altitude au-dessus de l'aéroport ! Complètement retapés, polis, fignolés par des collectionneurs d'avions, ils brillent dans ce ciel d'été... Ils répètent leur « show » aérien pour la Fête Nationale Suisse ! Aucune trace d'huile n'est visible sur leurs carlingues ! Propreté helvétique... Rien à voir avec mon vieux JU52 de Manono !

 

     Je vais avoir neuf ans... Je n'ai toujours pas été à l'école ! Pour la simple raison, qu'il n'y a pas d'école... Tupa, le secrétaire de mon père, fut mon maître ! Le matin, il prend une ou deux heures de son temps pour m'enseigner la base de la lecture, de l'écriture et du calcul ! L'après-midi, ma mère surveille mes « devoirs » sur la barza... Elle me fait répéter mes leçons... Il fait chaud... Pas de ventilateur, puisque pas d'électricité ! Elle transpire... Moi, encore plus ! Addition: un plus un égal deux ! Pff... Multiplication: deux fois deux égal quatre ! Pff... A, B, C, D, E, F... Pff... Pff... Pff..

     Grâce à Tupa, et je le remercie, j'ai pu avoir la base nécessaire, qui m'a permis de suivre, tant bien que mal, les cours de cette petite école, qui vient de s'ouvrir: le Pensionnat des Sœurs de l'Assomption, à Butembo, dans le Kivu. (les « u », toujours à prononcer « ou »).

     Finie pour moi la liberté dans mes arbres... Adieu mes petits amis noirs... Terminée la vie avec Papa et Maman ! Je pars en pension, je pars en prison !

 

     Quand je pense qu'actuellement, les enfants des « expatriés », ceux, qui sont en poste à l'étranger, ont plusieurs écoles à leur disposition, presque partout dans le monde entier...
A Singapour, ils ont la possibilité de choisir entre l'Ecole Française, l'Ecole Américaine, le Collège International et j'en passe... Evidemment, toutes sont « air conditionnées » à tel point qu'il leur faut parfois mettre un pull, tellement les salles sont froides... Quant par malheur, ce système d'aération vient à tomber en panne, on les renvoie illico presto à la maison, parce que sur leur front est apparue une (ou deux ?) goutte de sueur... Les pauvres chéris !  

 

     Ce pensionnat n'est pas au bout de la rue... Butembo est à des centaines de kilomètres... De longues heures d'autobus, des jours parfois, pour y arriver ! On reste souvent bloqué en route dans la boue ou au passage du bac, parce que le fleuve déborde...

     Pour ma première rentrée à l'école, mes parents m'accompagnent... D'ailleurs, ceux de mon ami Dédé sont présents également... Car, nous rentrons tous les deux ensemble au Pensionnat !

     Ce fut, pour lui et pour moi, une « mise en cage » atroce ! Lorsque nous avons vu nos parents s'éloigner, disparaître derrière le mur de la cour, nous nous sommes mis à pleurer... Normal ! Puis, tout à coup, à crier, à essayer de s'enfuir, à mordre ! Vite, la Mère Supérieure doit faire appel à la Sœur Econome ! C'est une solide, la Sœur Econome... Elles ont toutes les peines du monde à nous retenir, elles nous maîtrisent avec difficultés... Les nonnettes nous cloîtrent, nous verrouillent, dans nos chambres ! Du fond du corps, Dédé et moi, hurlons à la mort ! Les singes sont enfermés ! On a bouclé les macaques... La SPA de ma vie !

     Nous sommes quatorze pensionnaires... Je porte le numéro 7 ! Vu mon âge, on me met en troisième... J'ai des difficultés à suivre... On nous parle de l'Histoire de la Belgique et de la France... Connais pas ! Je suis complètement « paumé » ! La Mère Supérieure me prend finalement en pitié... C'est elle qui donne les cours en troisième, quatrième et cinquième ! Elle me consacre, elle aussi, des heures supplémentaires... Il me faudra du temps pour faire surface... Mais, j'obtiens même des bonnes notes ! Une « carte dorée » et en bonus, une décoration ! La seule que je n'ai jamais reçue et portée de ma vie... Hélas pour une trop brève période ! Très fiers, nous paradons avec ce morceau de tissu, épinglé sur notre poitrine, rouge pour les garçons, bleu pour les filles... Le lundi matin, la Mère Supérieure nous l'arrache de la poitrine, « Scractch » ! La décoration n'est valable que pour le week-end... 

     Je fais la connaissance de Dieu, je fais la connaissance du Diable ! La forêt s'estompe dans ma tête... Les légendes deviennent évangiles, les gris-gris des médailles... Les esprits, les sorciers, se transforment en anges ou en démons... Satan est omniprésent ! Il va m'ébranler, Satan ! Le curé, qui nous donne le catéchisme, y va un peu fort... Pour illustrer « ses » péchés capitaux, il nous bourre le crâne d'histoires horribles, macabres ! Décors de cimetières ! Mains de voleurs, sur lesquelles se referment des couvercles de cercueils,   qu'elles sont venues piller... « Klac ! » « Klac ! » « Klac ! ». Ame malléable, je « cauchemarde »... Dédé en fait autant... On se remet à hurler dans la nuit ! Nous réveillons tout le dortoir... J'en deviendrai somnambule ! (sic). Et pour pas mal d'années ! Avec précautions, mes parents iront souvent me récupérer dans tous les recoins de la maison...

     Dieu soit béni (!), le Père Baudouin remplace ce prédicateur dramatique, Lucifer s'estompe, les rêves s'apaisent... Le Père Baudouin est plus « relax », un autre style... Il lit son bréviaire en se promenant le long de la terrasse de notre dortoir... En passant devant les fenêtres de nos chambres, il fait du troque avec nous, les petits garçons ! Les images de Jésus, de la Vierge Marie, de tous les Saints, contre un petit baiser, ou un « sacré patin »...

     Dans la foulée, on me donne un missel... Je deviens enfant de chœur ! Je bois du vin de messe... Je fais mes communions... La première et la solennelle en même temps ! Car, on profite du passage du Monseigneur dans les parages... Un « package » ! Un forfait ! Deux pour le prix d'une... Avec moi, Nicole Saillez, une jolie petite fille aux taches de rousseur...

     En 1975, Nicole est ma Chef de cabine sur Boeing 707 ! Lors d'un vol Le Caire-Koweit, au passage de l'oasis de Hail, seul point de repère et unique balise à l'époque de ce grand désert d'Arabie Saoudite, je la remercie de ses bons services, car elle s'occupe bien de nous, les gens du cockpit... Elle est toujours aux petits soins pour les pilotes:

     « Nicole, tu es une véritable mère pour nous ! »

     « Une mère, une mère... »

     Autre genre de communion...          

 

     Heureusement, Butembo se trouve à une altitude de 1500 mètres... Le climat est bon ! Malgré mon esprit et mon corps en bataille, je grossis, je prends des couleurs... D'ailleurs, la Sœur Econome nous force à terminer nos assiettes... De son gros doigt, elle nous fait signe d'avaler... On avale ! Parfois avec peine... Je suis puni, envoyé dans le coin du réfectoire, pour avoir caché subrepticement un morceau de viande dans ma poche ! Moi, l'habitué des petites crèmes...          

     A Noël, à Pâques et aux grandes vacances, je reviens à la maison... Un soir, le bus s'embourbe pour de bon ! Nous passons la nuit dans la forêt ! Les parents s'inquiètent... Nous, les gosses, pas du tout ! Le chauffeur et le « boy chauffeur », celui à qui on crie: « Weka kalè ! (mets la cale), ont fait un feu de bois... Une nouvelle fois, venant du néant, les Pygmées ont fait leur apparition ! Ils sont sortis de la forêt... Ils nous donnent de la viande séchée d'antilope... On s'amuse bien ! Au petit matin, mon père et ma mère nous trouvent tous endormis sur les banquettes... Nous sommes recouverts de boue !

     C'est pendant ces périodes de vacances, que j'accompagne mon père à la chasse à l'éléphant... Une autre fois, ce sera dans les tribunaux indigènes... Avec quel plaisir, je retrouve « mon pays »

 

     « Si tu avais eu une vidéo-camera... Au moins, les gens t'auraient cru... Quel documentaire ! » me dit mon ami Gérard Maréchal, à qui je racontais ces aventures... Il sait de quoi je parle...
Ce « chien de brousse », comme moi, connaît très bien l'Afrique Noire... Le Cameroun, où il a volé pendant 17 ans ! Aussi, un ancien de l'Armée de l'Air... Il a fait l'Algérie ! Nous sommes à présent dans la même « escadrille civile », sur Boeing 747...    

 

     Cependant, je vais refaire plusieurs fois le voyage vers Butembo avec mes parents... La région a plu à mon père... En 1945, il prend deux décisions importantes !

     Un: acheter un terrain, une plantation ! Il a « une brique dans le ventre », il veut construire
« sa » maison... Ce sera pour sa retraite...

     Deux: faire venir, de Belgique au Congo, sa mère et sa sœur, dont la demeure s'est écroulée sous une bombe... Elles s'occuperaient de la plantation... Elles acceptent avec enthousiasme !

     Mais avant cette requête, mon père, pour la forme, a demandé à sa mère si elle ne préférait pas habiter la Côte d'Azur, où il aurait pu acheter une propriété... L'Afrique centrale lui fait peut-être peur, à sa maman... La réponse de sa mère est nette, rapide:

     « Non, je te rejoins au Congo ! »

     Nom di Diou, si Bonne Maman avait dit oui, au prix du terrain à l'époque, nous serions aujourd'hui propriétaires de toute la presqu'île St Jean Cap Ferrat ! D'autant plus que nous devions tout perdre au Congo Belge...

 

     Tout comme avec mon oncle Paul, je découvre ma grand-mère et ma tante... Décidément, « on ne me dit jamais rien à moi » ! Ainsi, dix ans, vingt ans après le décès de mon père, j'apprendrai encore des « choses » sur lui ! Des faits, qu'il aurait du me confier, à mon avis... Je mets cette lacune, sur le compte de ma jeunesse... Pas assez mûr pour m'en parler... Et puis, à partir de mon départ en pension, je n'ai plus été souvent à la maison...  

     En 1944 ma grand-mère maternelle, Jeanne, habite à Hougnoul... Un V1 tombe en plein sur sa maison, « PLAM » ! « Bonne Maman » est dans sa cuisine... Elle est projetée sous la grosse table en chêne... Elle y reste coincée, mais elle est vivante ! Quelques égratignures... Décombres... Il ne reste rien de sa demeure !  

     Les Coheur, vieux amis de longue date et associés, l'hébergent chez eux, au village...

     Mon grand-père paternel était brasseur... Non brasseur d'affaires, mais brasseur de bière ! De là, peut-être, mon goût pour cette boisson ?... Fernand, Jules, Désiré, Siroux  (je me demande comment à cette époque, ils ne se mélangeaient pas les pinceaux, ce sont les mêmes prénoms que mon père !)

     Les camions, chargés des tonneaux de la « Brasserie Siroux », tirés par les gros chevaux brabançons, vont livrer à Liège... Mon grand-père meurt en 1923, à l'âge de cinquante deux ans ! Son épouse se retrouve seule avec ses trois jeunes enfants ! Mon père Fernand, quatorze ans, mon oncle Paul, sept, et ma tante Josette, deux ans !

     Les grandes brasseries bouffent les petites brasseries... Les affaires sont dures... Association avec M. Coheur, qui transforme la bière en beurre, (dommage...). Cela permet à ma grand-mère de survivre et d'éduquer sa progéniture... Elle habite toujours sa villa, près de la beurrerie, quand la bombe écrase tout !

     Ma tante Josette fait ses études d'infirmière... Quand elle revient à la maison, il n'y a plus de maison ! Fin 45, début 46, elle travaillera pour l'Armée américaine...        

 

     1991. J'ai un vol sur Bruxelles... Mon oncle Paul m'invite, à Knokke le Zoute, où il habite à présent ! Il demande à sa sœur, de venir également passer le week-end au littoral ! Il fait splendide... Je fais un détour par Ostende... « A notre aise », nous pourrons ensuite suivre la côte, s'arrêter à Coq sur Mer, revoir « Chez Madeleine », qui existe toujours... Mais, Madeleine, elle,... elle n'est plus là ! Un pèlerinage pour moi... Mon départ en exode avec ma mère ! Un tournant de ma vie s'est joué dans cette épicerie...

     Déjeuner à « La Belgica », un restaurant de fruits de mer... Une institution, sur le port d'Ostende, depuis le début du siècle... Un autre pèlerinage ! Je passe ma vie à faire des pèlerinages » ! Tellement de voyages, de souvenirs...

     Avec ma tante, on parle famille... Elle n'est plus très grande, notre famille... Après la « sole meunière », réputée dans cette brasserie, Josette me demande:

     « Est-ce que Maman t'a parlé du coup de la malle ? »

     « Maman ? »

     « Oui, ma mère, ta grand-mère ! »

     « Ah oui, Bonne Maman ! Du coup de la malle ! Quelle malle ? »

     « La malle, qui s'est cassée... Celle, qui s'est ouverte, quand sa maison a explosé, suite au V1!».

     « Euh... Non, jamais ! »

     Elle me raconte alors une histoire assez invraisemblable... Mon père avait ramené une malle, pleine de « bilokos » (objets, souvenirs) congolais, lors d'un de ses congés en Belgique... Il confie cette malle à sa mère... (Je possède encore quelques-unes unes de ces malles en fer, qui nous suivent partout dans nos déménagements... Elles me poursuivront toujours mes malles
« cantines » !). Il repart au Congo... En 44, le V1 ! Tout vole en éclats ! La malle se casse... Ce coffre aux trésors s'ouvre ! Et quels trésors... Tous les secrets de mon père ! Sa correspondance avec ma mère, leurs lettres d'amour, les photos ensemble... Moi, tout petit dans mon berceau... Tout ! « Plaff », au grand jour ! Ma grand-mère apprend ainsi qu'elle est grand-mère !!!

     La famille est mise au courant ! Finalement, on sait que j'existe...

 

     Bafwasende, fin 1946... Arrivée au Congo de ma « Bonne Maman » et de ma Tante... Par avion ! Le voyage en DC6 est un peu plus rapide que la « Malle » et le bateau à roue... Mes parents vont les accueillir à Stan...

     Quand je reviens de mon Pensionnat pour mes grandes vacances, je trouve à Bafwasende, une grand-mère couverte de bandages... Ses jambes et ses bras sont gonflés ! Ma Tante n'est pas dans un meilleur état. Elles sont toutes les deux sanguinolentes !

     « Les pipis », me dit mon père, « elles n'ont pas arrêté de se gratter ! »

     Les pipis sont de tout petits moustiques, les maringouins... En effet, leurs piqûres chatouillent tellement, qu'il faut une volonté de fer, pour ne pas se «grattouiller»... Un bon départ pour leur séjour en Afrique... En plus, elles ont dédaigné le casque ou le chapeau, leur visage est brûlé par le soleil !

 

     Depuis deux ans, mon père est fort occupé ! Il fait de nombreux voyages à Butembo... Ce qui me permet de voir mes parents ! En moins de deux ans, il a acheté un terrain de trente hectares, sur la colline de « Vuyonga », à une dizaine de kilomètres de Butembo ! Au sommet, à 1.800 mètres d'altitude, il a fait construire une maison, de style provençal, le toit est en tuiles romaines... Les plans sont de Monsieur Lumet ! La vue sur les montagnes du Kivu est grandiose... Par temps clair, on voit les sommets enneigés du « Ruwenzori »... Pour atteindre la villa, une route en lacets de deux kilomètres... Oui, nous aussi, nous avions une « Ferme
en Afrique » !

 

     A Juliénas, dans le Beaujolais, on aperçoit le Mont Blanc de la maison. Lorsque le ciel est dégagé, « il pleuvra demain ! », dit-on dans le pays... Moi, je dis:

     « Oh ! Regardez ! Le Mont Blanc ! Regardez ! »

     « Oui, Jacques, oui, on sait, on sait... »

     Oui, je dois être chiant !

     Un beau paysage de la nature mérite aussi de l'admiration. Stupéfaction de ma part, quand on ne partage pas mon enthousiasme. Je sais, j'ai tort de forcer...La raison de mon rabâchage ? J'aime que l'on communie avec moi ! Hélas, on ne change pas le caractère des gens... Ces manifestations de respect pour la nature doivent être spontanées !

     Je prends mes jumelles, je regarde le Mont Blanc et je pense aux Monts de la Lune, le Ruwenzori de ma jeunesse...

     La maison de Butembo est quasi terminée... Les meubles en bois massif, qui ont été dessinés par mon père et fabriqués à l'atelier de Bafwasende, sous sa supervision, sont finis !

     Adieu à Bafwasende, adieu à Gallet ! Il reste à Bafwasende, Gallet, garde sa position officielle dans la Force Publique... Il ne peut pas suivre mon père, qui part installer sa famille dans sa plantation privée et reprendra un autre territoire après ses vacances... Gallet est au garde-à-vous, il nous salue ! Il n'a plus son regard dur de garde de corps... Il est triste ! Mon père lui rend son salut, lui serre longuement les mains... Silences... Tout se lit dans leurs yeux... Les longues randonnées de chasse, les tournées en brousse, les rapports du matin, toute leur vie ensemble... Gallet était l'ombre de mon père... Ma mère, elle, elle a les larmes aux yeux... Gallet était une présence, une sécurité ! Elle lui tient aussi longtemps les bras et le remercie pour tous ses services... Elle lui est reconnaissante de lui avoir, un jour, sauvé la vie... Ma mère parle un mélange de kizwaeli et de français, elle parle « le petit nègre », comme on disait... Mais, Gallet comprend bien, quand elle lui répète:

     « Aksanti mingi, Gallet ! » (Merci beaucoup, Gallet !).

     Il se souvient bien de cette chasse en forêt, ou la visibilité était restreinte, tant la végétation est dense... Le sol s'était mis à trembler ! Gallet avait de suite compris ! Il a crié:

     « Les buffles ! »

     Contrairement aux buffles de savane, les buffles de forêt sont petits, nerveux ! Ils se mettent à galoper, à foncer en ligne droite, dès qu'ils sentent un danger quelconque ! Gallet a rapidement soulevé ma mère du sol et l'a assise sur une branche, avant de l'y rejoindre... A l'avant, mon père a juste eu le temps, lui aussi, de s'agripper à un arbre, les buffles passaient en trombe, écrasant tout sur leur passage !

     Ils se souviennent aussi, tous les deux, de la prise du jeune éléphant dans les plantations de bananes... La mère de ce petit éléphant, furieuse d'être dérangée et surtout pour défendre son
« bébé », avait chargé ! Gallet, une nouvelle fois, fut rapide ! Ultime solution, il passe le « 600 » à mon père...

     « BARRAOOM !!! »

     Arrêt net de la charge ! Mort, hélas, de la « Maman éléphant »... Aide des villageois ! Capture de l'éléphanteau avec des lianes... Ma mère lui donne d'énormes biberons de lait en poudre
« Klim »... Moi, cela m'a sauvé, lui, il en est mort... Il n'a pas survécu au lait en boite !    

     Je pleure dans les bras de Gallet... Je pleure de le quitter, de quitter mon pays:
« Bafwasende »...

     « Kwaeri, Gallet ! Adieu, Gallet ! »

 

     Départ ! Un gros camion suit notre camionnette... Cette fois-çi, je suis à l'arrière avec ma Tante, le Pichi et Modeste... Nous rougissons de poussière...

     Arrivée au bac... Les eaux sont hautes, le courant est fort ! Cela devient une habitude... Mais, les passeurs conseillent d'attendre ! Le soir tombe, mon père veut continuer... Malgré tout, il veut traverser, il prend un risque ! Cela m'a toujours étonné ! Malgré son bon sens, mon père a souvent risqué... Il faut avouer qu'il était joueur... Il aime le poker...  Moi, je n'ai jamais aimé les cartes !   

     Il conduit lui-même le camion sur le pont du bac... Aux passeurs réticents, il ordonne le départ de la traversée ! Aujourd'hui, ils ne chanteront pas... Nous assistons à cette scène,  le cœur serré... Ma mère n'est pas heureuse... Quant à ma grand-mère et ma tante, elles doivent certainement se demander ce qu'elles sont venues faire dans cette galère...     

     Au milieu de la rivière, le bac tangue, le camion penche dangereusement... Je revois mon père délasser ses chaussures, prêt a plonger dans les tourbillons du fleuve... Mais le bac atteint la rive opposée ! Il fera jour quand il reviendra nous chercher... Les pagayeurs ont refusé de repasser ! Mon père leur donne quand même raison...     

     Ma grand-mère, « Bonne Maman », une maîtresse femme ! Aussitôt à Vuyonga, elle s'est mise à jardiner, à potager... Nous aurons vite toutes sortes de fleurs, de légumes, de fruits !

     Mon père installe l'électricité ! Un moteur à essence, une dynamo, des batteries... Fini de pomper les lampes à pression ! Le luxe ! Il supervise la construction du barrage, au bas de la colline, qui formera l'étang... Pour les poissons, les « Tilapias » ! Cette grande marre nous sert aussi de bassin de natation... Ma Tante Josette m'apprend à nager...

     Commence alors la plantation des pépinières de quinquina...Il faut cinq ans pour produire ! Entre-temps, la quinine sera remplacée par les antibiotiques, qui seront à la mode... Les gens achètent plutôt des produits synthétiques... La plantation se reconvertira dans le café, le pyrèthre !

     On aura un poulailler complet... Plus tard, même quelques vaches... Enfin, du lait frais ! De la crème fraîche pour les fraises...

 

     Mon père termine ses congés... Mes parents s'en vont à Irumu, dans l'Ituri ! Mon père reprend le Territoire... Il peut dormir sur ses deux oreilles, ma grand-mère prend vraiment les choses en main ! Au début, avec l'aide de sa fille, ensuite toute seule... Avec son large chapeau en paille, sa canne et son chien « Raf », elle impressionne ses 150 travailleurs, dont le responsable, le Chef, se nomme Raphaël... Pendant dix ans, elle va les diriger avec maîtrise ! Perdue dans sa montagne, elle n'aura peur de rien, de personne...

     Chapeau !

     Un après-midi orageux, je faisais mes devoirs sur la table du salon, prés de la cheminée, dans laquelle une bûche brûlait presque en permanence... J'étais  face à ma grand-mère, qui lisait... Dans « son » fauteuil, dos à la porte vitrée, pour mieux profiter de la lumière, elle dévorait des tonnes de bouquins... Tout à coup:

     « Toc !, Toc !, « Toc ! »

     Je lève la tête, je fais:

     « Aaah ! »

     Je reste figé en apercevant cette masse sombre, recouverte de peaux de chèvres... Elle frappe furieusement contre les carreaux avec son bâton !

     « Toc !, Toc !, Toc ! »

     Ma grand-mère se retourne... Sans aucun signe d'inquiétude, elle se soulève, prend sa canne et me dit calmement:

     « C'est encore le sorcier, il a de nouveau bu ou fumé du chanvre...«

     Les sorciers ! Qu'est ce qu'ils ont pu nous tarabuster en Afrique...

     Elle ouvre brutalement la porte, flanque le bout de sa canne sous le nez de la « bête »:

     « Kwenda ! » (Va-t-en ! Fous le camp !).

     Le sorcier recule... Il trébuche dans les escaliers de la terrasse... Il s'enfuit... Disparaît dans les rafales de pluie !

     Sacrée bonne femme ! Elle savait parler aux sorciers, ma « Bonne Maman »...

 

     Cette installation à la plantation m'arrange... Je quitte l'internat, je deviens « externe » ! Ma grand-mère et ma tante vont m'aider dans mes devoirs, me faire répéter mes leçons... Je m'embrouille dans les rois de France... Josette a toutes les peines du monde à me faire imaginer un Charlemagne à barbe fleurie... Les frontières de la Belgique, celles de tous les pays du monde, ne sont pas très définies dans mon esprit... Ma géographie se résume aux montagnes du Kivu, que j'aperçois de ma colline de Vuyonga !

     Je vais à l'école en « Tipoy »... Le tipoy, c'est la chaise à porteur ! Le moyen de locomotion que les Agents, les Administrateurs de Territoires, emploient fréquemment pour leurs tournées en brousse... Ils se déplacent ainsi dans des endroits, où la voiture ne passe pas ! De la plantation à l'école, la route est bonne... Mais nous, on n’a plus de voiture, puisque mon père est parti avec la voiture... Alors, le tipoy !

     Un petit safari quotidien ! Une bonne heure de trajet... Quatre travailleurs sont désignés de « corvée tipoy » ! Mais, ils sont volontaires ! Ils se battent presque pour me « porter » ! Je pèse à peine 50 kilos... Divisés par quatre, je ne vaux pas lourd... Cela leur fait une ballade... Pendant tout ce temps, ils ne travaillent pas sur la plantation ! Le matin, descente rapide ! Le soir, montée lente, de notre colline... Sur la route gouvernementale, vitesse de croisière... Vitesse, qui augmente tout d'un coup... Mes porteurs ont aperçu un autre tipoy ! Celui de mon copain de la plantation voisine... Lui, aussi se rend en classe en « chaise à porteur »... C'est la course ! J'encourage mon équipage ! Mon ami en fait autant ! Ils savent très bien que les vainqueurs recevront chacun un paquet de cigarettes « Aloubai » (Albert) comme « matabiche », comme pourboire... Rires ! Cris ! Chants ! C'est gai ! Tous, on s'amuse bien !

     Une que cela n'amuse pas du tout, c'est la Mère Supérieure... Car, malgré notre course, nous arrivons souvent après la cloche... Combien de fois, j'ai entendu cette réflexion:

     « Monsieur Siroux, vous habitez au diable vau vert ! Votre chaise à porteur n'est pas une excuse pour arriver en retard à l'école ! » (Sic).    

 

     Avant à Singapour, les tipoys, étaient les « Pousse-pousse », comme en Chine...  Les pousse-pousse ont été remplacés par les « Rickshaws »... Le rickshaw, un vélo, qui tire un siège de deux places... Il n'y a donc plus qu'un seul homme, au lieu de quatre... Au lieu de porter, il pédale ! Et il pédale dur ! Je préférerais être à la place des quatre porteurs de tipoy, qu'à celle du malheureux, qui « traîne » les gros et gras touristes, à l'arrière de son engin...       

     1977. Notre arrivée à Singapour... Ma femme et moi, « essayons » ce genre de taxi... Ce malheureux pédaleur chinois est maigre comme un clou, les muscles de ses mollets sont tendus comme des élastiques, la lanière de son casque colonial en osier (cela fait époque  !), lui scie le cou... Parmi la circulation, il ne se débrouille pas mal du tout... Il zigzague entre le trafic des voitures, des camions, des motos et des bus ! Nous ne sommes pas « gros et gras »... Pourtant, 
il souffle comme un bœuf ! « Pff... Pff... Pff...« . Il n'est que sueur ! On dépasse même d'autres véhicules... à l'arrêt ! Ceux, qui attendent le feu vert ! A chaque démarrage, vite, la main sur
le nez, pour ne pas respirer trop de vapeurs d'essence... A chaque virage, nous fermons les yeux ! Où sont mes belles randonnées en tipoy dans la fraîcheur du Kivu ? Que ne faut-il pas faire pour être de braves touristes ? Soudain, dans la montée, notre « chauffeur » se raidit sur sa pédale supérieure ! Il devient statue, il est pétrifié ! Plus rien ne bouge... 

     « What are we supposed to do ? » (Que sommes nous supposés faire ?), me demande
ma femme, avec gène.... Je ne sais pas pour quelle raison, elle se met à me parler anglais ! L'air de l'Ex-Empire Britannique ?  Le pousse-pousse ?...

     Je réponds gêné, moi aussi, mais sans quitter mon siège:

     « Heu... Se faire le plus léger possible ? Descendre ?... »

     En blaguant, j'aurais pu répondre à mon épouse:

     « Like in the goog old days, kick him in the ass ! » (Comme au bon vieux temps, lui botter
le cul !)

     Non, Monsieur, quoique vous en pensiez, nous n'avons jamais agi ainsi « au temps des Colonies ! » En tout cas, pas moi !

     Descendre ? Trop tard, le Chinois a repris forme humaine, mais il ne pédale plus, il pousse !
Il a perdu la face, son casque est de travers...

     Terminus de cette charmante promenade à l'Hôtel Raffles...

     Je ne peux décemment pas lui proposer, pour prix de sa course et de sa peine, quelques cigarettes « Aloubai »...

     « Combien ? »

     Il me demande une fortune ! Je n'arrête pas de compter mes liasses de dollars... Je ne lui donne pas de « matabiche », de pourboire !

 

     Je termine quand même ma cinquième... Les classes ne vont pas plus haut ! Je redeviens pensionnaire... à Bukavu (Costermansville), Chef-lieu de la Province du Kivu, chez les Jésuites ! Après les Bonnes Sœurs, pourquoi pas ?

     Sixième primaire ! Sixième, sixième (Bis), et cinquième latine des Humanités Inférieures. 
Je retrouve le même Dieu, je retrouve le même Diable ! Ils veulent faire de moi un Crois ! Comme ceux, qui allaient défendre la Foi du Christ à Jérusalem... Je ne veux pas, je résiste.  Surtout, quand j'apprends au séminaire, en « retraite », qu'un de ses croisés, dans une  bataille
au Moyen Orient, n'a plus eu la force de soulever sa lourde hallebarde ! Avec gestes d'épées
et mouvements de manches, les gouttes de sueur au front, le Père, un autre genre de prédicateur celui-là, nous raconte la mésaventure de ce pauvre gus... Il joue son rôle à merveille, ce Jésuite, c'est lui le croisé ! Il nous tient en haleine...

     « Pourquoi n'avait-il plus de force ? Dites-moi, pourquoi ? »

     Nous, les innocents, on se creuse la cervelle...

     « Parce que », affirme-t-il, « la veille, Messieurs, il avait commis le péché de la chair ! »

     A vous couper le zizi !

     Quand j'y réfléchis... En « audience privée », lorsque nous allions quérir une explication pour nos devoirs, penchés sur le bureau, des mains jésuitiques se fourvoyaient bien dans nos petites culottes... Qu'allaient-elles donc y faire ? J'avais sans doute de très jolies petites fesses ?... Bah, incidents de parcours... Avec le recul, je vous donne aujourd'hui mon l’absolution, mes bons Pères !

 

     A Los Angeles, j'ai une bonne copine, Rosy Graham-Garner... Un mélange d'Egypte, d'Ecosse et des Flandres... Un panaché ! Elle parle plusieurs langues... Fille très bien, fille « straight », droite, directe ! Elle a son franc parler...

     « Tu fumes toujours ! Tu m'emmerdes ! »

     Vlan ! On sait à quoi s'en tenir, on connaît de suite son opinion ! Pour cette raison, elle est ma confidente... Chez « Tony Romas », une chaîne de restaurants, où je la traîne toujours de force, dont la spécialité sont les « ribs » (côtes de bœuf), la seule nourriture américaine, que je puisse avaler aux Etats Unis, (avec les œufs au bacon le matin), je lui raconte cette histoire minable du croisé affaibli...

     « Tu es sûr qu'ils ne t'ont pas castré, tes Jésuites ? »

     « NON ! »

 

     Pères, Curés, Abbés, Frères et Sœurs, je ne vous en veux point ! Au contraire ! Avec vous, je  suis monté  au ciel, je suis descendu en enfer... Mon âme a voyagé... Ma conscience a pu discerner le Bien du Mal... Votre catéchisme fut une didactique rude ! Cependant, ce traitement de choc a purgé mon esprit de toute croyance religieuse... Vous avez raté le coche ! J'ai fait
le point ! Mais grâce à vous, j'ai acquis « les » principes, fondations de la discipline du Soi, du respect des autres... Laïque ou religieuse, la Morale, tout simplement ! Cette base, de plus en plus oubliée de nos jours... Nos Traditions, qui, hélas, s'estompent... Quelle déception d'apprendre, qu'en cette belle petite église de Juliénas, il n'y a plus de curé. .   Pas le moindre moine pour remplacer celui, qui venait de mourir ! Sauf pour la messe du dimanche, dite en français et égratignée sur la guitare d'un traîne-patin quelconque... Où sont les messes d'antan ? Ite missa est!

     Aux quatre coins du monde, je visite les églises, les cathédrales, les temples, les mosquées, les synagogues, les lieux saints... Pour leurs beautés extérieures et intérieures... Dans ces lieux de recueillement, j'y trouve un silence de Paix, rejeté avec force par ce monde en désaccord avec lui-même... Les hommes ont perdu la tête, ils sont devenus fous ! Je brûle même un cierge, je fais un vœu ! Egoïstement... Par faiblesse !

     En vol de nuit, j'ai souvent l'impression, que le ciel va me tomber sur la tête ! Par dizaines, les étoiles se décrochent du firmament, elles abandonnent leurs constellations... En une flamme spectaculaire, parfois éblouissante, dans un dernier sursaut d'énergie, ces étoiles filantes semblent me tendre leurs bras ! Elles viennent mourir dans l'atmosphère... Je n'arrête pas alors de faire des vœux ! Superstition ? On n'y croit pas, mais on n'y croit toujours un peu... Quand ces beautés jouent leur grand jeu, elles s’appellent Perséides, Léonides ou Lyrides... Il vaut mieux arrêter toute prière, tout va trop vite... Elles sont si nombreuses... Il est préférable alors de se damner à leurs caresses !

 

     Pour ma première rentrée au Collège de Bukavu, mes parents m'accompagnent jusqu'à Goma... Joli village sur la pointe nord du lac Kivu ! De là, je prends le bateau, le « Général Tombeur »... Il fait la traversée en dix heures, 110 kilomètres, pour atteindre Bukavu, à l'extrême Sud du lac !

     Nous passons par Lubéro... A « l'Auberge des Trois Canards », (il fait frisquet à cette altitude...), nous achetons des fraises... La route descend alors vers la vaste plaine du « Parc National Albert », réserve naturelle... Une beauté ! Animaux de toutes les espèces...

     Pour y arriver, « l'escarpement » ! La route est étroite...  Aucune possibilité de croisement ! Elle serpente « en lacets »... A chaque virage, chaque «épingles à cheveux», un tam-tam ! (encore lui...). Mais, ce n'est pas vraiment un tam-tam, c'est un fut d'essence vide, sur lequel les «préposés» frappent avec un morceau de bois:

     « Blong... Blong... Blong... Blong... »

     Ils règlent la circulation, en prévenant qu'un véhicule monte ou descend la cote... Comme à confesse, chacun à son tour ! On attend au virage, où une place est prévue à cet effet... On laisse la priorité à ceux qui monte... Souvent, tout s'arrête ! Le passage est bloqué par un camion, qui a rendu l'âme à la montée, le radiateur est en ébullition... Ou alors, à la descente, le chauffeur a trop joué sur ses freins, au lieu de freiner sur son moteur... Les férodos sont rouges de chaleur !
Le boy-chauffeur s'entend ordonner: « Weka kalè ! ». Il descend mettre la cale et commet l'erreur d'asperger d'eau les roues, d'où s'échappe un nuage de fumée... Adieu, Berthe ! ». Arrêt définitif ! On essaie quand même de passer tout juste entre le camion et le ravin... Les roues frôlent
le précipice... Quand il pleut, glissements de terrain ! Il faut vraiment avoir du cran pour essayer ce genre d'acrobatie... Cependant, opération normale sur les routes congolaises ! 

     Au Parc Albert, logement au « Guest House »... Les bungalows sont rounds... Toits de chaume en pointe...Le soir, dîner sous la lampe à pétrole, suspendue au-dessus de la table... Ambiance safari ! Dodo très tôt pour les voyageurs, exténués par la route et l'escarpement... Et puis, il faut se lever aux aurores ! Le guide réveille ses clients bien avant le chant du coq,
« Kuku ya kwensa ! »... Il fait encore nuit quand nous quittons le « camp » ! Notre guide veut arriver à « l'abreuvoir » au lever du soleil...C'est le point de rendez-vous de tous les animaux ! Il ne fait pas encore trop chaud... Ils viennent boire dans la fraîcheur du petit matin... Ils prennent l'apéro !

     Comme Gallet, le guide a également un fez, mais ce n'est pas Gallet...  Mon père ne lui fait guère confiance... Pourtant, se dit-il, il doit connaître son affaire... Il n'a pas plu pendant la nuit, mais la piste est boueuse... Bizarre ! Difficile de la suivre correctement avec les phares de la camionnette... Mon père s'arrête !

     « Mais, Bwana, toi, continuer ! Plus loin ! Là ! Tout droit, tout près ! »

     A moitié convaincu, mon père redémarre... On glisse de plus en plus... A droite, à gauche !
Et soudain, « Splaaaaaash ! », on s'enfonce lentement dans le « potopoto » ! La boue arrive plus haut que les essieux ! Mon père jure ! De son regard des mauvais jours, il fusille le guide... Vexé, celui-ci veut pousser... Il descend ! « Splash », « Splash » ! Ses jambes disparaissent dans
la gadoue... C'est lui, qui est embourbé maintenant ! Furieux, mon père l'aide à remonter dans
le « Pick-up »...

     « Attendons le jour », décide-t-il, écœuré...

     Alors... La clarté monte... Vision ?... Réalité ?... Les ombres deviennent formes, le paysage se dessine... Naissance du monde... Apparition de la Beauté... Un tableau d'artiste naît sous
nos yeux... La nature se colore, nous entoure, nous enlace... Et quelle nature ! Des centaines
de bêtes ! Des buffles, des éléphants, des zèbres, des antilopes... Ils sont tous là, fidèles
au rendez-vous ! Ils nous regardent, on les regarde, on se regarde... Nous sommes dans l'abreuvoir !!!

     Mon père en oublie sa mauvaise humeur et me dit:

     « Regarde, comme c'est beau... Je n'ai jamais vu tant d'animaux à la fois ! »

     Il s'étonne que je ne réponde pas, se penche vers moi... Il voit mes lèvres remuer...

     « Tu as froid ? »

     Ma mère:

     « Non, il prie ! »

     Oui, je prie ! Mains jointes, avec ferveur, j'invoque tous les Saints du paradis, ceux qu'on m'a appris... J'implore leur secours... J'ai PEUR !

     A longues enjambées, le guide disparaît à l'horizon... Sans aucune crainte des animaux,
(on dirait qu'ils se connaissent !), il lui a fallu ramper dans la vase pour sortir de cette marre...
Il va chercher un secours, réel celui-là... Mon père est sceptique... Mais, par miracle, cet autre phénomène revient fièrement dans l'après-midi ! Combien de kilomètres a-t-il parcouru en si peu de temps ? Un véritable marathon ! Pas étonnant que les Noirs raflent toutes les médailles d'or aux Olympiades... Des champions de la course... Il est accompagné du Directeur de l'hôtel...
Sa Jeep va nous tracter hors du bourbier ! Il était temps ! Les animaux, eux, ne sont plus là depuis longtemps... Repus, ils sont quelque part au frais, à l'ombre.... Nous, nous commencions à avoir chaud et... soif ! 

          

     Je suis retourné plusieurs fois au Parc Albert, lors de mes grandes vacances, que je prenais souvent à Vuyonga... Mon  père s'arrangeait alors pour prendre ses congés en même temps que moi... Le système de  pension ne me donnait guère l'occasion de fréquenter mes parents !
Nous passions ainsi, tous ensemble, d'agréables moments... Notre famille, si souvent dispersée, se ressoudait un peu...

     Lors d'une de ces vacances, visite de mon Oncle Paul et de ma Tante Yvonne... Il m'offre une carabine automatique 22 long ! Mon père n'est pas rassuré... Avec cette arme dangereuse, à balles « Doum-doum », je vais cependant devenir le gardien des basses-cours ! Je vais chasser les corbeaux, qui picorent les fruits du verger, les éperviers, qui planent au-dessus du poulailler et plongent en piqué sur les poussins ! 

     Mon oncle et ma Tante profitent d'un de mon retour en classe, à Bukavu, pour faire le voyage avec nous...  Pour cette randonnée en famille, c'est moi le chauffeur ! Je suis plus âgé... Ce n'est plus la camionnette, le « Pick-up »... Je conduis la Chevrolet ! Lubéro, les Trois Canards, les fraises, l'escarpement (Blong ! Blong !) et le Parc Albert... Safari ! Avec un peu de chance, on espère bien voir des lions...Nous n'en avons pas vu ! Même dans l'abreuvoir...

     En Afrique, jamais, je n'ai vu de lions ou des lionnes en liberté dans les parcs nationaux...
Il m'a fallu attendre les tristes zoos et les cirques d'Europe ou d'Asie ! J'en fais presqu'un complexe...

     Mais, des éléphants, cette fois-là, nous en avons vu à la pelle... Des troupeaux entiers ! Et de très près ! Un vieux mâle a même failli « s'asseoir » sur le capot de la voiture... J'avais négocié mon virage un peu trop vite... A la sortie de la courbe, dans les phares, une famille d'éléphants traverse la route ! Un solide coup de frein. « Kriiiiii... » ! Arrêt sous le cul de l'éléphant !  Pour un cul, c'était un cul ! Je n'en verrai plus jamais de pareil... Il n'avait plus qu'a poser son derrière !

     « Un fauteuil pour Monsieur ? Voilà ! »

     Mon père:

     « Les phares ! Vite ! Eteins les phares ! »

     Mouvements de trompe et balancements d'oreilles... Pas content le vieux mâle... Avec ses longues défenses , il n'a qu'a faire « hop ! » et il retourne notre véhicule... Non ! Gentiment, il semble faire signe à sa troupe de s'écarter... A pas pesants, ils s'en vont dans la nuit... Ma tante trouve tout de même étrange que cet animal à cinq pattes ! (Sic).

     Les hippopotames, eux aussi, m'ont flanqué la trouille... Par leurs cris de caverne ! Quand
ils s'y  mettent en chœur, toute la nature vibre ! Une symphonie de notes basses, qui vous prend aux tripes...Leurs chants gutturaux résonnent en cascades, tout au long de la rivière... De quel coté viennent-ils ? On ne sait pas au juste...Les hippos sont immergés dans l'eau....  Seuls leurs yeux et leurs oreilles en périscopes, sont au raz du niveau de la rivière... De temps en temps,
ils ouvrent leurs larges gueules, à 180 degrés, en montrant des dents ! Ce n'est pas pour crier,
ni par méchanceté, c'est pour bailler, à s'en décrocher les mâchoires... Ils sont  fatigués de vous toiser... Cependant, ils peuvent devenir hargneux ! Par notre la faute de l'homme !
Le conservateur du Parc nous a bien prévenus: ne jamais se trouver entre un hippopotame et
« sa » rivière ! L'hippo ne se sent plus en sécurité... Il fonce aveuglement vers son refuge, l'eau ! Il renverse tout sur son passage ! C'est ainsi que nous avons failli être écrasés par une masse en furie, qui fonçait dans notre dos, en ligne droite vers le fleuve...

 

     Plus de tipoy pour rentrer à la maison, à Irumu, où mes parents habitent à présent, l'avion !
Le DC3 ! Il atterrit sur une piste en terre dure, à deux kilomètres de chez nous... Il annonce son arrivée en établissant son circuit au-dessus du poste...

     Modeste:

     « Bwana Jackie ! Hé ! L'avio, di ! L'avio ! »

     « Ndio ! Ndio ! Modeste, Mi na kwenda ! » (Oui ! Oui ! J'y vais !).

     J'ai juste le temps de sauter sur ma nouvelle bicyclette... Un « Raleigh », que mon père m'a finalement offert en remplacement de mon premier « vélo volé »... J'arrive à la « plaine » d'aviation juste à temps pour voir le DC3 faire son dernier virage, atterrir, rouler, s'arrêter et couper ses moteurs devant la cahute en pisé... L'aérogare !

     Appuyé sur ma bécane, j'admire cet avion... Un bel avion, ce DC3 ! Il est et sera toujours pour moi, « l'Avion » ! Construit à plus de douze mille exemplaires, il est « La Légende » ! A chacun de mes voyages, je demande à visiter le cockpit... Extraordinaire, le pilote est souvent Lucien Lelarge, celui qui s'est échappé du train, en Espagne, avec  mon oncle !

     Je suis impatient de voir « mon » avion repartir, car j'aime entendre le vrombissement de ses moteurs... J'aime le voir accélérer dans la poussière de la terre... J'aime le voir décoller... S'envoler ! J'aime... j'aime... Je suis amoureux !

     Un jour, je rentre à la maison et déclare à mes parents:

     « Je veux devenir aviateur ! »                                    

     Mon père:

     « Aah ? »

     Ma mère:

     « Ooh ! »

     Le début de mes conflits professionnels avec eux...

 

     Au Collège, j'apprends les sports... Mon corps s'endurcit ! Début de journée, dès le lever, gymnastique en groupe... Dans la cour, les grues couronnées nous encouragent de leurs chants:

     « Boam », « Boam », « Boam »...

     Après quoi, on passera par les douches... et par la chapelle, avant le petit-déjeuner ! Mes fines guiboles ne s'adaptent pas très bien aux brusqueries du football... On me dirige vers le tennis, j'aime mieux ! En natation, j'évite les « grands », car ils « coulent » les « petits » ! Du haut plongeoir, j'apprends à « sauter » dans le lac... Le plongeon pur ne sera jamais mon fort !
« Plaff » sur le crâne ou sur le ventre... Un des Frères Maristes, un « type bien », je m'en souviens, le Frère Marc... Car il s'agit d'un mélange au Collège, Maristes pour les études primaires, Jésuites pour les secondaires et supérieures, nous accompagne pour « traverser »
la baie à la nage ! La ville de Bukavu est bâtie sur des presqu'îles, dont une se nomme
« la Botte », un peu comme celle de l'Italie, en miniature...

     Je passe en sixième gréco-latine ! Rosa, rosa, rosae...  Alpha, beta, gamma... J'ai eu plus facile à apprendre le Kiswaeli ! Je rame, je traîne la patte... Les Jésuites n'aiment pas les perdants,
je suis au ban de la classe, je suis d'ailleurs assis au dernier banc... Je loupe mon année !
Je recommence ma sixième ! Peut-être pour me consoler, mais j'en doute, je suis désigné « petit chanteur » à la chorale... Je chante faux, je rate mon «screen test» ! Eliminé pour de bon ! Pourtant, j'avais été enfant de chœur chez les Sœurs... Malgré ce curriculum vitae, on ne m'offrira jamais de servir la messe !

     Je retrouve vite ma place, au fond de la salle... 

     Je passe en cinquième ! Je commence à aimer la littérature française... Surtout lorsque notre professeur récite si bien les poèmes:

     « Que sont mes amis devenus... »

     « Heureux, qui comme Ulysse a fait un beau voyage... »

     « O, combien de marins, combien de capitaines... »

     Villon, Dubellay, Victor Hugo et les autres, il me les fait goûter... J'aime ! En voilà un enfin, qui fait découvrir au « musenji », au sauvage que je suis, un monde de finesse et de beauté... 
Car, en plus, il est physiquement beau, ce Père Jésuite, il est fin ! Il a une voix d'acteur de théâtre... Pour moi, pour nous, il est une « star » ! Grâce à lui, j'ai appris à « apprécier »,
un péché, sans doute, pour mon professeur de l'année précédente, qui était laid, rébarbatif,  sans grâces et sans nuances ! Bizarre pour un Jésuite... Eux qui ont en général beaucoup d'allure et de classe... Des gens d'élite !

 

     Entre-temps, nous sommes rentrés en Europe, en 1948...  Voyage en avion, un DC3 de la Sobelair ! Je suis aux anges ! Je vais vivre, faire corps avec mon avion, pendant huit jours... Car, le trajet dure une semaine ! Décollage tôt le matin, atterrissage en début d'après-midi... Cela permet aux passagers de visiter les villes d'escales... La première est Khartoum, au Soudan ! Choc corporel, le visage est frappé d'un souffle brûlant, quand nous descendons de la passerelle: la chaleur sèche du désert ! Rafraîchissements, dîner, soirée sur la terrasse de l'hôtel, au bord du Nil...

 

     1975. Je fais un vol sur Khartoum, en Boeing 707, pour Egyptair. Contrairement à celles du Boeing 747, on peut ouvrir les fenêtres du cockpit de cet avion... Des l'arrêt au parking, j'ai tort d'ouvrir la mienne ! Je reçois la même baffe de chaleur qu'en 1948... J'avais oublié !

 

     Le lendemain, envol vers le Caire, survol du désert... Turbulences dues à l'air chaud ! Le DC3 remue, bat des ailes... Les passagers sont ceinturés, ils ne disent mot... Moi, j'ai de nouveau le mal de l'air, je vomis ! Je ne pense plus tellement à passer ma vie dans les airs...

     Le Caire... Je raconte toujours mon histoire des Pyramides, ma découverte ! Chaque fois,
je fais sourire, de pitié, peut-être... Il faisait une chaleur à terrasser le plus solide des chameaux, sur lequel d'ailleurs, on m'avait hissé pour la ballade classique autour du Sphinx et des Pyramides... En bon colonial, j'avais un chapeau ! Pas un casque, mais, allez savoir pourquoi,
un chapeau de boy-scout... Malgré ce couvre chef, le soleil m'avait anéanti ! J'ai toujours cette photo de moi, perché sur mon chameau... Nous n'en pouvions plus, lui et moi ! Ma langue pendait misérablement de soif, la sienne aussi, tout chameau qu'il soit... En deux temps, trois mouvements, (seule manière de quitter la selle d'un chameau), je descends... Un Egyptien s'approche de nous, les touristes... Il trimbale sur l'arrière de son vélo, un bac rempli de boissons, rempli de glaçons... Le Sauveteur ! Tous ensemble, on se précipite ! Les bouteilles sont petites,
le liquide est sombre, il est brun...

     « C'est quoi ? »

     Mes parents:

     « Connais pas ! »

     Tant pis, achetons, buvons ! Tellement soif !

     « Glou, glou, glou... »

     Pour moi, une révélation ! Un vin de messe, un nectar, c'est « Le petit Jésus en culotte de velours » ! Je découvre le « Coca Cola » !

 

     « Alors, Jack, les Pyramides, pour toi, c'est le Coca Cola ? ».

     « Oui ! »

 

     Le guide nous dit:

     « Attendez le soir, pour voir le Sphinx... »

     « Comment peut-on voir le Sphinx la nuit ? Il fait noir ! »

     « Vous verrez, faites-moi confiance ! »

     Nous faisons confiance... On fait toujours confiance ! Nous attendons le soir... Qu'y avait-il donc de plus beau que les rayons du soleil couchant sur le corps cet animal ? Enigme !
En écoutant attentivement les explications de notre brave guide, nous fixons sérieusement le Sphinx, les yeux dans les yeux ! Nous le détaillons...Le malheureux, dans quelle bagarre a-t-il bien pu perdre son nez ? Une de nos folles passagères, probablement sonnée par la température:

     « Je ne peux vous croire, Monsieur ! Vous venez de nous dire que le nez du Sphinx fut écrasé par les talons de Napoléon... »  (Sic).

     « Non, Madame, j'ai dit les canons de Napoléon, les canons, Madame, pas les talons... »

     Soudain, le Sphinx s'illumine ! Rapidement, brièvement ! Une grosse étincelle au magnésium entoure sa face: « Plouff » !

     Le « Son et Lumière » est terminé ! Le guide tend la main...

     Depuis mon premier passage aux Pyramides, j'y suis retourné maintes fois... Et toujours avec le même plaisir !

 

     1986. Vol direct Singapour, Le Caire. Atterrissage à cinq heures du matin... Attention au brouillard matinal ! A cause du Nil... Cette fois-ci, la météo est bonne, tout est clair... Pas de problème ! Comme en 14, approche visuelle (à vue, sans l'aide du radar, ni de balises... On voit
la piste, on atterrit) ! Je demande à l'équipage:

     « Vous avez déjà visité les Pyramides ? »

     « Non, mais nous y allons dès notre arrivée à l'hôtel ! »

     Courageux, les gars ! On repart à minuit, retour à Singapour ! Je ne peux cependant pas résister:

     « OK, je vous accompagne ! »

     Douche, rapide breakfast... Nous sommes toujours les premiers clients au breakfast... Nubi nous emmène dans sa Peugeot au plateau de Gisa... Nous arrivons avant les cars de touristes...
La Paix ! C'est ce que nous croyons ! Les « vendeurs », eux, sont déjà sur place, prêts à l'attaque... Immédiatement, nous sommes entourés ! Le copilote et le mécanicien, tous deux Chinois, sont bien décidés à ne pas se laisser emberlificotés... Ils sont venus s'instruire, visiter les Pyramides et le Sphinx... La culture ! Pas pour monter à cheval ou faire un tour en chameau !
Je leur suggère quand même, que la manière la plus relaxante, vu la nuit blanche, que nous venons de passer, et la plus rapide pour tout voir en peu de temps, c'est le chameau ! 

     « Non ! »

     « Up to you... Comme vous voulez... »

     Je laisse faire...

     « No ! Thank you ! », « No ! Thank you ! », ne cessent-ils de dire aux chameliers, qui nous collent aux talons... On marche... On passe devant le Sphinx... Chaque fois que je le revois, je trouve qu'il a pris « un coup de vieux » ! Hélas, c'est vrai... On monte la pente... On marche... Mon copilote craque, refoule ses principes ! Il loue un cheval et disparaît au galop derrière les Pyramides... L'Egyptien avec son chameau est tenace, malin...

     Il y a « l'endroit » ! dit-il, « the » place for the picture !

     De cet emplacement, on peut cadrer toutes les Pyramides en même temps, les grandes et les petites... Il propose à nouveau son chameau à mon mécano, Michael Chia... Rien que pour la photo, qu'il prendra lui-même...

     « Free ! ». « Gratuit ! »

     Il ne faut pas dire cela deux fois à un Chinois... Hop ! Hop ! Hop ! Le voilà en selle ! Avant
« l'ascension », le chamelier lui a enfilé en vitesse une djelaba, lui a enturbanné la tête d'une chéchia et lui a fourré un fouet dans la main ! Le tout pour le même prix... « Free » ! Il fait une affaire ! Il pose... Photo ! Il veut descendre... Le chameau est dans le coup, il reste immobile ! Le chamelier:

     « Ce sera 10 livres ! »

     Mon mécano, furibard de son altitude:

     « Skipper, faites quelque chose ! »

     Je ris, l'Egyptien aussi... Je connais ce gag admirable... Je propose 20 livres pour nous reconduire tous les deux au village... J'ai aussi droit au turban... A dos de chameau, on repasse lentement devant le Sphinx... Il a vraiment vieilli ! Il aurait besoin d'un facelift ! La musique d'Aida, et le tableau serait complet ! Le copilote est déjà là ! Nubi nous attend... Moi, je vais dormir, eux pas ! Ils ont encore le Musée du Caire à visiter... La culture !

     J’ai parlé d’approche à vue « visual approach »...On voit la piste, on atterrit  ! C’est gai ! Nous adorons, enfin moi « vieille tige », effectuer ce genre de manœuvre avec l’autorisation de la tour de contrôle, qui d’ailleurs nous le demande parfois pour expédier le trafic lorsqu’il fait beau...

     Mais oh, là, là, les enfants, prudence, méfiance ! Car faut-il encore se poser sur la bonne piste, le bon aéroport ! C’est arrivé et plus d’une fois...Cette mésaventure a failli m’arriver. .

     Karachi 1994 ! Le temps n’était pas des plus clairs, la visibilité est à la brume...Par des caps
le radar nous dirige vers la piste ! Le contrôleur ne cesse de nous demander :

     «  Piste en vue ?  »

     «  Non  »

Soudain mon jeune copilote :

     «  Yes  »

Occupé à préparer la machine (réduction de vitesse, altitude, volets, train), je suis fort surpris de son affirmation ! Je relève le nez...Il a raison, mon second  ! Devant nous, une piste longue et magnifique ! Joyeux, je suis sur le point de dire :

     « OK les gars ! Plein volets ! Terminez la check-list, on y va ! »

Quand un mécanisme rapide de computer cérébral de « clic-clac » dans ma tête s’est mis en branle pour me dire en une fraction de seconde : « Jack Non ! »

L’expérience  ! La main des dieux  ? Effectivement cette piste me paraissait bien proche par rapport à l’altitude que nous avait ordonnée Monsieur le Contrôleur du radar, je ne reconnaissais pas l’aérodrome de Karachi et l’aiguille de la balise indiquait à gauche !   

     « Négatif : Runway not insight  ! Non nous n’avons pas la piste en vue ! »

     « Garder le cap et l’altitude ! »

Des anges passent...

     « Alors ? Piste en vue ?

     L’équipage, en chœur :

     « Oui ! Oui ! Oui ! »

     Atterrissage ! Ouf ! Sueurs rétrospectives...

Racontant cet incident qui aurait pu me ridiculiser à jamais, un collègue m’a dit :

     « Exactement dans les mêmes circonstances et au même endroit cette histoire a failli  m’arriver à moi aussi, la confusion est facile et est survenue à un équipage voici quelques années... »

     « Ah bon ! Je ne suis donc pas le seul martyr qui... »

     « Oh non, Jack ! Véridique, cet avion a bien atterri sur cette piste militaire située parallèlement  à quelques kilomètres de l’aéroport de Karachi »

     La tour de contrôle leur demande où ils sont :

     « Ben, au sol, tiens ! »

     « Oui, dit le contrôleur, mais sur le mauvais aéroport, celui d’à coté certainement... »

     « !!! »

     « Quelles sont vos intentions à présent, Captain ? »

     Le British, car il faut être anglais et moustachu pour répondre une chose pareille :

     « Et maintenant Sir ? Je vais m’acheter une ferme dans le Kent ! » 

       

     En 1948, après les Pyramides, nous non plus, nous n'avons pas été dormir... La visite continuait ! Un autre genre de circuit culturel, la visite de « El Khankalil », les « Souks »
du Caire ! Un programme ! D'abord, le guide à toutes les peines du monde à ne pas nous perdre dans les ruelles sombres... Chacun veut s'arrêter à une boutique différente ! Nous sommes éparpillés, dispersés ! Il décide de rassembler ses ouailles...

     « On va prendre un café ! »

     Nous nous installons sur des chaises branlantes éparpillées le long du trottoir... Bousculé par la foule, qui passe et repasse, on boit un kawa (café) ou un tchai (thé)... Mon père, fumeur de pipe, se laisse tenter par un « narguilé »... Le tabac est déposé sur des cendres incandescentes, la fumée est filtrée par de l'eau !

     « Puff, Puff, Glou, Glou... »

     Moi, je commence à être fatigué... J'en ai marre, malgré mon Coca, que j'ai demandé à la place du thé ou du café, auquel on avait droit dans le prix du tour...

     Ma léthargie ne sera pas longue... Arrive un magicien ! Il repère notre bande de touristes... Une bonne clientèle ! Il ne se trompe pas... Du moins en ce qui me concerne... J'ouvre des yeux comme des billes ! Je n'ai plus du tout sommeil... Il nous fait le coup des poussins !

     Ma mère nous dit qu'elle a vu cela à Alexandrie en 1921... Mon père:

     « Regarde ! »

     Deux sacs en cuir... Il en extrait de minables poussins jaunes...

     « Galagala ! »

     Ils les refourre dans un des sacs...

     « Galagala ! »

     « Où sont les poussins ? »

     Nous, les bêtes toutous:

     « Dans celui-là ! »

     « Non ! Les poussins sont dans l'autre... »

      En effet, il retourne le sac... Il est vide ! Les poussins dégringolent du second sac en piaillant... Il ramasse ses bestioles et, « Vraff ! », les balancent dans le sac ! On recommence !

     « Galagala ! »

     « Combien de poussins dans ce sac ? »  

     Re-bêtes toutous:

     « Trois, évidement ! »

     « Lah, lah ! Wouaad bass ! » (Non, non ! Un seulement !).

     En effet,... Etc... Etc...

     Je n'avais jamais vu de « trucs » pareils au Congo... Je suis complètement réveillé, fasciné, comme avec les histoires de Modeste.. Mais, je le suis encore plus par la magie des « anneaux » !

     L'illusionniste a quatre grands anneaux en cuivre... Il les montre: 1,2,3,4. Il en prend deux, 
« Clac,Clac ! », les entrechoque... Les deux anneaux sont à présent attachés l'un à l'autre !

     « Vérifiez ! »

     Bêtement, on vérifie, on admet !

     Il recogne un autre anneau... En voilà trois d'attachés ! On vérifie...

     « Oui ! Oui ! Oui ! Bravo ! Bravo ! Bravo ! »

     « Clac, Clac, Clac, Clac » final, tous les anneaux sont entremêlés !

     « Bravo ! Bravo ! Bravo ! Bravo ! »

     Ce n'est pas fini ! Mouvements serpentins... Ses mains s'enlacent, se délacent... Les quatre anneaux sont libérés !   

     Le magicien tend la main... On rentre à l'hôtel !             

     Le plus vieux truc de magie... Dans ce fin-fond des souks du Caire, il m'avait imprégné de mystère et de merveilleux... Je l'ai revu souvent sur des scènes de music-hall, dans des cabarets et... dans les rues de Bangkok ! Là, ce tour de passe-passe a sombré dans le terre à terre... Finies les illusions, finis les rêves de gosse, que je gardais fragilement au fond de moi-même, que je ne voulais pas briser en souvenir du magicien d'El Kankalil...

     1989. Patpong. Rues du Faux ! Des fausses vierges, des faux pédés, des faux plaisirs, des faux amours... Rues du bruit... Rues des bars à gogos, des danseuses, des masseuses,
des « Live shows » et des charters du sexe... Rues des marchés de nuit, de toutes les imitations... Je suis stoppé net ! Je n'en crois pas mes yeux ! Ce n'est pas possible ! Ils exagèrent ! Ils « vendent » ma magie, mon merveilleux, mon « truc » aux anneaux ! Le Thaï montre, démontre son agilité... Il le fait encore mieux que l'Egyptien des souks ! Les anneaux sont plus petits, cela paraît encore plus rapide... Une simplicité ! Non ! Je ne suis pas intéressé ! Je reprends ma ballade entre les boutiques... J'essaie de distraire mon esprit en reluquant les faux « Gucci »,
les fausses « Lacoste », les fausses « Rolex », toutes les faussetés du monde... Mais, je succombe à la tentation... Je vais pêcher ! Je fais demi-tour, j'achète les anneaux ! Le vendeur veut me montrer comment...

     « Non ! »

     « OK, Sir ! Le mode d'emploi est à l'intérieur... »

     Honteux, je rentre à l'hôtel, le paquet enfoui dans ma poche... Je m'enferme dans ma chambre... J'ouvre avec fébrilité... J'ai très mauvaise conscience... J'ai l'impression d'avoir vendu mon âme au Diable ! Je lis la notice, je découvre le mystère... Il est simple, mais pas facile à exécuter, mais simple ! Il faut des mains de magicien pour rendre l'illusion... A chacun sa spécialité, je ne suis pas magicien... Aussi, ce sont mes doigts, qui s'entremêlent, pas les anneaux... Ils m'échappent ! Je dois les récupérer à quatre pattes en dessous du lit ! Je vais y passer la soirée... Le téléphone sonne ! Un membre de mon équipage...

     « Tu viens prendre un pot avec nous, Jack ? »

     « Non ! Je joue avec mes anneaux ! »

     Je suis un misérable ! Pour une poignée de dollars, j'ai percé le secret des magiciens...

 

     D'Egypte, le DC3 décolle pour la Grèce... Athènes ! On n'échappe pas à L'Acropole,
on monte ! Je visualise mieux l'époque des epsilons et des omégas de mes textes grecs...
Nous sillonnons le Musée à pas de charge... Crevés, mes parents et moi, on s'écroule sur nos lits ! Il faut récupérer ! Demain, destination Rome, ou un programme identique, concentré en un après-midi nous attend... Les voyages forment la jeunesse, mais vous mettent complètement sur les genoux ! J'avale le Colisée, le Forum et toutes les ruines de Rome en une bouchée, « Gloup » ! A mon âge, je me sens déjà une ruine, tellement je suis crevé... J'en ai presque une indigestion... J'aurais le temps de digérer cet amas de culture en retrouvant plus tard mes cahiers de latin et de grec... Pff... Pff...

     Avant dernière étape, la France, Nice ! Tour de ville... Nous n'avons pas même pas le temps d'aller faire un rapide pèlerinage à Golfe Juan, chez les Lumet... D'ailleurs, ils n'y habitent plus ! Ils sont quelque part en Provence...

     Enfin, Bruxelles ! Je fais la connaissance de mon Oncle et de ma Tante... Ce n'est pas encore Yvonne, c'est Rita ! Avec qui, aujourd'hui, j'entretiens toujours des relations des plus familiales, ainsi que son mari Jacques... Cela agrandit un peu mon cercle familial, qui n'a jamais été fort étendu... Un peu de baume au cœur !

     La première chose, que je fais en rentrant dans l'appartement, est de me mettre sur la tête,
la casquette d'uniforme de pilote de mon oncle... Je lui annonce également mon intention de devenir aviateur !

     « Tiens, tiens ! », dit-il...

     Personne ne me prend au sérieux... J'ai dérangé le pilote durant tout notre voyage ! Dans le cockpit, je n'ai cessé de lui poser des questions... Je crois qu'il a fait « ouf », quand il m'a vu quitter définitivement l'appareil...

     Lorsque aujourd'hui, l'hôtesse vient me demander si les passagers peuvent visiter le cockpit, je demande d'abord à quel genre de visiteur, nous allons avoir à faire... Si ce sont des jeunes, ils sont de suite autorisés... Je me revois en eux ! Ils demandent toutes les explications possibles... Leurs questions sont souvent appropriées, car ils sont intéressés !  Parfois, ils posent  des « colles » embarrassantes... Je me retourne alors vers « celui qui sait tout », le mécanicien:

     « Explique-lui un peu... Je suis occupé... »

     Je n'ai absolument rien à foutre, mais je suis certain que la réponse technique du mécano sera meilleure que la mienne...

     Ce n'est pas comme certaines « bêtes », dont j'ai eu tort d'accepter la visite:

     1/. « Comme c'est petit ici ! »

     Ca, c'est vrai, il a raison, le visiteur... Mr. Boeing a perdu sa sagesse en dessinant les cockpits... Plus les avions sont grands, plus les postes de pilotage rétrécissent ! Déjà qu'ils n'ont jamais été très spacieux... Il a toujours un peu oublié les pilotes, Mr. Boeing !

     2/. « Oh la la, qu'est ce qu'il y a comme boutons ! Vous vous y retrouvez ? »

     « Non ! »

     3/. « Mais... On n'a pas l'air d'avancer ! »

     « Non, puisqu'on fait marche arrière... »

     4/. « Moi aussi, j'aurais bien voulu devenir pilote, mais... »  

     « Oui, ben, c'est trop tard, mon vieux ! »

     5/. « Mais... Vous ne faites rien ! »

Cette dernière remarque classe définitivement le zèbre... Je réponds alors inévitablement:

     « Non, Monsieur, on pense... Excusez-nous, mais nous sommes fort occupés, au revoir, Monsieur ! »

     Il nous  quitte alors, la queue entre les jambes...

     6/. Celui qui, sans aucun intérêt pour les choses de l'air commence à raconter sa vie, parce que le copilote, à qui je fais des grands yeux (Tais-toi !), mais c'est trop tard, a demandé par politesse au visiteur d'où il est... Le pèlerin se met en « overdrive » et débite son histoire sans perdre haleine ! On s'en fout ! Mais alors, on s'en fout !

     « Au revoir, Monsieur, nous sommes vraiment très occupés... »

     7/. Ou alors cet autre tordu, qui aperçoit mes jumelles posées près du pare-brise, en vol de nuit:

     « Oh ! Vous faites de l'astrologie ! »

     « Non, Monsieur, de l'astronomie ! Vous voyez bien que je pilote un 747... Je ne suis pas un branlé, ni un charlatan ! »

     Il quitte aussi le cockpit...

     C'est quand même incroyable ! Chaque fois que je demande dans un magasin de journaux une revue d'astronomie, on m'accompagne au rayon d'astrologie !

     « Non, Monsieur, astronomie ! »

Réponse courante du médium taré et inculte:

     « Astronomie ? Heu... Désolé, nous n'avons pas ! »

 

     Mon père prend livraison de la Ford, qu'il avait commandée... IL loue une villa à la mer, à Coq sur Mer ! Encore ! Oui, Oui ! A Coq sur mer ! La villa « Ja Ja » ! (Oui Oui, en flamand)... Ma mère retrouve Madeleine et son épicerie... Avec Paul Siroux, nous allons aux courses d'Ostende... Il gagne à 7 contre 1 sur « Spitfire » !

     Vient ensuite le tour obligatoire du côté de Liège... La tournée des familles ! Le sort des

 Lointains » ! Pour ces gens-là, nous sommes des habitants d'une autre planète, des extra-terrestres, nous sommes des « Mutants » ! Il faut, après des années de séparation, recoller, ressouder les liens ! Moments chaleureux... C'est si bon ! Car, pour nous, les cousins et cousines mettent les petits plats dans les grands... La grande bouffe ! Les grands vins ! Mon père doit s'allonger après chaque repas... Non par son habitude de la sieste, mais parce qu'il a mal sur
le coté, celui du foie... Nous allons à Anvers, à l'Institut Tropical... Examens pour toute la
famille ! Les médecins découvrent que mon père a un abcès viral au foie, que j'ai, non seulement la bilharziose (virus d'eau des rivières), mais aussi la filariose ! Le filaire est un ver, qui se trimbale à fleur de peau... Il apparaît parfois sous la paupière, on en profite pour vite l'enrouler autour d'une allumette et ainsi s'en débarrasser ! Remède ? Les pays froids ! J'ai aussi la peau abîmée ! Un peu de gale... Ma mère n'a rien, excepté la Malaria, que nous avons tous les trois !

     Les Colonies, il fallait les faire...

     Quinze jours d'hôpital... Traitement à l'émétine, à l'émétique ! Badigeons ! Piqûres le matin! Rester au lit jusqu’à midi... Après, nous avons quartier libre ! Charmantes vacances... Nous en profitons pour aller au cinéma... Deux films par après-midi ! Je vois dix fois les « Trois Caballeros » de Walt Disney... Lectures... Je lis Jules Verne dans de belles reliures, offertes par mes parents ! Décidément, c'est écrit, je ne cesserai de voyager...

     Mon père veut la paix, le repos, retrouver le soleil, qui ne veut pas se montrer sur les plages belges... On descend sur la Côte d'Azur !

     Nationale 7 ! Que je prendrai bien souvent, Monsieur Trenet... Route des vacances, que vous chantez si bien, ainsi que la douceur de la France, que j'aime tant, moi aussi... Lors de votre passage à Bukavu, j'ai aimé vos chansons et je vous écoute encore aujourd'hui... J'ai toutes vos cassettes !

     Arrêt chez les Lumet, près d'Avignon... Toujours aussi accueillants, gentils, sincères... Des qualités en voie de disparition ! Nous avons eu de la veine de les avoir en 1940... Je me souviens qu'il m'avait demandé:

     « Sais-tu, Jackie, où commence la Provence ? »

     « Heu... »

     « Je vais te le dire, retiens le bien ! D'après moi, au premier olivier... »

     Singulière leçon de géographie, dont je me suis toujours souvenu...

 

     A Cannes, nous habitons dans un des appartements d'un petit château... Tous les jours, marché de Provence, pique-nique, baguette, fromage,  pâté et le coup de rouge,    bains de mer... La meilleur façon de se refaire une santé... Le relax ! Mon père m'apprend le jeu d'échec... Je joue aux cartes avec lui, contre lui, « la  bataille » ! Je perds sans cesse, il sort les bonnes cartes !
Pas étonnant, mon dos est contre la glace de la grande armoire Louis 13... Mon père y voit tout mon jeu ! Excellents moments ensemble...

     Deux mois de ce régime bénéfique et on remonte en Belgique, par la route Napoléon... Grenoble, Mâcon... Un hôtel au bord de la Saône, l'Hôtel d'Angleterre, que je retrouve des années et des années après ! Qui aurait pu dire que je reviendrai souvent dans cette région du monde pour y passer de longs séjours ? Séjours définitifs ? Je sens que mon errance me réserve encore bien des surprises...

 

     Départ d'Anvers... La voiture est dans la cale de ce petit cargo, qui appareille pour Mombassa, au Kenya... Il n'emporte que dix passagers... Atmosphère de famille... Le Commandant mange avec nous, quand nous sommes présents, car cette barquette tangue au creux de chaque vague... Les premiers jours, le mal de mer est assuré ! Canal de Suez... A Port Saïd, nous sommes à l'ancre... Le bateau attend son tour... Des barques nous environnent... Les Egyptiens vendent des « souvenirs »... Mon père veut changer de l'argent pour notre traversée du Kenya ! Le taux de change est bon... Il confie une somme assez importante à un vendeur, qui lui promet de revenir avec la contre valeur... Avec ma mère, nous sommes à coté de lui, nous voyons la barque s'éloigner vers la berge... Personne ne parle,  c'est le silence... Il m'étonnera toujours, mon père ! Il faisait des « coups », comme ça ! Comme celui du bac, qui a failli se renverser dans le courant de la rivière ! Lui, si réfléchi, tellement logique ! Une demi-heure après, le «passeur» revient... Il lui remet l'argent dûment changé !

     « Tu vois, on peut parfois faire confiance aux hommes ! »

     Crânait-il ? Je ne l'ai jamais su...

 

     Le Yémen, Aden ! Notre cargo est à nouveau ancré... Nous sommes dans le port... Des vedettes viennent chercher le fret... Je me suis fait copain avec le chef mécanicien... Il prépare un câble, un crochet, un gros morceau de viande comme appât... Du pont arrière du bateau, nous pêchons ! Je n'avais jamais vu de requin, j'en vois un, accroché au bout du câble ! J'aide à hisser la prise ! Oui, Monsieur, j'ai fait mon premier et dernier requin à l'âge de 14 ans ! Un « bébé-requin », mais un requin tout de même...

     Visite des puits de Salomon, ou de la Reine du Saba, ou de n'importe qui, je ne sais plus très bien... Des puits, de grands trous profonds ! Mise de cap sur l'Est de l'Afrique... Débarquement à Mombassa ! En route pour Nairobi, ensuite l'Uganda et le Kivu, au Congo, notre plantation, Vuyonga, ou ma grand-mère nous attend... Traversée des réserves, des parcs... La route en elle-même est un safari... Nous arrivons dans des hôtels purement British » ! Vers cinq heures de l'après-midi, les « Ladies » prennent leur « cup of tea », leurs tasses de thé... Le soir, elles sont en robes longues, les «Gentlemen» en smoking... Nous, on se planque dans un coin... Mon père n'a pas de cravate et moi, je suis en scandales !

     « Shocking ! » Les « Angliches » nous refilent quand même à manger et un plumard pour dormir...

     Ma Tante Josette s'est mariée ! Son mari, Victor Van Helleputte, possède une plantation
à Musienene, à 20 kilomètres de Butembo... Lors de notre retour, la campagne de café bat son plein... Outre leur propre récolte, ma Tante et son mari achètent du café au marché local !
Je les accompagne... La vente se passe sur une grande esplanade... Chacun des acheteurs à son stand » à un bout de la place... Ils font face à la « ligne de départ », à une cinquantaine de mètres ! En effet, les indigènes attendent le signal de la ruée ! Ils piaffent comme des chevaux de course... En général, ce sont des femmes... Avec un équilibre, défiant toute loi physique, elles portent sur la tête d'énormes paniers remplis de graines... C'est parti ! Les jambes se détendent, les pas s'allongent, la course a commencé ! Bousculades ! Chocs ! « Entrechocs » ! « Boums »
et « Boums » ! Chutes ! « Plaff ! » Les graines de café se répandent au sol ! Engueulades ! Cris ! Baffes ! Crêpages de chignon ! Car, ces coursiers, dans leurs parcours, se mettent à hésiter... Ils changent soudainement de cap, de ligne ! Ils sont propulsés sur une trajectoire différente, parce qu'ils ont aperçu un acheteur plus intéressant... Ils préfèrent celui-là », celui qui tient à la main le miroir aux alouettes... Des foulards, des cigarettes, des bonbons ! Il montre le sac de sel ! Tous ces « matabiches » (bakchich, pourboires), les bonus, qui sont donnés en plus du prix de la vente... Quelle foire !

 

     Adieu Curé, Père Recteur ou Père Préfet... Jésuites, je vous quitte ! Je vous salue, non seulement pour vous dire « Adieu », mais pour vous dire «Merci» ! Oui, vous remercier de m'avoir appris, par votre savoir-faire, une façon de naviguer parmi les hommes, la diplomatie des êtres, cette vertu, dont j'aurais tellement besoin dans mes tours et détours humains autour du globe, parmi les races... « Faites-vous tout à tous », ne vous avait-il pas instruit votre généralissime ? Il était déjà fort en navigation, le Père Ignace... En navigation humaine !

     Je retiens aussi de vous, votre intelligence... Malgré vos talents d'éducateurs, j'ai buté à vos conceptions philosophiques... L'ayant trop torturée, vous avez perdu mon âme ! Mais pour moi, vous êtes quand même une race à part, une race de Seigneurs... N'étiez-vous pas outsiders » déjà à vos débuts ? Vous l'êtes restés !  

 

     Mon père a décidé de mon sort... Il tient à m'envoyer dans l'enseignement laïque, à l'Athénée (Lycée) ! Cet établissement en est encore à ses débuts... Les classes se donnent dans des bungalows provisoires... La communale ! L'internat des garçons dans une baraque, celui des filles dans une autre, mais à l'opposé de la ville ! Des camions, transformés en bus nous emmènent à l'école deux fois par jour... De suite, je me demande si mon père n'a pas fait un mauvais calcul... Il aurait pu attendre l'ouverture du nouveau bâtiment, prévu pour bientôt, sur une des presqu'îles, en concurrence directe avec le Collège des Pères Jésuites, au point de vue architecture et emplacement ! Une nouvelle fois, je change d'environnement, je suis bousculé, basculé...

     L'enseignement est différent ! Je me butte immédiatement aux Mathématiques, aux Sciences... Si Tupa fit le maximum pour m'enfoncer dans le crâne les tables de multiplications, pour moi, deux fois deux ne faisaient encore que plus ou moins quatre... Une lacune, un sérieux handicap, que repère de suite M. Keil, le prof de math ! Je n'y coupe pas, je suis dans son collimateur !
Les filles m'impressionnent, non seulement en tant que filles, mais parce que ce sont des
« grosses têtes »... Quelle aisance elles ont pour jongler avec les chiffres, avec les versions latines, les compositions françaises, avec tout ! Solange Nemry, entre autres, celle qui était passagère dans mon avion, lors des ennuis de train, à Bahrain... Une fois de plus, je rame !
En algèbre, je brouille les logarithmes, je m'embrouille dans les équations, j'entrevois à peine la solution de Pythagore... La chimie, c'est de l'alchimie, la physique garde ses secrets... Je bats des ailes... En fin de course, on me descend ! « Pan ! » Un coup de fusil facile, je volais si bas... Je double ma quatrième !           

     Mais, je vais découvrir un autre monde... Pendant les trois années, qui vont suivre, mes Professeurs de latin-grec, de français et de philosophie, Messieurs Moreau, Mordant et Dessart, vont m'initier à une pensée plus vaste ! Ils vont façonner mon éducation intellectuelle, ma culture générale, en polir les aspérités... Des champs de vue, ou l'obtus sera banni ! Il ne sera plus question d'inhibitions... En un mot, ils ouvriront mon esprit ! Je leur dois énormément à ces Messieurs...

     Quant aux mathématiques, je dus demander l'aide de M. Bauwens, le prof des « matheux » de la section scientifique... Il a vite fait de déceler mes faiblesses...

     « Je vois où le bât blesse, Monsieur Siroux ! » (Sic).

     Autant dire:

     « Reprenons tout à zéro ! »

     Il va me faire comprendre que, finalement, les chiffres, c'est de la logique, ils ne sont pas si tordus que ça ! En effet, les sinus et cosinus de la trigonométrie, les équations algébriques, me paraîtront plus « sensés »... Grâce à ses leçons particulières, et à l'argent de Papa, je vais pouvoir vivre et survivre dans les méandres de l'arithmétique...

 

     Mon père fait un remplacement à Buta, pas loin d'Aketi, où je suis né, dans la province de Stanleyville, la Province Orientale... De nouveau le climat chaud et humide ! Il demande,
il insiste, pour raison de santé, un transfert vers l'Est, vers une altitude plus élevée, au climat est plus tempéré, vers les montagnes du Kivu, par exemple... Vu son « curriculum médical », sa demande sera exhaussée ! Ce ne sera pas le Kivu, mais L'Urundi...

     Buta n'est pas bien grand... De ce coin de brousse, où je suis venu passer mes vacances (DC3 jusque Stan, bus et bac jusqu’à Buta), j'ai deux ou trois souvenirs... L'un d'eux, ma première cigarette ! Pour crâner devant une fille, j'ouvre une de ces boites rondes en aluminium, une boîte de 50  « C to C » (Cap to Cairo)... J'allume ma cigarette, je la fume même avec un porte cigarette... Je tousse, ma tête commence à tourner... La fille n'est pas du tout impressionnée et je rentre malade à la maison... Mon père, amateur de belles courbes:

     « Cela t'apprendra !  Elle n'a même pas de jolies jambes, ton Hollandaise, de grosses jambes...»  (Sic).

     Malgré tout, mon Hollandaise m'a appris à tartiner mes tranches de pain avec de la confiture et du fromage et à les tremper dans du café ! Chose que je fais encore régulièrement... Néanmoins, je garderai le goût du tabac et suivrai le conseil paternel, celui des fines lignes féminines...

     Mon autre souvenir est celui du vieil Adjudant belge... Il avait fait toute sa carrière à la Force Publique et était rentré en Belgique pour sa retraite... Il me raconte que peu de temps après son arrivée, il se sent mal ! Il perd ses forces, il se sent de plus en plus vidé... A l'Institut Tropical d'Anvers, les résultats des analyses ne décèlent rien ! Mais, le vieux juteux se déprime, n'a plus goût à la nourriture, il maigrit ! Autant mourir où il a passé toute sa vie, au Congo ! Il y retrouve sa « ménagère » (bonne et maîtresse noire)... Elle lui prépare à nouveau les petits plats, qu'il aimait tant... Il reprend du poids, il se sent revivre ! Il m'affirme alors que c'est elle, la négresse,
« sa » négresse, qui, au fil des années, petit à petit, l'a habitué, empoisonné à sa nourriture... Pour le garder ! Une fois en Europe, son corps n'a pu supporter cette cuisine, qu'il trouvait fade, sans goût... Il lui fallait toutes ces épices, tous ces poisons, qu'il a ingurgités pendant de dizaines d'années... Excuse ? Réalité ?

     J'en parle à mon père...

     « Possible, mais c'est dans la tête, que ça se passe ! »

     L'Adjudant est mort au champ d'amour !

     Ah, Les Colonies...

  

     Inauguration de l'Athénée Royal de Bukavu ! Superbe « bâtisse » ! De toutes nos vastes salles de cours, la vue sur le lac... L'internat est moderne, beau réfectoire, belles chambres... Tout est beau ! Nous sommes gâtés après nos baraquements de la « Kawa », d'après le nom de ce ruisseau, qui dégoulinait au fond de cette petite vallée crasseuse... Malheureusement, à peine installé dans ce décor de rêve, je commets une des premières grosses erreurs de ma vie, je perds contrôle de moi !

     En cachette, je fume une cigarette, je suis pris ! Suppression de mon dimanche chez mon ami Roger Bracco... Je suis furieux ! En des termes peu élogieux sur le pion, qui a supprimé ma permission, j'écris à mes parents... Je le traite de tous les noms ! Ce surveillant n'en a pas fini avec moi... Il me voit glisser ma missive dans la poche de Roger, qui est venu me chercher et qui postera la lettre pour moi... Ce rouquin, car il était roux mon surveillant, je ne m'en souviens que trop bien, remarque ce petit jeu et confisque ma lettre ! Il s'en va sans rien dire... Le dimanche se passe sans commentaires...

     Le lundi matin, je suis convoqué chez le Préfet, M. Wouters... Il a mon « courrier » dans ses mains... Il n'y va pas par quatre chemins:

     « Monsieur Siroux, dura lex, sed lex, vous quittez l'Internat ! Soyez heureux que je vous autorise à continuer vos études dans mon établissement... J'ai câblé à votre père ! »

     « Craaaaak ! » Craquelures...

     Je n'essaie même pas de trouver des excuses, je suis aplati !

     Réponse de mon père le lendemain:

     « J'arrive ! »

     Ma panique ! Je reçois « l'engueulade » maison ! Cependant, mon père m'apprend qu'il est disposé à me donner l'équivalent de la somme d'argent, prévue pour la pension, c.a.d le minerval... Pas un sous de plus !

     « Débrouille-toi ! »

     Ce coup de pistolet, « Débrouille-toi », sera le signal de départ de ma vie sinueuse... Je vais devoir me débrouiller tout seul, me démerder !

     Où loger ? Commence alors ma vie de bohème... Je trouve gîte chez plusieurs personnes, des couples, qui ont la gentillesse de m'accueillir... et l'intérêt financier de me louer une chambrette ! De pensions brèves en pensions brèves... Chaque fois que je suis installé, mes logeurs trouvent le moyen de quitter le pays... J'ai un bon souvenir cependant de cette famille charmante simple qui m'héberge, les Van Aersen ! Le mari, son hobby, c'est l'aviation ! Je crois que le prix de ma chambre est vite transformé en fumées d'essence... Il loue de temps en temps un petit avion, un
« Piper Cub » à l'Aéro-club de Kamembé, le terrain d'aviation, à 15 Km de Bukavu, de l'autre côté de la rivière Ruzizi, au Ruanda... Je suis donc tenté ! Je demande à mon père de pouvoir faire un vol avec François Van Aersen:

     « Non ! »

     Pas tellement pour le prix, plutôt par crainte d'accident et surtout, la frousse de me voir devenir encore plus passionné que je ne l'étais pour la mécanique de l'air.... Il a des arguments en sa faveur... Un jeune, fraîchement lâché seul, vient de se tuer ! C'est en première page dans le journal du Kivu... Par retour du courrier, je veux, moi aussi, plaider ma cause... Cet accident, je le sais, imprudence, vol en « rase motte »...

     « Non ! »

 

     Madame Bracco, la maman de Roger, ouvre un hôtel et me propose de venir habiter avec son fils dans un des bungalows du « Canadian Club »...

     Même après une catastrophe, c'est tout juste si ma mère ne sort pas son: « C'est un mal pour un bien ! ». Elle a une nouvelle fois raison... Mon « billet de sortie » de l'internat fut une aubaine... Depuis mon expulsion, ma vie d'externe fut un régal de liberté, mais je me ferai un point d'honneur à prouver à mon père, qu'il pouvait compter sur moi, me faire confiance, après la bêtise, que j'avais commise... Avec Roger et Charles Paquet, qui nous rejoindra plus tard, nous serons  les « Trois Mousquetaires », ainsi appelés par les gens de la ville... Nous allons vivre une partie des plus intéressantes de notre jeunesse... Lâchés à nous-mêmes, il nous faudra prendre des décisions personnelles tout au cours de ces trois années d'études... Ne pas flancher, pas de faux pas ! Malgré notre environnement facile, nous terminerons nos études avec succès ! Avec l'aide morale et l'enseignement des Professeurs, dont j'ai parlé, de leurs conseils judicieux, nous allons mûrir... Bien que je me demande parfois, si j'ai finalement atteint un certain degré de maturité ! La preuve: le style simplet et le caractère naïf de ces quelques lignes, que je vous tapote avec difficultés... Malgré tout, j'ose penser que celui qui d'aventure lira ce texte ne se dira pas à lui-même:

     « Je suis en train de lire un bouquin écrit par un illettré, c'est reposant ! »

     Bouquin de grand gosse, bouquin de naïf, bouquin... Ma vie... La vie ! Je m'amuse...

 

     Je suis enfant unique ! Roger Bracco sera le frère de mon enfance... Il l'est d'ailleurs toujours aujourd'hui, malgré la distance et bien que nos chemins se soient décroisés... Avant le « Club House », ses parents tenaient un restaurant réputé à Bukavu, le « Régent ». J'étais reçu chez eux comme un fils... Yeti, Mme Bracco, une seconde maman pour moi, nous gâte, on mange comme des rois... Je me souviens des massepains au dessert, que je ne connaissais pas, et les bons petits flans, passés au four... Un régal ! D'où ma réaction brutale, sans doute, ma lettre incendiaire, quand on me supprima tous ces délices... Au Club House, « Mambuya », le cuisinier du Régent, le pichi, suivra aux cuisines... Roger et moi, nous avons notre table réservée... Un gag à chaque repas:

     « Mambuya, dessert iko nini ? » (Qu'est-ce qu'il y a comme dessert ?)

     « Iko fla ! »(Du flan !)

     Roger est intelligent, rapide en esprit, intellectuel... IL a une facilité déconcertante pour vous pondre, comme ça « Plaff », un texte, une rédaction... Il lit beaucoup, sa culture générale est déjà très étendue... Il est intéressant ! J'écoute... Moi, je suis toujours en peu dans mes légendes de forêts... Il est bien bâti, beau garçon, sportif, Roger... Je lui dois le développement de mon corps d'adolescent ! Il fait des poids et haltères, j'en fais ! Il m'initie à ce genre de gymnastique, qui rapidement va redresser mon torse et former mes quelques muscles... Pas comme ceux de notre idole de l'époque, dont la photo est collée au mur: « Steve Reeves, Monsieur Univers » ! Au tennis, grâce à l'organisation de Mr Dessart, je joue au club de la Botte »... Je gagne même une raquette « Wilson », que j'ai toujours, aux championnats des écoles de la ville ! Notre intellect,
on le cultive non seulement en classe, où nous traduisons dans le texte, tous les classiques grecs et romains... Les commentaires de Mr Mordant sont bénéfiques... Mais aussi, avec Mr Moreau ! Pour les Bukaviens, dans une cave de l'Athénée, il donne des cours d'art dramatique... Je suis le Comte de Warvick, dans la « Pucelle » ! On joue « La Commedia de l'Arte »... Le professeur nous autorisant toute liberté théâtrale, on s'en donne à cœur joie ! Ubu Roi est d'un sérieux, à coté de nos improvisations... Nous sommes également influencés par l'existentialisme de J. P. Sartre !

     Nous roulions un peu des mécaniques, mais nous étions des gosses sains... Il est vrai que nous n'avions pas les tentations de maintenant, la drogue... Même l'alcool, je ne me souviens pas que nous en  buvions, ou très peu ! Il faudra attendre mon retour définitif en Europe pour que je sois obligé d'avaler moultes pintes de bière à l'Université, sinon, je passais pour un connard !

     Je revêts donc mon manteau de fine peau, je me sens bien dans ma peau ! J'ai l'impression de sortir de quelque crise mystique... Ma descente aux enfers est avortée ! Je remonte vers un ciel serein... Finis les démons, les anges et les archanges, les ténèbres... Adieu, Dieu ! Adieu Diable !

 

     Le Ruanda Urundi... Ancienne colonie d'Allemagne, province sous tutelle des Nations Unies depuis la fin de la première guerre mondiale, administrée par la Belgique ! Mon père y sera d'abord Administrateur, avant de devenir enfin Commissaire de District... Ici, cela s'appelle: Résident ! Il sera le  Résident de l'Urundi ! Chef-lieu: Kitega. Le climat est bon, vu l'altitude, 1.600 mètres. Le pays n'est qu'une colline, à perte de vue... Des eucalyptus au bord des routes... Des vaches aux longues cornes pâturent dans ce paysage de verdure... Les gardiens sont grands, c'est un grand pays ! Mes parents habiteront la Résidence, avec ses boys (Modeste est toujours
là !), ses gardes, ses jardiniers-prisonniers et le drapeau belge flottant sur son mât, au milieu du parc ! Quand il était encore Administrateur, le bureau de mon père se trouve au « Boma », vieille forteresse du temps des Allemands... D'ailleurs, son bureau (la salle et le meuble) était la pièce, où le père de Gœring trônait à l'époque allemande ! Il y a aussi le « Club », où chaque samedi soir, on passe un film... Séances de cinéma, qui me font connaître Sacha Guitry dans « Les 7 perles de la couronne », « Le diable boiteux ». Raimu, dans la trilogie de Pagnol, tous les classiques « noir et blanc » !

 

     Après le film, dont on mélange souvent les bobines et dont le son est fréquemment inaudible, les « membres » (du club), pour se réconforter, écartent chaises et fauteuils et se mettent à danser... Le petit bal du samedi soir... Seul Noir admis, le Roi de l'Urundi, le  Mwami Mwambutsa »... IL ne rate pas une soirée, il est de toutes les fêtes !

     Le Roi, le Mwami, c'est mon ami ! Plutôt, j'ai l'amitié du Roi ! IL me laisse conduire toutes ses voitures... Chaque année, il en reçoit une nouvelle, un cadeau de son peuple ! Je roule ainsi dans toutes ces superbes bagnoles, mais jamais dans une Rolls pour la bonne raison, qu'il n'en a jamais reçue ! Cela semble le chagriner, moi aussi... Sa Majesté n'a pas que des amis, sinon il ne serait pas Roi... Le système féodal de l'Urundi allait des serfs, aux vassaux, aux Seigneurs, à Lui ! Rivalités ! Espionnages ! Méfiances ! Avec mon père, nous sommes invités un jour à déjeuner, chez une des grandes familles adverses... Le clan des Baragnanka ! La maison est remplie d'esclaves, deux d'entre eux (c'est plus sûr) « goûtent » les mets avant chaque plat...

     Jusqu’à la fin de sa carrière en 1957, mon père s'efforcera de maintenir l'église au milieu de cet énorme village, qu'est l'Urundi... Pour cette tâche délicate, il collaborera étroitement avec le Gouverneur du Ruanda Urundi, Mr Jean Paul Harroy, le Résident Général !

 

     En 1988, Mr Harroy publie un livre sur l'Urundi, dans lequel, j'eus l'heureuse surprise, de lire l'éloge de mon père... Quelques photos de lui avec le Mwami ! Après la lecture de ce livre, je profite d'une de mes rotations sur Bruxelles pour rendre visite à Mr et Mme Harroy, que je n'avais plus revus depuis 1955, à Kitega ! Chaleureuse réception ! Durant notre conversation, je ne cesse de penser à mon père... Il aurait pu vivre jusqu’à cet âge et faire partie de cet entretien...

 

     1962. L'Indépendance de l'Urundi ! Massacres de tribus ! Assassinats des familles ! Les clans s’entre-tuent... Tout flambe, le Moyen-Age est vraiment de retour...Le Mwami est en exil ! Son fils est fusillé, celui des Barangnaka, chez qui on « goûtait » les plats, est pendu... Un après-midi, à Bruxelles, ma mère se promène Avenue Louise... Soudain, elle assaillit par un grand Noir, qui la soulève du sol, la fait tournoyer et l'embrasse comme du bon pain ! Panique ! Non, ce n'est que le Mwami, le Roi ! Il a les larmes aux yeux... Hélas, le bon pain est consommé, une page d'Histoire a tourné !

 

     Avant qu'elle ne tourne cette page, il y eut des moments grandioses pour tout le monde... J'ai souvenir des jours de fêtes, où les danseurs Watutsi s'en donnaient à rendre l'âme... Les Watutsis ne sont pas les Pygmées, ils sont de haute taille, deux mètres bien souvent ! Leurs chapeaux ont longs poils les allongent encore... Avec la lance, qu'ils tiennent à la main, leurs gestes de bras sont enroulants... Ils décrivent des arabesques gracieuses... Les pieds frappent le sol... Toute la danse est rythmée par le son des clochettes, attachées à leurs chevilles... De la finesse, du raffiné... Je ne verrai plus d'aussi beaux ballets !

     Changement de style, les tam-tams, mes tam-tams ! Encore eux, toujours eux ! Ils sont maintenant « Les Tambours du Mwami, les tambours de l'Urundi » ! Matopé était le seul tam-tam dans le poste de Bafwasende, à Kitega, ils sont dix, ils sont vingt, ils sont trente ! En rang d'oignons ! Les tambours sont hauts, presque à hauteur de poitrine... Simultanément, les batteurs frappent en force sur la peau tendue autour du bois ! La résonance prend au creux du ventre:

     « Tatam, Tatam, Ratatam... Tatam, Tatam, Ratatam... »

     Très, très difficile de les arrêter ! J'ai encore dans ma tête cette cadence endiablée... Le jour de la Nouvelle Année, la troupe des tambours suit de maisons en maisons... Le tour du poste ! Apéritif officiel chez le Résident d'abord ! Ensuite tout le monde va prendre un pot chez tout le monde... Et l'orchestre suit !

     L'épicier grec, toujours lui, mais un autre, chez qui on signe également les « Bon Pour », est Mr Tassos... Une image ! Amateur de whisky, il avale tous les jours, doucement mais sûrement, sa bouteille de Johnnie Walker, en vrai connaisseur...

     « Pas de glaçons, rien qu'une larme d'eau plate, merci »

     Personne ne l'a jamais vu saoul ! Serviable à merci, il trouve tout ce qu'on lui demande... Un joyeux luron au Club, où il s'y entend pour chauffer l'ambiance lors des fêtes... Serpentins, confettis et « Pouet-Pouet »... Un joyeux compagnon, Mr Tassos, aimé de tous ! Il n'est pas le seul, Mr Van Sinay et bien d'autres aussi, chauffent l'ambiance...

     Au club, j'apprends à danser ! Avec mes amis et amies en vacances avec moi, nous nous faisons nos « thés dansants »... A tour de rôle, on remonte le phono à manivelle... La mère de mon ami Louis, Mme Schmidt nous donne des leçons de tango, de valse, de fox-trot ! Les slows,  c'est pour après, quand elle est partie...

     J'accompagne mon père à la chasse... Grand chasseur, le Mwami est de toutes nos chasses !
Ce n'est plus la forêt, mais les collines du Sud de l'Urundi... Ca monte et ça descend...  Crevant ! Le soleil cogne, le gibier plutôt rare...   On marche pendant des heures... Un des chasseurs, un Liégeois, s'arrête !

     « J'ai le froyon ! » diss-ti, en wallon...

     Il a « l'entre-fesses » en feu ! Moi aussi...

     Un ami planteur a des bricoles avec les antilopes... Elles viennent lui bouffer toutes les jeunes plantes de ses pépinières ! Très tôt le matin, ces gazelles parviennent à sauter par-dessus les clôtures ! De leurs langues expertes et rapides, elles ratiboisent les plantations... De leurs pattes, elles abîment les semis... Les travailleurs en ont ras le bol de voir ce carnage quotidien... Mon père me fait alors l'insigne honneur de me confier son fusil... Le Mannicher ! Je reçois la mission de chasser les antilopes !

     « Surtout, ne tire pas sur les femelles ! »

     « Kuku ya kwensa », éternelle devise du chasseur, je me rends à la plantation de
M. Deveaux... Mon père me passe même la voiture ! Je n'ai pas le cœur à l'ouvrage... Je ne peux pas me dégonfler, surtout qu'en arrivant sur place, les travailleurs, avertis sans doute par leur patron sont déjà sur place ! Ils veulent avoir leur revanche et assister « au massacre »... Ils me disent qu'ils vont rabattre le gibier vers moi ! Ils s'évanouissent dans la nuit...

     Le jour va se lever... Je me dirige vers les pépinières... Je me planque en rampant...
Je m'embusque ! Le décor va s'illuminer, je commence à deviner des ombres... Peu à peu, elles prennent forme dans la brume de ce petit matin... Je me revois dans l'abreuvoir du Parc Albert... C'est beau ! Les antilopes sont bien là ! Elles broutent les pousses des caféiers, les innocentes ! Comme au Parc Albert, je prie le ciel, pas de peur cette fois-çi, mais pour que mes rabatteurs se mettent à pousser des cris, à siffler, à frapper le sol avec leurs bâtons, comme je les ai vus faire tant de fois au cours des chasses avec mon père et le Mwami... Je veux qu'ils fassent peur à ces jolies gazelles, afin qu'elles s'envolent à grands sauts, comme elles savent si bien le faire... En un éclair, je veux qu'elles disparaissent de ma vue... Ainsi, je n'aurais pas l'occasion de lever mon arme !

     Hélas, j'ai levé mon arme... Par surprise, par réflexe ! Comme s'ils avaient deviné mon souhait, ces abrutis de rabatteurs ont rompu le silence, en effet ! Ils se sont mis à hurler, à battre les hautes herbes... Une explosion de cris sauvages... Ils s'avancent en ligne, rien ne peut les retenir ! A leur tour, ils « bulldozent » la pépinière...C'est l'affolo parmi les antilopes ! Bonds de panique... Sauts en hauteur, sauts en longueur, sauts de désespoir... Une ombre s'envole du talus, derrière lequel
je m'étais camouflé... Je me retourne ! Les pattes tendues, l'antilope fonce vers moi, au-dessus de ma tête ! A mon tour de paniquer ! J'épaule vite ! Je tire ! L'antilope s'abat à mes pieds... Ses yeux m'interrogent, j'entends son cri... Sa plainte est une question...

     « Pourquoi ?... » 

     « Le coup du Roi », l'arme à la verticale, le plus beau coup de fusil, paraît-il ! Pour un vulgaire canard, peut-être, ou pour un faisan de passage, mais pas pour une Impala... La Diane de mon jardin ! Le plus vilain, le plus laid coup de ma vie, « le coup du Con ! »

     Finie la chasse, l'adieu aux armes ! Je ne m'en servirai plus que pour tirer sur des cibles circulaires ou des bonhommes en carton, au «CVE» (Corps des Volontaires Européens), où on nous préparait « au cas que... » , et plus tard, pendant mon service militaire...

 

     Pierrot Uytenhoven va terminer sa « Poésie » (seconde gréco-latine), l'année prochaine, il sera en « Rhétorique », la dernière année... Il aura donc terminé ses études, s'il réussit ces examens finaux (l'équivalent du baccalauréat) !    Il n'a pas d'années de retard dans sa scolarité... Moi, j'en ai déjà trois ! Je ne suis qu'en quatrième... Nous avons plus ou moins le même âge... Pierrot est passionné d'aviation, il veut en faire son métier ! Il a déjà dans sa poche le brevet de pilote privé ! Il vole à l'Aéro-club, donne des baptêmes de l'air... Après ses Humanités, il va s'engager à la Force Aérienne Belge... Je réalise brutalement mon retard !

     Mon père a déjà refusé que je fasse un tour d'avion avec Mr. Van Aersen, chez qui je logeais l'année précédente... Je tente un nouvel essai: un autre vol avec Pierrot... Réponse paternelle:

     « Non ! »

     Parmi mes collègues, il y a Emmanuel Torrijos... Il nous a parlé souvent d'avions, mais nous ne l'avions jamais bien écouté, il ne semblait pas être fort convaincu... Et pourtant... Après sa quatrième, il obtient donc son diplôme d'études inférieures... Il n'est pas présent pour la rentrée des classes, il a disparu ! Quelques mois passent... Nous recevons une photo de lui, il pose devant un « Harvard-T6 » ! Emmanuel Torrijos est en entraînement au Texas ! Il s'est engagé comme élève-pilote à la Force Aérienne, dont l'entraînement se passe aux Etats-Unis... Tous, nous sommes ébahis ! Du coup, je fais un rapide calcul: j'ai trois ans de retard, OK. Mais je peux les rattraper en jouant le même jeu que notre copain Torrijos ! J'ai, moi aussi, obtenu entre-temps, mon diplôme d'humanités inférieures, je viens de passer en troisième, j'abandonne mon année, je m'engage comme sous-officier élève-pilote ! Innocemment, je pense que cette solution va plaire à mon père: rattraper le retard !

     « NON ! Tu DOIS terminer ta rhétorique, c'est pour ton bien ! »

     « Et si je termine ? »

     « Termine d'abord ! »

 

     Je n'ai pas 18 ans, il me faut l'autorisation de mon père pour cet engagement... Je suis coincé ! Je ne lui en parlerai plus pendant trois ans... Si, une ultime tentative, pour décrocher son feu vert, un tout petit circuit avec Pierrot ! En attendant, je vais essayer d'oublier un peu mon ciel, mes avions dans ma tête... Peut-être, qu'il a raison, mon père, un diplôme, c'est une base, une sécurité... On le planque dans un tiroir, on le ressort en temps voulu:

     « Voilà ! »

     Si on en possède plusieurs, encore mieux ! On impressionne:

     « Voilà, voilà, et voilà, Monsieur ! »

     Evidemment... Et puis, suis-je suffisamment « mature » pour me lancer dès à présent, dans cette aventure céleste ?

     Commence alors, une véritable obsession: terminer mes études, obtenir mon diplôme, terminer mes études, obtenir mon diplôme, terminer mes études, obtenir mon diplôme... Plus tard, au cours de ma carrière, cette hantise va se transformer, évoluer: avancer, rattraper mon retard, avancer, rattraper mon retard, avancer, avancer, avancer, avancer ! Un bruit de fond, un « boogie-boogie » incessant... Une maladie !

     Bien des années après, devenu aviateur moi-même, j'apprends que le copilote du DC6, qui s'est abattu à Casablanca, était Emmanuel Torrijos, que j'avais totalement perdu de vue...
Je n'avais plus eu de nouvelles de lui depuis l'Athénée ! Mine de rien, ce copain avait donc fait son chemin... Breveté pilote, il avait fait son temps à la Force Aérienne et était passé ensuite dans le civil, à la compagnie nationale belge d'aviation, la Sabena ! Hélas, il est mort dans ce  crash...

     Pierrot Uytenhoven suivra le même chemin pour sa carrière d'aviateur, une belle carrière, à la seule différence, qu'il est toujours vivant...

 

     1984. Je suis en escale à Copenhague. Je profite de mes deux jours « off » (libres) pour me rendre à Bruxelles... Au retour, je reprends l'avion Sabena...

     « Le Commandant Uytenhoven et son équipage vous souhaite... » . Je passe vite ma carte de visite à l'hôtesse... Pierrot vient me voir dans la cabine...  On se regarde, on se reconnaît...  Plus de trente ans, depuis qu'il m'avait emmené dans son Piper-Cub à Kamembé... Car, mon père avait finalement cédé en m'autorisant « pour une SEULE fois » à monter dans l'avion de Pierrot !

 

     Hélas, Mme Bracco doit quitter Costermansville... L'époque rose du « Canadian Club », de l'hôtel, se termine avec son départ... Une nouvelle fois, où loger ? Mais, cela va s'arranger ! Roger craint un changement d'école, il ne veut pas perturber ses études... Pourquoi ne pas rester à Bukavu ? Il en parle à sa mère, elle admet ! Mais le logement ? Yeti Bracco, de par son métier d'hôtelière, connaît du monde... Elle nous déniche une petite maison, au bord du lac, que nous allons louer à Mme Jamar, l'épouse d'un avocat réputé de la place... Financièrement, il faudrait être trois... Roger et moi, nous parvenons à convaincre, sans peine, un de nos très bons amis de classe, Charles Paquet, toujours interne... Nous lui faisons miroiter des jours pleins de soleil et de liberté ! Il ne demande pas mieux, mais son père ? Charles ne nous a jamais montré la copie de la lettre, qu'il envoya à ses parents... Ses raisons, ses arguments, devaient être frappants !
La réponse de son père fut:

     « Oui ! »

     J'écris aussi à mon père...

     « Tu te débrouilles ! »

     Sous-entendu, avec le même pécule, et surtout, tu réussis tes études !

 

     L'année de la « Cagna », surnom de notre maisonnette, débute... Cette période passe au rouge, au vif ! Liberté ! Nous sommes lâchés seuls ! Tout sera « passion » ! Passions littéraires, théâtrales et sportives... Nous allons nous enflammer ! Philosophies, engagements, désengagements, oppositions, rébellions ! Tempêtes ! Age des remue-ménage psychologiques, intellectuels... Au creux de ces grandes vagues, la barre est cependant maintenue, le cap est bon, les récifs esquivés... Nous ne ferons pas trop de conneries... Une d'importance tout de même, d'imprudence, notre traversée de nuit du lac Kivu !

     Un samedi soir, nous avons « emprunté » en douce le kayak des voisins, sans rien leur demander... D'ailleurs, ils ne nous aimaient pas tellement nos voisins, ils n'appréciaient pas notre « style » !

     Par cette nuit d'encre, nous voilà partis tous les trois sur le lac, sans bouées de sauvetage, chacun une demi rame à la main... L'eau arrive au raz de l'embarcation, qui n'est faite que pour deux personnes... Direction: l'île, à une dizaine de kilomètres au Nord, elle forme la « passe », qui mène au «grand large» ! Cette île appartient à un Comte... La lumière de leur maison nous sert de repère, de phare... Nous ramons... La nuit, les distances sont faussées, surtout sur l'eau, pareillement dans le ciel (dangereux !), on croit qu'il reste peu de chemin à parcourir, alors qu'il y a encore des « miles » à avaler ! Nous ramons... L'impression de reculer... La lumière de la maison ne grandit guère... La surface du lac s'agite... L'inquiétude... Nous ramons... Puis, tout à coup, le noir complet, plus de phare, plus de lumière ! La panique... Nous ramons plus vite ! Finalement, on aperçoit une bande sombre... La côte ! Le canot s'échoue entre des hautes herbes... Rassurés, nous mettons pied à terre, dans la vase, « Splish », « Splash », « Splosh »... Le kayak est traîné sur la berge... Que faire ? Nous n'osions plus retraverser en sens inverse... Roger propose de demander l'asile au propriétaire ! Que leur dire ? Quand j'y repense, nous étions vraiment des gamins de merde... On prépare une « histoire » complètement invraisemblable:

     « Nous venons de Goma, par petites étapes, nous aurions dû atteindre Bukavu ce soir, mais voilà, nous sommes fatigués ! Roger (puisque c'est lui, qui a eu cette brillante idée) est malade, nous croyons même qu'il a de la fièvre... Ne pourriez-vous pas ?... »

     Trois ombres humides et boueuses s'avancent alors dans la nuit...  Un décor de Louisiane... De grands arbres bordent l'allée, qui emmène au «château»...

     « Hé, les gars, et les chiens ? ».

     J'adore les chiens, j'en ai toujours eu, mais je m'en suis toujours méfié, depuis que ce chien errant m'avait sauté à la gorge à Bafwasende... Avec le chien de ma grand-mère, Raf, nous n'étions pas de grands grands amis... D'ailleurs, il n'aimait que sa maîtresse, les autres, les travailleurs, il les mordait... Moi aussi, il a failli me mordre ! Il a mal fini, le cœur transpercé d'une lance ! Celle du sorcier, sans doute... Et ce Berger Allemand, qui saute la clôture de son jardin, traverse la route pour atteindre le trottoir opposé ou nous marchions tous les trois, renifle tous les copains, attrape mon short et le déchire d'un coup de crocs ! « Scraatch ! »
Pourquoi moi ? Comme les chevaux, qui, mine de rien, d'un coup de museau, d'un pincement de dents, tirent sur ma chemise, pas celle de mon voisin, la mienne, lorsque je passe devant leur
box ! Les animaux sentent cette méfiance, pourtant je vous aime bien, vous, les bêtes...

     Ce soir-là, pas de chiens ! Etrange, pour cet environnement... Nous nous attendions à une meute de chiens de chasse, « Wouaf, Wouaf ». C'est la Comtesse, qui a fait « Wouaf », en nous apercevant... Elle prend le café, avec son mari, sur la terrasse... Le Comte avale de travers,
se retourne et nous fixe des yeux ! Il n'en revient pas ! La scène est cocasse, car ils sont tous les deux en tenue de soirée... Lui, en smoking, elle, en robe longue, nous, en « dégueulasse », dégoulinants, suants, puants !

     « Bonsoir Madame, bonsoir Monsieur »

     « Mais, d'où venez-vous donc ? Qui êtes-vous ? ».

     Roger commence à débobiner son mensonge...

     Le Comte ne nous croit pas un instant, la Comtesse nous prend en pitié...

     « Venez avec moi... »

     Nous la suivons... On joue les misérables, nous traînons les pieds... Nos souliers de tennis n'ont plus leur blancheur d'origine, ils ne sont que mottes de boue, que l'on éparpille sur les tapis d'orient... « Plish », « Plash », « Plish », « Plash » !

     La Comtesse nous installe dans la salle à manger... La table mesure plus de dix mètres, nous sommes assis, nos culs mouillés, à l'une des extrémités de cette piste d'atterrissage, sur les chaises de style !

     Le Comte est resté sur la terrasse... Pour digérer, il doit probablement se verser un solide cognac... Son épouse ne nous offre pas l'apéro, elle nous refile de la quinine en poudre avec un peu d'eau chaude ! Infect ! De suite, nous voulons minimiser notre état de santé...

     « Mais si, mais si, vous m'avez dit avoir de la fièvre ! »

     Charles, désignant Roger:

     « Nous pas, lui ! »

     « Cela ne peut pas vous faire du tort... Buvez ! »

     Est-elle dupe, la patronne, ou veut-elle nous donner une petite leçon ? Toujours est-il, qu'elle est sympa, elle appelle le boy, le « buttler », lui ordonne de nous servir à manger !

     « A toute à l'heure ! »

     et elle rejoint son mari...

     Nous allons alors nous goinfrer, comme des cochons, que nous sommes, servi par des domestiques aux gants blancs... Ce sont peut-être les restes du dîner, mais pour nous, c'est Byzance ! La soupière en argent nous surveille... Elle est grosse, la soupière, érigée en monument au centre de cette table, je m'en souviens !                    

 

     Curieux, que je puisse me souvenir de tous ces détails de jeunesse, plus facilement que des événements survenus, il y a dix ou quinze ans à peine...

     « Cela prouve que tu deviens vieux, Jack » m'a dit un jour Brian Cassidy, un copilote américain, à qui je faisais cette remarque en 1992... Charmant !

     Je lui réponds:

     « Alors, toi, tu es sénile ! Tu ne fais que me parler de ton Middle-West, quand tu étais tout petit, tout petit... ».             

     Cette fois-ci, c'est Monsieur le Comte, qui nous prend en mains...

     « Je vais vous conduire au pavillon ! »

     Le « pavillon » est une petite maison, aux bords du lac, pour les invités, les « amis »  (!) de passage...

     Quand même gentils, ces gens...

     « Bonsoir, Monsieur, merci ! »

     Nous allons nous écrouler de fatigue, sur des lits tout frais, nous les boueux...        

     Le lendemain matin, on nous proposera même de nous conduire avec le canot à moteur à    Bukavu !

     « Non, non, merci beaucoup, tout va très bien à présent, merci ! »

     Sourire du Comte...

     Nous nous imaginions la tête de nos voisins en voyant leur kayak, traîné par le splendide
« Criscraft »... Notre retour ne serait pas passé inaperçu !

     Dire que, la veille, si nous avions ramé quelques kilomètres de plus, nous aurions échoué sur une autre île, celle du Prince de Ligne... En grand Seigneur, nous aurait-il offert le champagne, au lieu de l'eau à la quinine ? Ou, tout simplement, un coup de carabine ?

     « Pan ! » Du gros sel plein les fesses...

 

     De toute manière, ils doivent nous haïr, nos voisins... Le week-end dernier, nous avons ramené, et enterré dans le jardin, un crâne d'hippopotame, tué sur les berges de la rivière Ruzizi... Méthode radicale pour nettoyer un trophée de chasse... Au bout de quelques semaines, le crâne est complètement dépecé, toute la chair bouffée par les fourmis, les os sont blancs ! Mais ça pue, ça pue... La voisine est venue gueuler, nous avons du balancer le crâne de l'hippo dans le lac !

 

     Les domestiques de Monsieur le Comte et de Madame la Comtesse portent des gants blancs, les nôtres n'en portent pas ! Car nous avons aussi nos domestiques...

     D'abord, Mambuya, le pichi, le cuisinier de toujours de Mme Bracco, qui avait sauvé Roger d'un incendie, quand il était petit... Il fait partie de la famille Bracco ! Ensuite, le lavadaire, qui lave et repasse... Grâce à lui, nous serons toujours impeccables, le kapitula, la chemise, sans un faux pli,  à part celui du col,    que nous relevions pour nous donner un genre...Le petit boy,
« Batiké », celui qui prend soin de la maison... Toute cette ribambelle nous coûte cher !

     Mambuya se croit toujours dans la cuisine de ses grands restaurants... En début de mois, nous mangeons royalement, il nous fait des repas succulents, mais un peu trop copieux, à notre avis... Au bout d'une semaine, son budget est fort entamé, presque à sec ! Après quinze jours, le menu change, on passe aux œufs, puis, aux épis de maïs... En fin de mois, l'assiette est vide ! Nous n'osons rien lui dire... Lâchement alors, on se rattrape sur le souffre douleur, le petit boy,
« Batiké »... Nous l'inculpons, nous le taxons !

     « Batiké, tu n'as pas bien fait ceci ! Batiké, tu as mal fait cela ! Par conséquent, on te retire autant sur ton salaire ! Voilà, ici, sur le mur, nous inscrivons: Batiké, moins 20 francs ! Batiké, moins 30 francs ! Batiké, moins... »

     Le jour du « pocho », jour de paie, le samedi, c'est Batiké, qui nous doit de l'argent ! Mambuya nous fait de grands yeux...

     « Mais non, Mambuya, mais non, c'est un gag, c'est pour rire... »

     Ce furent, je crois, les trois boys les mieux payés de Bukavu... et du Congo Belge ! Pour ce qu'ils avaient à faire...

 

     Ma mère, et celle de Charles, nous envoient régulièrement des « colis », des boites de conserves, des biscuits, du chocolat... Le chocolat, que Roger, en catimini, en pleine nuit,
(le traître), essaye de piquer ... Charles et moi, l'avons pris en flagrant délit ! Du bruit dans le garde manger...

     « C'est de nouveau le chat de la voisine ! »

     Munis de nos raquettes de tennis, nous nous précipitons dans cette petite pièce !

     On allume ! Le chat, c'est Roger, farfouillant dans les paquets de chocolat...

     Quant ce stock est épuisé, notre dernière ressource, la stratégie de la « surprise party »... En effet, certains seront surpris: obligation d'apporter à manger et à boire ! Les filles Vandenbosch, jolies au demeurant, mais un peu snobinardes, un peu « Prout, ma Chère » et curieuses surtout de connaître enfin cette maison de perdition, dont elles ont tellement entendu parler, n'ont jamais revu les zakouski, qu'elles ont apportés sur deux grands plateaux d'argent... Et pour cause, Roger fait le baratin pendant que Charles et moi, à tour de rôle, nous planquons vite dans le garde manger, les trois quarts du contenu des plats emmenés par les nombreux invités !

     « Les zakouski ? Mais, mes chéries, ils étaient tellement bons... Un succès fou... Il n'y en a plus ! ».   

     Ainsi, nous avons survécu aux vaches maigres de la Cagna...    

     Heureusement, tous les trois mois, je rentre à la maison pour reprendre des forces... De Kitega, je me rends avec mes parents à Vuyonga, chez ma grand-mère... On rejoint le Congo en passant Ruhengeri, un poste au Ruanda, pour enfin arriver à Kiseygni et à Goma, sur le lac Kivu... Région de la chaîne des Montagnes du Virunga, le pays des gorilles ! Un autre complexe, je n'ai jamais vu de gorille en liberté ! A cette époque, on ne dérangeait pas les gorilles, on leur foutait
la paix... Ils étaient heureux, tranquilles, dans leurs forêts de bambous et de fougères, à des altitudes, ou très peu d'humains allaient se promener... Comme ils ne m'ont jamais envoyé un fax pour m'inviter dans leurs domaines, je n'y suis jamais allé... Il est vrai que le fax n'existait pas encore !

 

     1990. Courrier sur Séoul. Ma fille me demande de lui ramener un ours de Corée ! Un ours en peluche... Nous atterrissons vers six heures du soir ! Sortir de l'aérogare prend une demi heure,
le trajet en bus, ralentit au pas d'homme, à cause du trafic à l'entrée de la ville, une heure et demie, le temps de s'installer à l'hôtel, de prendre une douche, de se décrasser, il est huit heures passées... Les magasins ferment à neuf heures !

     « Valou, je ne sais pas si j'aurai le temps... Si nous avons du retard, c'est foutu ! » 

     Je maudis mon collègue et ami Gui Vanderlinden... C'est chez lui, que Valérie a vu l'ours blanc (!), l'ours polaire, presque grandeur nature, qu'il a ramené à sa fille Nathalie...

     « Je voudrais le même ! ». (Elle n'a pas dit: « Je veux ! ». C'est bien ! Elle a des chances d'avoir son ours...)

     « Quant j'irai au Canada, à Vancouver, on transite deux jours à Séoul... Je verrai... »

     Christophe, le fils de mon ami n'a que des avions dans la tête... Il veut devenir pilote, il va devenir pilote ! Il sait tout par le computer de son père, relié aux opérations, qui lui fournit tous les programmes de vol des pilotes:

     « Mais, Jack... Tu y vas demain, à Séoul ! »

     « Heu... Oui, je sais, mais courte escale, j'arrive tard le soir et je repars tôt le lendemain matin, retour à Singapour ! »

     Son père, le gros malin:

     « Je te donne toujours l'adresse du magasin à Itewan... »

     Je suis coincé !

     Itewan, une autre rue du faux ! Imitations ! Pas de sexe, mais des baskets « Rebok », Nike et Cie », et autres « articles de luxe », régal des équipages...

     « Par hasard, vous n'auriez pas besoin de pompes ? »

     « Oui, si nous arrivons à temps ! », me disent mes collègues...

     Par-dessus le marché, il pleut ! D'ailleurs, l'atterrissage s'est effectué au minimum de la visibilité... Je ferais mieux de me relaxer devant une bonne bière !

     Nous nous engouffrons dans un taxi... Dans ce pays, la communication de langue est difficile... Comment expliquer au chauffeur coréen, que je veux acheter un ours !

     « What ? Quoi ? A bear ? Un ours ? »

     « Yes, a bear ! Un ours en peluche ! »

     « Ah ! Ok ! »

     Il semble avoir pigé, mais il doit me prendre pour  un fou... Finalement, avec l'adresse de mon ami, on découvre le magasin aux peluches... Toutes les bêtes de la terre sont présentes ! Assises, couchées, debout... Le zoo va fermer !

     En effet, l'ours polaire est bien là ! Le malheureux est pendu par le cou, il tournicote autour d'un fil... Il a l'air triste... Il est immense ! Cette fois-ci, c'est ma fille, que je maudis ! Comment transporter cette bête ?

     C'est alors que quelqu'un me regarde... Le gorille ! Il est assis au fond du magasin, ses yeux en biais sont braqués sur moi ! Il a l'air de me supplier... Parmi ses voisins, il paraît encore plus grand ! Maintenant, c'est moi que je maudis, car je n'hésite pas, je les achète tous les deux, lui et l'ours ! Je les libère de leur captivité...

     Leurs achats terminés, mon équipage me rejoint... Je suis gêné...

     « Vous ne pourriez avoir la gentillesse de m'aider à transporter mes bêtes ? »

     « Skip, vous n'auriez pas pu acheter des godasses, comme tout le monde ? »

     Dans l'avion, ces énergumènes, misérablement enfoncés, rétrécis, rapetissés dans un sac en plastique, afin qu'ils ne soient pas trop voyants, ont fait le voyage en première classe, chacun assis sur un siège libre, seule endroit assez spacieux, vu leurs tailles... Le Chef de cabine n'était pas des plus heureux... 

     Avant d'arriver chez moi, je demande au chauffeur de taxi de s'arrêter. Le Chinois, c'est certain, me prend aussi pour un cinglé, quand il me voit déballer mon gorille et mon ours, que j'installe à l'arrière de la voiture...

     Ma fille:

     « Et mon ours ? »

     « Sorry, Valou, mais nous sommes arrivés trop tard... Je t'avais prévenue... »

     Mine déçue...

     « J'ai deux copains dans le taxi... Ils disent qu'ils n'ont pas le temps de prendre un pot ! Va un peu voir... »

     Depuis, « Virunga », notre gorille, n'a plus jamais voulu quitter son  fauteuil «Emmanuelle » ! Sous le ventilateur colonial, il n'a pas trop chaud, il est satisfait de son sort... Son regard de travers nous regarde, il sourit... Voilà au moins un gorille de sauvé !

     Quant à l'ours, il a retrouvé des températures, qui lui sont plus appropriées, celles de l'Irlande... Il est le garde du corps de mon petit-fils !

 

     Dans ces belles collines du Ruanda, ce n'est pas un gorille, que nous avons croisé, mais un Ministre, Paul Henri Spaak ! Sur le bord de la route, à l'ombre des eucalyptus, où nous nous sommes arrêtés, ce Monsieur a peut-être eu le mot exact, le qualificatif, qui résume l'histoire de notre famille...

     Présentations au Ministre, qui s'informe... Mon père lui débite son curriculum vitae: son arrivée au Congo en 1929, lui parle de son frère, ex-aviateur de la RAF, pilote de ligne, de sa mère et de sa sœur, venues le rejoindre en Afrique... Impressionné, Monsieur Spaak conclut:

     « Les Siroux, ce sont des aventureux ! »

     Il n'a pas dit « aventuriers »... Nuance, finesse ! Heureusement, mon père ne lui a pas parlé de sa femme, de ma mère, attaquée par les corsaires en Mer de Chine... Si le récit de ma vie, celui que je raconte aujourd'hui, était venu s'ajouter à celui de mes parents, peut-être alors, Monsieur le Ministre, aurait-il employé ce terme péjoratif « d'aventurier »...

 

     En 1952, le voyage en Europe, fut moins « aventureux », que celui de 1948... Au lieu du DC3, le DC6 ! On voyage déjà plus vite... On ne prend plus le temps ! Escales rapides: Le Caire, (sans Pyramides), Athènes (sans Acropole), Rome (sans Colisée), Bruxelles ! Je demande à visiter le cockpit...

 

     Les choses vont s'empirer... De nos jours, les avions sont remplis de ces gens pressés
d'arriver ! Ils mangent, ils boivent, ils dorment, ils rebouffent, ils reboivent, ils redorment ! Les volets, les hublots des fenêtres sont baissés ! Dans la pénombre, ils regardent un film en survolant la planète, sans la voir, sans savoir... A l'arrivée, leur état est lamentable ! Nom di Diou, quelle mouche les a donc piqués ? Le business ? D'accord... Mais les « Toutous », les touristes ? On est si bien chez soi ! De si belles choses ont visiter dans son propre pays... Il est vrai que sans ces pèlerins, je ne serais sans doute pas aux commandes d'un 747, mais d'une brouette quelconque...

     J'admets tout de même, qu'à ma retraite, lorsque mon horizon sera restreint, cloué au sol, entre quatre murs où pendront quelques souvenirs d'avions, quand mes ailes seront coupées, brisées, qui sait, pris d'un désir de bête, je ferai comme eux, je m'évaderai au bout du monde, sur une plage de sable fin, pour l'amour d'un cocotier... 

 

     Mon père n'a pas commandé de voiture,  bonne excuse pour abréger les tournées familiales... Son foie ! Mais, cette fois-çi, c'est ma mère, qui est malade ! Un vilain furoncle, qui ne veut pas guérir... A son tour, elle se retrouve alitée, à l'Institut Tropical d'Anvers ! Les Coloniaux, décidément, passent leurs congés en Europe, à se rafistoler la santé...

     Elle nous propose, bien gentiment, à mon père et à moi, d'aller faire un tour à Paris ! Mission culturelle... Mon père doit me montrer les Champs Elysées, la tour Eiffel, me faire visiter les musées, le Château de Versailles, le Louvre...

     « Promis ? »

     « Oui, Minouche ! »

     Le premier soir, Papa m'emmène aux Folies Bergères !

     Des seins nus ! Je n'ai vu que des seins nus au Congo... Toutes les négresses de la brousse avaient la poitrine au vent, je ne suis donc pas trop impressionné par celles des danseuses de la revue « Synopsis »... Par contre, le galbe de leurs jambes élancées, les souliers à haut talon, les costumes à plumes, me donnent le frisson !

     Pour paraître plus mûr, plus vieux, plus de 17 ans, mon père me prête son imperméable... J'en relève le col, pour faire « homme », pour faire « mec » quand nous rentrons dans ce bar de Pigalle !       

     A nous deux, sortie de copains ! Ce n'est plus des mains de curés, que j'ai dans mon pantalon, mais bien celles, bien expertes, des entraîneuses, à qui mon père offre des tournées... Je ne le reconnais pas ! Je me dis:

     « Ca y est, on va aux putes ! »

     Fausse impression... Déception ! Mon père règle l'addition, nous quittons l'établissement ! Les filles font la gueule...

     Mon éducation sexuelle n'était que théorique... Un après-midi, sur la barza, ma mère, naïvement, m'avait entretenu des « choses de la vie »:

     « Une petite graine, qui... »

     « Maman, arrête, je t'en prie, je sais tout ! Les boys m'ont absolument tout appris, dans les détails... »

     Elle est surprise, inquiète...

     « Et, tu... »

     « Non ! » 

     Regrets éternels... Censuré, à l'époque, ce film « en noir et blanc » !

     Je suis encore persuadé aujourd'hui, qu'il a raté le coche, mon père... A Paris, l'occasion manquée d'effacer quelques tabous, quelques inhibitions religieuses ou laïques, de me faire découvrir, avec pureté, sans arrières pensées, le mécanisme de l'amour... Une leçon par une professionnelle, qui ne demandait qu'une seule chose, jouer son rôle d'enseignante à la perfection, m'apprendre une histoire simple: l'histoire du cul !

     Loupé ! Plus besoin de crâner, je rabats mon col... Le bordel sera Le Louvre, le claque, le Château de Versailles !

 

     On retrouve ma mère à Anvers... Son abcès guérit, cicatrise ! Le médecin l'autorise à quitter l'hôpital...

     Mon père:

     « Peut-elle voyager ? »

     « Oui, mais méfiez-vous de la chaleur... »

     Une nuit et une journée de train... Au Congo, nous n'avions jamais eu si chaud ! Destination: l'Italie ! L'été, la chaleur de juillet, une fournaise... Au fond de sa cuvette, le lac de Come est en train de bouillir ! Sur la route de Bellagio, l'autobus est un four ambulant... Ma mère est prête est s'évanouir !

     Arrivée à l'albergo, au bord du lac... Mon père:

     « On ne bouge plus ! »

     Nous y sommes restés plus de deux mois...

     Deux mois de douceur, deux mois avec mes parents, deux mois de bonheur... Il est des moments dans la vie, où tout s'harmonise, tout s'accorde, la Paix, avec un grand « P »... J'ai, du Lac de Come, ce souvenir paisible...

     Le soir, à la Campanina, sur l'air des « Feuilles mortes », mes parents dansent, toujours bien amoureux... Je les regarde en buvant mon Asti Spumante et j'hésite à inviter les belles Italiennes...

     A la plage de la Villa Serbelloni, j'aide les Américaines, qui sont moins belles, à démarrer à ski nautique, ainsi, elles m'offrent parfois un tour gratuit... Je découvre aussi...

     « Jack, tu ne vas pas recommencer ! »

     « Quoi ? »

     « Nous raconter l'histoire de ton Campari, comme tu nous as raconté celle de ton Coca-Cola »

     « Ca va ! Ca va ! OK ! J’abrège: à la plage du Serbelloni, j'ai découvert le Campari ! »

     « Alors, Jack, pour toi, le lac de Come, Bellagio, c'est le Campari ? »

     « Oui ! »

 

     En fin de séjour, nous bougeons quand même... Un saut à Venise, un tour en gondole ! Sur la place St Marc, un artiste me caricature... Il me fait le regard lointain, j'ai l'œil chaviré, sentimental, je regarde un cœur transpercé d'une flèche ! Vraiment, à Paris, mon père aurait du m'emmener aux putes...

 

     Roger doit rejoindre sa mère en Belgique... Charles décide alors de faire également sa  Rhétorique », dernière année des Humanités, à Bruxelles... Je me retrouve donc seul ! Où loger ? Pour la cinquième fois, je me pose cette question ! Je trouve le gîte chez les Fauconnier ! Leur fils, Claude, était un habitué de la Cagna, un ami des mousquetaires... Il me propose de venir habiter chez lui... Pour nous, son père, entrepreneur en menuiserie, transforme, aménage le garage... Claude et moi, nous avons notre lit, notre bureau... Leur maison se trouve aussi au bord du lac... Ses parents sont charmants, en bons Wallons, ils sont gais, ils rient ! Des fois, Mr. Fauconnier s'énerve...   Alors, il jure ! Le perroquet l'imite à la perfection... Un jour, ce dernier n'arrête pas de jurer, de jurer encore... On va voir... Le chimpanzé le tient le perroquet par le cou, le plonge et le replonge dans un saut d'eau ! Quand il n'a pas la tête sous l'eau, le coco en profite pour hurler, comme son maître:

     « Nom di Diou ! », « Nom di Diou ! », « Nom di Diou ! »

     Claudine, la sœur de Claude est jolie, ce qui ne gâche rien, mais, c'est une fille à poigne... Pour se faire de l'argent de poche pendant ses vacances, la ravissante Claudine fait du transport, elle conduit des poids lourds, des gros camions !

     Je retrouve ainsi une ambiance familiale, je me sens bien, je porte avec aisance mon manteau de fine peau...

 

     Je rentre en « Poésie », avant-dernière année de mes études... Claude termine sa « Rhéto »,
il est intelligent, intellectuel... En plus, il est beau, il est fin, presque efféminé... Passionné de jazz, il m'apprend les bases de cette musique, les interprétations, les improvisations... Moi, mes connaissances en cette matière se bornent à ma musique de brousse... J'essaie de suivre ses explications, je différencie le « Modern » du « New Orleans »... Il me fait bouffer
« Les Oignons » de Sydney Bechet, je les ingurgite ! J'ingurgite tellement, que je me mets à l'harmonica ! Pourquoi l'harmonica ? J'aurais dû me mettre à la batterie, le tam-tam, ça me connaît... Non, c'est Claude, qui s'assoie à la batterie ! Il est un peu sourdingue, c'est probablement pour cette raison, qu'il se met au « drum », ou peut-être, est-ce un prétexte pour s'échapper dans un monde à lui ? Son père croit fermement qu'il joue ce petit jeu, car Claude est un penseur, un rêveur...

     Un autre copain, « ex-cagna », n'est pas mauvais guitariste, par contre... Fort heureusement, Dany Lauwers sauve le trio, que nous formons, l'orchestre des « Tsins boys » ! (Abréviation, que nous avons l'habitude d'employer, de la langue flamande: « Tot siens », au revoir, allez salut ! »). Cette cacophonie, « Qouak-qouak, boum-boum, kling-klong », nous la répétons dans notre chambre, notre « garage », heureusement situé au fond du jardin et assez éloigné de la maison pour que Mme Fauconnier ne soit pas dérangée dans ses vocalises... Elle, c'est une véritable artiste, elle répète Mme Butterfly !

     Depuis toujours, je voulais apprendre un instrument de musique... J'en veux un peu à mes parents de ne pas avoir développé mon oreille musicale (!). Sans doute, en apprenant mon
« rejet » de la chorale chez les Jésuites, et en m'écoutant chanter faux, siffler faux, ils se sont dits que cela n'en valait vraiment pas la peine... Non, je ne peux pas leur en vouloir, parce que découvrir en pleine forêt vierge, un « Steinway », un saxophone ou une clarinette, ce n'était pas évident... Plus aisé d'acheter un instrument local, ce que fit mon père en m'offrant un tam-tam !

 

     Bien des années après, à Singapour, je ressors mon harmonica, je retente quelques airs de musique, « Que reste-t-il de nos amours ? »... Je refais mes « Qouak » ! Le chien, la chienne, nos deux Berger allemands, se mettent à hurler à la mort, comme des loups, le nez au zénith:

     « Wooooooh, Wooooooh... »

     Ca va, j'ai compris ! J'aurais dû comprendre, il y a trente ans...

 

     Ces deux dernières années d'études vont très bien se passer... S'ajoutent à mes excellents Professeurs, celui de Néerlandais, M. Depooter, qui vient d'arriver... Il est notre voisin, devient ami avec M. et Mme Fauconnier, devient notre copain, à Claude et à moi... Professeur intéressant, d'esprit large, artiste (il fait de la peinture, plutôt moderne, surréaliste, c'est bien son caractère...), il nous fait traduire Multatuli, nous parle des rizières de Java, de Sumatra...

     Je survolerai souvent l'Indonésie en Boeing 707 et 747... Souvent, j'aurai une pensée pour ce Professeur, qui a participé, lui aussi, à la formation de mon esprit... Il m'aide surtout à m'enfoncer dans le crâne cette langue, pour moi un peu rébarbative, qu'est le Flamand ! J'aime cependant mes amis Flamands... Une fois accepté dans leur clan, dans leur vie, pas de ronds de jambes, pas de superficialités, on pénètre dans le béton de l'amitié solide ! Mais j'ai des difficultés avec leur langue... Trop gutturale... Accents rudes... Gorge sèche... Me faut une boite de pastilles Valda... Un peu comme les Français avalent péniblement l'Allemand ou l'Anglais ! Plus facile pour les francophones de parler l'Italien ou l'Espagnol... Il suffit d'ajouter des « O » et des « A », m'a conseillé ce linguiste distingué ! « En tout cas » (!), dans les écoles indigènes congolaises, les pauvres bougres apprennent le Flamand ! Pourquoi pas le Chinois, tant qu'on y est ? Faut l'avouer, nous avons tout de même commis quelques conneries aux Colonies ! Si ce n'était que celle-là...  

 

     Les femmes ! J'ai été élevé par les femmes, j'ai été entouré de femmes ! A commencer par ma mère, puis ma grand-mère, ma tante et les Petites Sœurs, mes belles-mères, ma femme, ma fille, mes femmes... A mentionner la présence obligée des hôtesses de l'air, qui font partie intégrante de notre environnement, à nous les pilotes !

     En fait, je suis infesté de femmes et aucun vaccin ne peut m'en guérir, puisque je ne peux pas vivre sans leur présence...  Au point que j'invite parfois ma bonne, mon amah, à prendre le thé avec moi... « Yes, Master ! » Rien que pour sa présence !

     « Et si tu te retrouvais un jour vraiment seul, Jack ? »

     « Tu m'as déjà vu seul cinq minutes ? »

     « Non, en effet, tu es toujours entouré d'un ami, d'une amie, d'amis... Tu as même un gorille en peluche ! »

     Faiblesse !

     Je n'ai pas eu la force de ce Diable Boiteux, Monsieur de Talleyrand, qui a su y faire, lui ! Il est parvenu, paraît-il, à « être dans leurs bras et à leurs pieds, mais jamais dans leurs mains... Moi, à mon insu, elles m'ont diaboliquement enserré dans leurs fines menottes, les femmes !

     Monsieur Guitry, j'avais à peine une quinzaine d'années lorsque j'ai fait votre connaissance un samedi soir, au cinéma du Club de Kitega... Vous étiez justement ce diable d'homme, ce diplomate inégalé, ce fin renard de grande classe, Monseigneur de Talleyrand-Périgord... Je vous ai apprécié tout de suite ! Ensuite, je vous ai reconnu dans vos pièces de théâtre et dans vos pensées, inégalées elles aussi, que j'ai lues et relues... Vos citations sont tellement appropriées
à mes mésaventures féminines... D'ailleurs, la plupart d'entre nous, les hommes, si nous avions votre esprit, mais hélas, nous ne l'avons pas, nous dirions les mêmes choses... Aussi, Monsieur Guitry, m'en voulez-vous si je vous cite dans mon crayonnage ? Vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas ?

     « Non ! »

     « Merci ! »

Je crois que c'est vous qui avez dit:

     « Il y a les femmes avec lesquelles on sort et les femmes avec lesquelles on rentre... »

     Pour ma part, poussé par je ne sais quel démon de contradiction, je fis l'opposé ! Je me suis toujours arrangé, dans la plupart des cas, à sortir avec des femmes, avec lesquelles j'aurais dû rentrer et à rentrer avec celles avec lesquelles j'aurais dû sortir... Par conséquent, puisque j'ai inversé ce théorème sans le vouloir, bien des femmes m'ont trompé lamentablement, au propre comme au figuré... En amour, (comme en affaires), j'énonce: « Je vous fais confiance »... Et je me retrouve lésé !

     Je n'ai pas changé, on ne change pas les gens... Transpercé, sublimé, par un doux regard de biche, par un doux regard de chienne, je m'engage dans un cheminement, que je crois être le bon parcours... Ce n'est bien souvent qu'un sens interdit, dont je n'ai pas aperçu, ou n'ai pas voulu apercevoir, le poteau de signalisation, pourtant « grand comme ça »....et en couleurs... Ou alors, au croisement d'une rencontre, je fonce, les paupières closes... Vite, je brûle un feu !

     « Un feu rouge, Jack ? »

     « Plus rouge que ça, tu meurs ! »

     Par-dessus le marché, je m'accroche ! La longueur d'onde est totalement différente, mais je m'accroche ! Dès lors, les chemins se croisent, se décroisent, se zigzaguent... Le cinq sur cinq devient du zéro-zéro ! Communication difficile, brouillée, impossible... Incompatibilité de réception, d'interception... Impasse !

     Mais qui roule dans le bon sens ? Qui est sur la bonne fréquence ? J'ai l'impression que je ne suis pas le seul à me poser cette question... Doute ou certitude de détenir la vérité universelle ?
A la limite, c'est une histoire de cinglé... Je tente  de rattraper, je serre les virages... Je veux garder ma position, car j'ai raison ! Mais oui, c'est moi, qui suis dans le vrai ! Je suis certainement hors de la plaque, mais je persiste... Je me prends alors pour ce fou de chauffard, qui s'est engagé en sens contraire sur l'autoroute... De justesse, il évite tous les trafics venant ont sa rencontre !


A la radio, il entend l'avertissement de la gendarmerie aboyant:

     « Attention ! Un fou roule en sens inverse sur l'autoroute ! Attention ! »  

     Le gars, sûr de lui, se fait immédiatement cette réflexion:

     « Les flics se trompent, il n'y a pas qu'un fou sur l'autoroute, il y en a des centaines... »

 

     « Tu es aussi peu la femme, qu'il me faut. C'est bien tentant ! »

     Du Sacha...

 

     L'erreur du « mâle », est de vouloir, à tout prix, forcer les femmes à changer leur ligne de vie, leur faire franchir le Rubicon... Le résultat, c'est la Bérézina ! Je connais des femmes indépendantes, souvent jalousées, parce qu'elles sont libres, parce qu'elles ont la force de vivre seule... Je décèle chez elles cependant, une certaine nostalgie... L'âge avance... Un besoin, qu'elles avouent difficilement, celui de partager finalement leur existence... La solitude ! Une de ces amies m'a dit:

     « L'indépendance ? Un choix, Jacques, qui se paie lourdement...«

     Peut-être, ai-je trop la notion du couple ?

 

     « Pas homme à femmes alors ? »

     « Si, mais d'une femme à la fois... »

 

     Cependant, j'ai eu des relations brèves, « sans bavures »... Recette ? Faire abstraction de tout sentiment ! J'estime que c'est voler un peu bas... C’est difficile, je deviens si vite amoureux !
Je crains une erreur d'altimétrie...

 

     Un ami conseille:

     « La paix avec les femmes ? Leur donner tout ce qu'elles désirent ! »    

     « Malgré les petits oiseaux, qu'elles attrapent dans la tête à un certain âge ? »

     « Ouais ! »

     Matérialisme... Facile à dire ! Dans la mesure de mes moyens, quand je les crois comblées,
je leur dis, à mes femmes, en blaguant avec sincérité, parce que je les crois heureuses et que
je suis heureux pour elles:

     « Vous avez le cul dans le beurre ! Parasites, faites des bonds ! Des bonds de joies ! ».

     Ou alors quand leur humeur est sombre, que leur esprit et leur corps sont perturbés, je leur conseille en rigolant:

     « Faites le poirier, c'est bon pour la circulation sanguine ! »

     Evidement, je suis mal reçu...

     Et elles m'en reparlent bien des années après !  Elles ont une de ces mémoires, mes femmes... Elles se souviennent de tout ce que je leur ai dit... Des éléphants !

 

     « Tu es indiscrète, tu retiens tout ce que je te dis. »

     Du Sacha...

 

     Insatiables ! Mais tellement indispensables...

 

     Pourtant... Un collègue aviateur me parle de son ex-femme orientale, une japonaise, je crois... Pendant dix ans, il ne cesse de s'entendre dire qu'il est le plus beau, le plus intelligent, le plus ci, le plus ça ! Au début, cette soumission, cette admiration, lui plaît, le flatte ! Petit à petit, il trouve son épouse de plus en plus « carpette »... Cela l'énerve à un tel point, qu'il s'en sépare !
Il m'avoue, cet occidental: 

     « A la fin, si tu savais combien j'aurais voulu, qu'au lieu de me traiter de Dieu tous les jours, elle me donne des baffes ! »

     Comme quoi...

 

     Etrange... Parfois, j'ai pu régler la bonne fréquence... Le ciel bleu, la Plénitude, la Paix ! Le deux « P », les « Pépées » de mes rêves... Tout à coup, « Reverses » ! Inversion de la puissance, revirement de ma part, virage de 180 degrés, routes divergentes ! Maladie, masochisme ? Méchanceté ? Non, du tout, mais lorsque d'aventure, on fait du mal à un très gentil, il devient très méchant... J'avoue qu'alors, je vitriole, j'acide ! Blessures... Cicatrices profondes, marques ineffaçables, paraît-il... Tant pis, fallait pas m'encrasser !

 

     « En vérité, j'ai pour la femme un tel amour, et pour l'amour un tel penchant, que la pensée de vivre à deux sans s'adorer me fait horreur. »

     Du Sacha...

 

     En relations féminines, je suis un jaloux ! Excuse ? Je suis bêtement sentimental, un amoureux tout simplement... Je confesse ce péché capital ! Faiblesse, une fois de plus... Cela ne me regarde absolument pas, mais j'ai alors le malheur, la bêtise, de farfouiller dans le passé de ces dames...
Je veux savoir, connaître, comprendre ! Dissection... Je leur donne des bâtons pour me battre !

 

     « Elles ont un redoutable avantage sur nous: elles peuvent faire semblant, nous pas. »

     Du Sacha...

 

     Quand j'aime, j'aime ! Mon défaut: je suis un possessif... Lorsque je possède, je possède ! Simple... Du moins, je crois posséder... Je m'en veux toujours de le montrer, c'est plus fort que moi !

 

     A Honolulu, Hawaii, nous sommes en sortie d'équipage, « mon » équipage ! Je suis obligé de présenter une de mes hôtesses, la jolie May, à un copain français, Christian... Beau garçon, présentateur de publicité à la TV,  il bave devant ce genre de fille aux yeux d'amandes... Elle sourit, la sotte ! Je dois tirer la gueule, car elle me glisse à l'oreille:

     « But, you are jalous, Captain ! » (Mais, vous êtes jaloux, Commandant !).

     Leçon de cette Chinoise ! J'ai compris, sur cette plage de Waikiki, que dans bien des cas, j'avais dépassé la mesure...

 

     « Vous, dans une cage ? Non, dans une vitrine avec: Défense d'y toucher ! »

     Du Sacha...

 

     Je suis, paraît-il, accaparant... A la limite, j'étouffe, dit-on ! Bizarre... Moi, qui passe les deux tiers de ma vie à sillonner le globe ! Et quand je reviens de mes envolées, j'emprisonne, je colle, j'arapède...

     « Vous, en prison chez moi ? Légende... »

     Du Sacha...

 

     Aux femmes, j'ai l'impression de leur demander l'impossible ! Pourtant, si elles savaient...
Ce serait si simple... Je ne quémande qu'un brin de complicité, un geste de la main, un sourire de communion, un clin d'œil, les entendre dire:

     « Je suis heureuse ! Je suis contente d'être avec toi ! »

     L'accord, la communion... Hélas, c'est là, tout mon problème, je creuse à la recherche de matières rares !

 

     « Hélas, on ne peut pas faire leur bonheur de force. Et celles que nous ne rendrons pas heureuses à notre idée, sauront nous rendre malheureux à leur façon. »

     Du Sacha...

 

     Ou alors, les prémisses de ma logique féminine sont-elles complètement faussées à la base ? Fort certainement !

 

     Le triste « ponpon » de mon histoire est qu'au crépuscule de ma carrière et de ma vie, après une longue relation de feu et de sang, je dois citer une nouvelle fois et tellement à propos,
le grand Sacha:

     « Quelle heure as-tu ? »

     « J'ai six heures dix. »

     « Moi, j'ai six heures. »

     L'un retardait sa montre et l'autre l'avançait. Et cet écart de dix minutes subsistait...

 

     Un jour, peut-être, synchroniserons-nous nos tocantes... Si la mienne n'est pas devenue complètement patraque !

 

     Piment obligatoire de la vie, les femmes... Sans elles, ce serait le mornitude !

     Pas du Sacha... De moi !

     Pas fameux ? Evidement, c'est pas du Sacha !

 

     « Alors, Jack, tu as mal joue mal joué aux dames ? »

     « I am afraid, yes ! Je crois bien que oui ! »

 

     Denise L. est secrétaire, mais aussi mannequin... Toujours été mon faible, les mannequins... Elle défile en virevoltant, ma tête tourne en cadence, j'ai le vertige, je dérive...

     Avec d'autres de ses amies, qui deviendront mes amies, concours automobiles, MG rouge et Triumph blanche... Gominé, je suis le chauffeur de ses dames, le larbin, le toutou... Je les aide à descendre de voiture, les guide vers le podium... Denise, elle, est dans la grande décapotable américaine...  Elle porte le voile, l'innocente ! Toilette en voile, chapeau de voile...

     Denise, la pulpeuse, l'appétissante, la sensuelle... Elle est belle, Denise, elle est... Elle est tout !

     Choc ! Catéchisme nouveau ! Déchirement de voiles ! Bombe, qui explose en mille feux, dont les retombées me pénètrent jusqu'aux os ! Je suis ébloui, je suis foutu ! Elle part,

j'attends ! Elle revient, je reviens ! J'absous, j'efface... J'ai mal au creux du ventre, mon esprit se liquéfie... La panade ! C'est ma Madeleine, c'est ma Mathilde... Non ! Pas celles de Brel, les miennes... Avec elles, je replonge en volupté, quel doux enfer... Pour moi, c'est le paradis !   

     Samedis et dimanches, l'après-midi, Denise vient me prendre dans sa petite voiture bleue, son « Anglia »... Ca se passe en général dans la petite maison de Dany, le guitariste ! On fait la sieste, puis on dort un peu... Si peu... Sieste crapuleuse ? Oui ! Mais je découvre ! Pas du beau travail... Bibises, touche-pipi, sieste de novice... Du « Tchik-tchik », comme disait mes boys... Trop excité, je ne peux pas, je ne sais pas... Ca va vite... De la lapinade... Eclaboussures inutiles !

     Quand je rentre au « garage », Claude me renifle... Je suis dans un état épouvantable, une poubelle d'amour, cette fois-ci !

     Il me dira plus tard, ce bel éphèbe, qui faisait quand même du judo, ce qu'il pensait à ce moment-là:

     « Il faut sauver Jeson ! »

     Je dois passer mes vacances chez mes parents... Notre club de judokas est la couverture idéale pour emmener Denise avec moi... Je suis ceinture jaune (je n'irai jamais plus haut...), j'organise une démonstration au club de Kitega ! Ma mère est contente pour moi... Elle a toujours été contente pour moi, ma mère... Mon père apprécie les formes appétissantes de Denise, il a toujours apprécier le profil des filles, que je ramenais à la maison, le coquin...

     Les copains repartent sans moi à Bukavu en emmenant Denise...

     A mon retour, elle n'est plus là, Denise... Elle est rentrée en Europe ! Claude aussi... Il a terminé ses humanités, commence ses études en Belgique !

     Fallait que je sois mal parti, pour que sa mère et sa sœur me fassent comprendre que...

     « Que quoi ? »

     « Denise, vaut mieux que tu oublies... »

     « ...»

     « Tu y croyais trop ! »

     « A quoi ? »

     « A ta Denise, tiens ! C'est pour cela qu'on t'en parle ! »

     « Et alors ? »

     « Ben... »

     J'hésite à comprendre... Je pige enfin ! Claude m'a piqué Denise !

     « Craaaaac ! » Craquelures...

     Trompé par un ami, trompé  par une femme... Je dévale la pente, je tombe dans le ravin le plus bas ! Je m'écrase en mille morceaux: « Spricth » ! Pantin disloqué, petite marre, je coagule...

     Premier « Craaaaac ! » sentimental, ce ne sera pas le dernier... Et puis, il y aura aussi les

« Craaaaac ! » professionnels !

 

     Quelques années plus tard, je revois Claude Fauconnier en Belgique... Il est Docteur en Droit, a trouvé un poste dans un Ministère, a épousé Olga M., une autre copine à nous du Congo... Il me jura qu'il n'avait jamais revu Denise, que sa liaison avec elle, à Bukavu...

     « Par amitié ! »

     « Tu rigoles ? »

     « Je t'assure ! Il fallait que je te débarrasse de Denise... Tu étais mal barré... »

     Je l'ai presque cru !

     La belle excuse ! Au nom de l'amitié !

 

     Amitié, amitié... Moi, qui place la barre de l'amitié si haut, si haut... Voilà une chose, qui m'a toujours surpris, intrigué, dégoûté ! Pourquoi un ami, prétendu tel, puisse avoir le culot de roucouler, de tournicoter autour de votre compagne ? De la touchoter:

     « Et gna, gna, gni... Et gna, gna, gna... »

     J'en ai eu des amis... De « bons » amis, de « grands » amis, des « Mon frère, je t'embrasse »... Ils ne pensent qu'a une seule chose: sauter votre femme... ou votre fille ! Les boucs ! Les Judas ! Faute grave ! Trahison ! Traîtrise à l'amitié ! A fusiller ! Exécution ! Au poteau ! Coup de grâce ? Allez, oui, par amitié ! « Plam ! ». Une balle dans la tête, entre les deux yeux !

     A ce régime-là, on en verrait des drôles de types passer dans la rue... Ils ont tous, car ils sont nombreux, la tête en forme de passoire, percée de trous ! Certains de ces instruments de cuisine trouvent alors une excuse facile:

     « Lui ? Ce n'était pas mon ami ! »

     Pour moi, comportement inimaginable ! Seul sur une île déserte, avec la femme d'un ami, même si le sable de la plage est des plus fins, je ne pourrais avoir un geste déplacé, je serais de glace sous un soleil de plomb ! Faudrait tout de même pas que cette situation perdure et que ma cervelle se mette à fondre...

 

     « Jack, tu as trop de principes... »

     « Ta gueule, faux frère ! »

 

     On peut toujours se dire que sa femme n'est pas si vilaine... Maigre consolation !

     Je reviens au grand maître:

     « N'est pas cocu qui veut ! Et nous ne devons épouser que de très jolies femmes si nous voulons qu'un jour on nous en délivre. »

     Moi, mon problème, c'est que, de mes jolies femmes, je ne veux point m'en délivrer !

     « A l'égard de celui qui vous prend votre femme, il n'est de pire vengeance que de la lui laisser. »

     Mais je ne veux pas la lui laisser, justement !

     Décidément, j'adore Sacha !

     « Mon Dieu, mon Dieu », Monsieur Guitry, combien je vous vénère !

 

     Bah ! L'eau coule sous le pont... On se passe sur les tempes un peu de ce baume bienfaisant, miraculeuse, celle qui dissipe les maux de tête et fait oublier... Le mal passe... Mais, c'est plutôt le cou, qu'il faudrait se masser ! Les arêtes sont toujours là, piquées au travers de la gorge...

 

     Toujours à la recherche de quelque sensation, de quelque rêve, qu'il ne peut réaliser dans les bureaux de son Ministère, mal dans sa peau, Claude Fauconnier va se tuer en poussant à fond l'accélérateur de sa voiture, sur une des grandes avenues bruxelloises... Ce jour-là, Denise ou pas Denise, j'ai perdu un ami !

 

     Charles Paquet, le partenaire de la cagna, épousera aussi une autre amie du Congo, Paulette Devaux, une des filles du propriétaire de la plantation, pour qui je chassais les antilopes de sa pépinière... Charles ne terminera pas ses études de médecine et dans une dernière crise, se suicidera... Ce jour-là, alcool ou pas alcool, j'ai perdu un ami !

 

     Roger Bracco, que nous appelions: « Big », pas le gros, « le Grand », parce qu'il avait une grandeur d'esprit, une grandeur d'âme, une influence puissante sur nous tous, est toujours vivant, je garde un ami !

     Un ami  ? Un ami, Monsieur, c’est quelqu’un qui traverserait la planète pour vous apporter au bout du monde des oranges quand, croupissant au fond d’une prison quelconque, vous auriez quelques ennuis...

     Cependant, espèce rare...Très rare  !

 

     Bien d'autres Mathilde viendront me hanter, me torturer, me ronger le corps, le cœur... Mais, N. di Diou, qu'est ce que j'ai pu aimer Denise !

     Malgré ce choc, je poursuis bien mes études... Je suis en dernière année, en rhéto... Mes avions ne m'ont pas quitté ! Ils sont toujours là, dans le hangar du fond de ma tête... Malgré mes amours, ils sont toujours mes amours... Ils vont bientôt prendre l'air... La date approche... Si je réussis, l'aviation m'ouvre enfin les bras... En attendant, c'est dans ceux des femmes, que je retombe.... Mais le ton a changé ! Elizabeth M., une Hollandaise, mais celle-là, elle a de fines jambes !
Mme X. a un magasin de mode, je passe à la casserole dans l'arrière boutique ! Et enfin, une des Régentes de l'Athénée, Raymonde L., qui vient de débarquer en Afrique, son premier poste d'enseignante... Vu mon retard, elle n'a guère plus que mon âge... Cette rencontre a lieu lors de la fiesta monstre, que nous organisons pour fêter la fin de nos études... Car, finalement, j'obtiens mon diplôme !

     Je me sens libéré d'une hantise, celle de ne pas obtenir ce « baccalauréat »... Par la suite, et pendant des années, dans bien des rêves, ce sera le cauchemar: je n'ai toujours pas mon diplôme... Je me réveille en sueur... L'horreur !   

     Distribution des prix, au cours duquel, je reçois le prix de « Morale » ! Murmures dans la salle, sourires... Ils auraient pu l'appeler « Philosophie », ce qui est plus exact...

     Pendant trois jours, trois nuits, guindaille, ripaille... Mme X. me soutient au maxiton !

     Un copain, plus âgé, un mulâtre, ne cesse de me parler des cuivres, des « six sax » en ligne des grandes formations américaines ! Il est fou de jazz... Alors, parce que je joue quelques notes de musique (!), il m'a pris en sympathie... Pour m'encourager, sans doute, il me prête, me donne presque, son scooter ! Je vais à l'école en moto... L'époque du tipoy est loin..... Lorsque cette vieille Vespa tombe en panne, Christiane, Cri-Cri, la Prof de gym des filles a la gentillesse de me prendre « en stop » dans sa voiture sport, son M.G. rouge...

     Cri-Cri, bien sûr, fait la fiesta avec nous tous... Mine de rien, un grand moustachu s'est faufilé dans cette bacchanale ! Il ne lâche pas d'une semelle Cri-Cri ! Qui c'est ? Je le saurai vingt ans plus tard, à Singapour, où il me retrouve ! Sa moustache s'est encore embellie, épanouie... Guy Robbe me présente sa femme... Je la connais: c'est Cri-Cri ! Durant leur séjour de dix ans à Singapour, ils vont être de grands amis...

 

     Papa, à nous deux !

     Je parle à mon père, non plus de Denise, d'Elizabeth, de Raymonde, de toutes ces différentes demoiselles, qui ont défilé à la Résidence de Kitega à chacune de mes vacances, je lui parle de mes avions !

     Son manque d'enthousiasme, sa réponse me déçoit... Voici, à peu de choses près, les termes de cette discussion serrée, dont je me souviens très bien... En principe, mon père n'est pas contre, mais...

     « Mais, quoi ? »

     Il remet son histoire de diplôme... Un diplôme universitaire !     

     « Tu m'avais promis ! »

     « Oui, je sais, mais un papier universitaire, c'est encore mieux,  une sécurité, un poids dans la balance de ta vie... »

     « Il y a trois ans, tu m'as déjà tenu cette théorie... J'ai admis, tu avais raison, j'ai accepté ! J'ai le diplôme, que tu a exigé... Aujourd'hui, le temps presse, tu le sais bien, j'ai déjà assez de retard comme ça... Je vais avoir 21 ans ! »

     J'implore:

     « Papa, s'il te plaît ! »

     En fait, mon père ne tient pas du tout à me voir devenir aviateur, il me voit plutôt faire une
« carrière dans la diplomatie »...

     La diplomatie ! Tout au long de mon métier « à contrats », dans toutes les compagnies étrangères du monde, je ne ferai que cela, de la diplomatie... De la diplomatie pour accepter les exigences locales, et sans avoir fait d'études supérieures ! Nous, les pilotes « mercenaires », nous devons être nés diplomates, avoir le sens des relations humaines, sinon c'est foutu d'avance, autant aller se coucher... Notre diplomatie est basée sur le principe des ailes « à géométrie variable »... Ouvrir ses bras, fermer ses bras, selon les circonstances, s'adapter au milieu ambiant, doser continuellement l'atmosphère du cockpit, des couloirs, des bureaux, de toutes races, de toutes cultures, de toutes religions, de toutes habitudes, de toutes couleurs... Une palette de teintes, avec qui nous travaillons: blanc, noir, jaune, bronzé, vert, gris ou rose bonbon... Nous devenons caméléons ! Avec un tantinet de « feeling », de politesse, d'amabilité, de respect d'autrui, un simple sourire, il est rare de recevoir un accueil négatif de la part des êtres de cette planète, à moins d'avoir affaire à des statues de marbre, des murs d'incompréhension, mais c'est rare... Diplomatie délicate et sinueuse: ne pas faire perdre la face tout en ne perdant pas la
sienne ! Nous devons « jouer le jeu », sinon... Il y en a, parmi nous, qui n'y sont jamais parvenus, j'en ai connus... Ceux-là, ils feraient mieux de rester chez eux ! Ce qui nous arrangerait d'ailleurs, car ainsi, ils ne nous détruiraient pas une réputation, qui bien souvent, n'a pas été facile à établir... 

     Etudes supérieures ! Tu parles ! J'ai connu un Ambassadeur, qui, enfoncé dans le fauteuil son bureau, d'où il ne sortait presque jamais (je me demande quel genre de contacts humains,
il pouvait bien avoir...), m'a demandé très sérieusement:

     « Commandant, vous avez travaillé deux ans en Tunisie ? C'est bien ce pays limitrophe du Maroc, n'est ce pas ? »

     « !!! »

     Et cet autre ambassadeur, supposé être maître en diplomatie, s'adressant dans une soirée, à notre ami, Malik Sy, Professeur d'Université, qu'il rencontre d'ailleurs régulièrement dans ce genre de réunion:

     « Il me semble vous avoir déjà vu quelque part... »

     Notre ami est le seul Noir de cette assemblée...

     Alors... Mon père avait peut-être raison, j'avais des chances de devenir un jour Ambassadeur ! Heureusement, ils ne sont pas tous de ce faible envergure... J'ai d'excellents amis Ambassadeurs, masculins et féminins, qui sont des êtres supérieurs, fins, et tellement diplomates !

 

     Quant à ma mère, elle est épouvantée à l'idée que je vais risquer le restant de mes jours en l'air, et comme une sorcière, tenir serré entre mes jambes, un manche à balai...

     Pour la seconde fois, je me sens coincé ! Parce que je le veux bien, parce que je suis bon garçon, bon fils, bon con... Respect paternel oblige, je n'ose pas dire carrément à mon père:

     « Je n'ai plus besoin de ton autorisation pour m'engager à la Force Aérienne, je suis majeur le mois prochain ! »

     « Non ! »

 

     « Craaaaaac ! » Craquelures... Désespoir ! 

 

     Tournant important de ma vie, de ma carrière... Virage, que je vais négocier avec faiblesse, qui va me projeter... en arrière !

     Mon existence sera pavée de croisées de chemins, d'options: « A prendre ou à laisser ! ». C'est le résumé de la vie, pour nous tous: « Take it or leave it » ! Jeu de poker, jeu de dés, perpétuellement...

     Pour cette première décision importante, avec mollesse, je me laisse faire, j'obéis à mon père...

     Je quitte donc le Congo Belge... Je ne devais plus le revoir ! Adieu la Colonie... D'ailleurs, les Colonies, c'est fini ! History ! De l'Histoire !

 

     Pour la quatrième fois, je rentre en Belgique ! A nouveau, le DC6... Je n'ai pas le cœur de visiter le cockpit... Escale au Caire... Non, pas de Pyramides ! A Athènes, oui, l'Acropole et les musées... Car Mme Tassos, la femme de l'épicier grec de Kitega m'accueille à l'aéroport... Elle est en vacances à Athènes et se sent obligée de me faire visiter sa ville... J'essaie de lui faire comprendre que j'ai déjà... Elle comprend, elle abrège et m'emmène au Pirhée ! Je viens de quitter mes parents et le Congo, mon pays natal... Pour combien de temps ? Je dois avoir un regard un peu tristounet, car elle le remarque et ne sait que faire pour me faire plaisir, Mme Tassos...
Elle est d'une gentillesse...  Août ! Il fait chaud ! Je me souviendrai toujours de ces merveilleux fruits servis dans une grande coupe, pleine de glaçons... Des fruits pareils au Congo,
introuvables ! Au dessert, avec les gâteaux, elle me fait goûter le miel du mont Imet...

 

     « Alors, Jack, pour toi, Athènes, c'est le miel du Mont Imet ? »

     « Oui ! »

 

     Mais j'y suis tellement retourné à Athènes, que j'y ai beaucoup de souvenirs... Entr'autres, cet incident:

     Septembre 1990. Vol Bruxelles-Athènes ! Légères turbulences au-dessus des Alpes autrichiennes... A part cela, ce vol de nuit est sans histoire... Enfin, c'est ce que je crois !

     Bonne visibilité... Au loin, on aperçoit déjà une grande tache claire, la ville d'Athènes ! C'est moi qui fait le vol, mon secteur... Briefing ! Il y a toujours des briefings... Pour la mise en route des réacteurs, pour le décollage, pour la descente, l'arrivée, l'atterrissage, le roulage au sol (taxi) et le parking... Au sol, attention, méfiances ! Avec cette grande bête de 747, dont les ailes ont 75 mètres d'envergure, il faut être prudent, ne pas se fourvoyer dans la nature... Prendre le bon cheminement, suivre la ligne centrale, ne pas accrocher les autres, spécialement la nuit, souvent c'est mal éclairé... Le Jumbo au taxi, c'est l'éléphant dans de la porcelaine ! Personnellement,
je me sens plus à mon aise en l'air que par terre, je suis aviateur, pas chauffeur d'autobus, comme quelques « rampants » en sont persuadé...

     Briefings, briefings, briefings...  Nous sortons donc les cartes d'arrivée, d'approche, d'atterrissage, ainsi que le plan de l'aéroport... Révision des procédures !

     Le point de descente se calcule, en gros, en multipliant l'altitude par trois: au niveau 370, 37.000 pieds, (12.000 mètres): 37 fois trois égal 111. Le début de la descente s'effectue donc
à 111 nautiques du point de destination: environ 200 kilomètres ! Des facteurs de vent viennent s'ajouter à ce calcul: vent arrière, vent dans le cul, on descend plus tôt ! Vent debout, vent contre, on descend plus tard ! Logique... Addition ou soustraction de quelques nautiques... Egalement, on tient compte du poids de l'avion, moins logique... Plus il est lourd, plus il aura tendance à descendre, à « tomber » moins vite ! Cela paraît étonnant... C'est à cause de son inertie ! Plus il est léger, plus le taux de pente est accentué, il « dégringole » plus vite ! Autre facteur, le choix de la vitesse de descente: quand on descend vite, on descend « fort », pente forte ! A vitesse moindre, pente douce, descente « pépère »... Dernier point: tenir compte de la décélération... Ralentir un Jumbo B747, c'est comme, un gros pétrolier sur la mer, il faut compter une vingtaine de kilomètres pour l'arrêter !

     De nos jours, on peut intégrer tous ces éléments dans l'ordinateur... Il calculera, outre la navigation, le point de descente et ordonnera au pilote automatique la réduction des réacteurs, la vitesse à tenir, le taux de descente, la route à suivre, etc., etc... Merveille de la technique, j'admets, mais n’apprécie pas tellement... Pour autant que rien ne vienne changer ces données, tout se passe bien... Mais si par malheur, le contrôleur, par exemple, retarde la descente, ordonne une altitude, une route ou une vitesse nouvelle, il faut reprogrammer le computer en vitesse ! Résultat, les pilotes sont penchés sur le computer... Le nez enfoui dans le cockpit, ils tapotent sur le clavier et ne regardent plus dehors ! Non, je n'aime pas ça ! Pour moi, ce n'est plus voler, c'est jouer du piano ! Probablement, certainement, parce que je suis de la vieille école, je vole « avec mes fesses », « avec mon cul » ! J'aime sentir mon « zinc » réagir aux mouvements, que je lui implique avec le « manche à balai » et le palonnier... Avec doigté, mais « du bras », que Diable, et « du pied » ! Point de ces légers, de ces délicats « Tip », « Tap », « Top », sur un ordinateur, une machine à écrire... Oui, je sais, je suis un vieux machin, place aux jeunes !
Aux jeunes « pianoteurs »... Ils sont bien obligés, les malheureux, sur certains avions, on leur a enlevé le manche à balai !

     Ce stick, que personnellement je reprends toujours en dessous de 5.000 pieds, après avoir désengagé le pilote automatique...

     « Je passe en manuel ! »

     Bref, dans mon briefing, je ne parle donc pas de Mr. « PMS » (Performance Managment System), du « Performateur », ce boulier compteur... Je donne simplement une distance de descente, que je viens d'estimer rapidement selon ces règles simples...

     Mon copilote s'étonne...

     « Heu... Pas de descente au PMS ? »

     « Mais non ! Il fait beau, pas de nuages, pas de turbulence... Comme un chasseur ! Plein tube ! Vitesse de descente indiquée 350 knts (630 km/h) ! On va gagner quelques minutes... Et puis, tu connais l'arrivée d'Athènes par le Nord... Un seul corridor pour les montées et les descentes ! Le PMS... »

     Mon copi n'est pas convaincu, il insiste...

     « Oui, mais pendant le training, l’entraînement, les instructeurs m'ont dit que ... »

     J'abdique !

     « OK pour le computer... Mais tu le programmes toi-même ! »

     Bien sûr, c'est magnifique... La réponse est donnée en quelques secondes ! Le point de descente s'affiche sur le cadran ! Il est d'ailleurs, à peu de choses près, le même que le mien...

     « Autorisation de descente ! »

     « Standby ! » (Attendez !), nous répond une agréable voix féminine... Plus aiguës, les voix de femmes passent bien à la radio, souvent mieux que celles des hommes... C'est pour cette raison qu'elles sont à ce poste d'ailleurs !

     On attend... Le point calculé de descente approche... On insiste:

     « Autorisation de descente ! »

     « Standby ! »

     Je m'apprête à annuler cette descente programmée, quand la contrôleuse nous ordonne:

     « Descendez au niveau 250 ! »

     On répète l'autorisation... C'est obligatoire, nous devons toujours répéter mots pour mots les
« clearances », afin d'éviter toute confusion !

     Je dis au copilote:

     « Tu as du pot, on est quasiment au point de descente... Le programme va passer ! »

     Automatiquement, les manettes des gaz reculent, l'avion descend... Les niveaux de vol commencent à défiler... Subitement, affolée, la fille contrôleuse:

     « Correction, correction ! Négatif 250, négatif 250 ! Garder le niveau 370 ! Trafic opposé ! »

     J'ai raconté cette histoire à ma femme et lui ai demandé:

     « Qu'aurais-tu fait ? »

     Sans hésiter, elle m'a répondu de suite:

     « Couper le pilote automatique, remonter vite ! »

     « Bravo ! Une récompense ! »

     Elle a reçu une sucette... Ma fille aussi, et même ma belle-mère, deux sucettes ! Toutes les deux, elles m'ont donné la même réponse !

     C'est exactement ce que j'ai fait... Disconnecter le P.A. (pilote automatique) ! Je n'ai même pas eu besoin de demander la puissance de montée... David Guerney, mon mécanicien expérimenté, avait déjà poussé à fond les manettes de gaz, allumer les phares intérieurs et mis le signal:
« Attachez vos ceintures » ! Tant pis pour les passagers, ils ont du être tassés, écrasés dans leur siège... Un coup de stick en arrière et montée rapide:

     « HAN ! »

     A peine en palier à notre niveau initial de 370, l'avion qui venait en sens inverse, au 350, nous croise ! La jolie( ?) contrôleuse avait libéré notre altitude un peu trop vite...

     Depuis les « ordinateurs », je crois qu'on leur a un peu trop bourré le crâne, aux jeunes...
« Voler ordinateur, computer, voler automatique ! ». D'accord, il faut vivre avec son temps, évoluer avec le progrès, mais de temps en temps, quand justement, le temps le permet, please,
« back to basics », retour aux sources, retour à l'aviation ! Mon second eut la réaction de se replonger sur ce computer pour le reprogrammer afin de faire remonter l'avion ! A ce rythme-là, nous y serions toujours dans l'avion, mais à dix mètres sous terre, en train de tapoter du clavier... Le programme d'une remontée rapide, ça prend du temps !

     En attendant, nous étions toujours à 37.0000 pieds...

     « Est-ce qu'on peut descendre ?... »

     « Standby ! »

     A force de « standby », notre position: la verticale d'Athènes !

     Finalement, nous recevons la clearance !

     Alors... Plus de PMS, plus de PA, plus rien que les aérofreins et le train en dernier recours ! La descente en piqué ! Enfin, la « chasse, bordel ! ».

     Tout à coup, le pare brise s'embue... V'là autre chose ! Je demande au mécano, s'il suit bien avec la pressurisation de la cabine ? David est « passé en manuel » lui aussi... En automatique, le système de pressurisation permet de différencier, de régulariser graduellement les pressions intérieures et extérieures de l'avion... On arrive ainsi au sol avec des pressions équivalentes ! En descente rapide, les choses vont plus vite, il faut donc surveiller la pression de la cabine... Au besoin, équilibrer manuellement !

     « Pressurisation OK, David ? »

     « OK, Skip ! »

     J'ouvre au maximum les bouches de ventilation du pare brise... Buée ! Qui devient de plus en plus dense... Heureusement, comme dans les voitures ou à la maison, en passant un chiffon sur la « fenêtre », on voit dehors !

     C'est ainsi que mon mécano est devenu laveur de vitre pendant la phase finale d'atterrissage ! Véritable essuie-glaces, David Guerney frottait l'intérieur de mon pare brise:

     « ZIP », « ZAP », avec une serviette... Le mécanicien, le troisième homme, un homme en or, indispensable ! Hélas, espèce en voie de disparition... Dans quelques années, il n'y en aura plus un seul... Remplacés par un coup de sifflet ! Par des circuits automatiques !

 

     « Alors, Jack, Athènes, pour toi... »

     « Non ! C'est toujours le miel du mont Imet ! »

     Athènes ? Aussi une image triste... Les cinq ou six vieux DC3, que j'aperçois en dégageant la piste 33R (330 degrés, droite)... Ces vieilles carcasses sont parquées dans un coin, cannibalisées... Les pauvres, qu'attendent-elles ? Un méchant ferrailleur, qui les écrasera dans une presse hydraulique pour les vendre au kilo, ou un gentil collectionneur, qui va les bichonner et leur rendre leurs ailes ?

 

     Dernier arrêt avant Bruxelles, Nice, où je vais passer quelques jours chez M. Lumet... Hélas, son épouse n'est plus... Pour cette raison, il est revenu vivre sur la Côte d'Azur, au Cannet ! Je le reconnais à la sortie de l'aérogare... Il est venu avec sa Citroën traction avant !

     M. Lumet m'invite à déjeuner dans un restaurant du vieux Nice... Au café, il sort de sa poche une lettre, qu'il me tend ! C'est un mot de mes parents pour me souhaiter non seulement un bon anniversaire, mais aussi bon courage dans ma nouvelle vie d'étudiant...

     Cette lettre est écrite en grande partie par ma mère... Elle me fend le cœur ! Le jour de ma majorité, je craque ! Je pleure !

     Je la fais lire à M. Lumet... Il a aussi la larme à l'œil... Alors, tous les deux, pour nous distraire, on sort ! L'après-midi, nous visitons Monaco, le Palais et... le Casino ! Je découvre l'atmosphère du jeu... Je comprends un peu mieux ceux qui, comme mon père, aiment prendre des risques... Je ne serai jamais grand joueur d'argent, les seuls « coups » de poker et de dés, que je ferai, auront un rapport avec ma profession !

     Le soir, sur le chemin du retour, on s'arrête à Juan les Pins... Pour fêter mon anniversaire, M. Lumet m'offre un pot dans un cabaret en plein air ! Patachou nous chante d'agréables rengaines et la soirée se termine avec l'orchestre de Claude Luter ! Le monde est petit (il sera toujours petit pour moi), car en écoutant ces airs de jazz de la Nouvelle Orléans, j'entends mon nom ! C'est Yves, de Bukavu, qui rentre aussi en Belgique... Ses parents commande de suite le champagne en apprenant mon birthday ! Je ne pleure plus !

     Le lendemain, nous assistons à un match international de tennis... Je découvre que dans ce sport, je dois encore faire d'énormes progrès !

     Grâce à M. Lumet, séjour agréable, un bon début pour ma nouvelle vie européenne, mais note triste dans ce tableau: je ne devais plus jamais revoir mon ami, Monsieur Lumet...

 

     A Bruxelles, mon oncle et ma tante m'hébergent en attendant de trouver un « cot », une chambre d'étudiant... J'ai un petit budget pour mon « équipement »... Je dois refaire complètement ma garde-robe, je n'ai rien ! Adieu « capitulas », petites chemises ont manches courtes... Sous les conseils de ma tante, j'achète pantalons de velours, chemises en flanelle et veste de daim,
un costume... Je me sens tout drôle dans ces vêtements... Je ne sens vraiment pas bien dans ma peau, je troque donc mon manteau de fine peau pour un « duffel-coat », sorte de couverture avec capuchon, que je relève bien souvent, non plus pour me donner un genre, mais parce que j'ai froid... Je ne roule plus des épaules, je claque des dents !

     Je vois Paul Siroux partir dans son uniforme de Commandant de Bord... J'en suis malade intérieurement ! D'autant plus que mon oncle trouve dommage le refus de mon père: non, pour mon engagement à la Force Aérienne ! Pour me remonter le moral, il y avait mieux ! Pire, parfois nous le conduisons à l'aéroport ! Je fais la connaissance de son équipage, je vois tous les autres pilotes... Je rage ! Je suis démoralisé !    

     N'empêche, qu'après un de ses départs, je déclare à ma tante:

     « Un jour, moi aussi, je partirai en uniforme pour aller voler ! »(Sic).

     « Je te le souhaite, mais cela ne se fait pas en un jour... »

     Vérité ! Toute l'histoire de ce bouquin...

     Dans le grenier, où je loge, je rêve en trois dimensions ! Peut-être un peu à la bonne aussi, qui est si bien roulée...

     Je mange bien chez ma tante, fine cuisinière... Moi, qui aime les laitages, je vide les fonds de biberons de mon cousin Thierry... On doit me prendre pour un demeuré ! Ma cousine Françoise est jolie, un peu jeune, mais jolie... Allez, il y a pire ! « Courage », m'a dit ma mère...

     Ce n'est pas avec joie que je m'inscris à l'Université Libre de Bruxelles ! Ce n'est pas avec joie que je cherche un logement ! Je me sens totalement déplacé... J'ai froid ! Où est mon soleil d'Afrique ?

 

     Deux événements vont changer mon moral, ma vie:

   

1/. Mon oncle remet mon rêve d'aviateur sur le tapis ! Je crois qu'il n'a pas digéré le fait que son grand frère n'ait pas suivi son conseil:

     « Laisse Jackie s'engager à l'aviation militaire ! »

     « Non ! »

     Il s'est renseigné... Il me parle de la possibilité de faire mon service militaire à la Force Aérienne, comme éleve-pilote pendant mes dernières années d'Université !

     Voilà qui arrangerait tout le monde ! Un diplôme universitaire pour contenter Papa et un brevet de pilote pour moi... Une pierre, deux coups ! Trois coups même ! Car, après ce service militaire, possibilité d'engagement dans le civil, éventuellement à la Sabena, la Compagnie Nationale !

     Tout ragaillardi, je fonce aux casernes, département recrutement...   On me confirme ! Cela s'appelle: « Le Flight universitaire », qui se déroule pendant les trois dernières années d'études... Le Droit, où je me suis inscrit dure cinq ans... Donc, dans deux ans !

     « Ah ! Ah ! »

     J'écris à mon père, qui ne peut répondre que oui... A son tour d'être coincé !

 

2/. Je fais la connaissance de M. et Mme Wuilkin, de très bons amis à mon père, qui les a prévenus: « Il arrive ! »... Ils ont trois enfants, dont Nicole, qui rentre en seconde année d'Unif !

 

     Grâce à ce projet de service militaire, je peux rattraper pas mal de mon retard, récupérer le planning de mes projets célestes... De suite, je me sens mieux, plus euphorique... Je vais retrouver une famille chez les Wuilkin... Bref, je débute enfin ma vie bruxelloise sur une note encourageante !

     Je trouve finalement une chambre à louer, pas trop chère (mon budget !), au troisième étage d'un immeuble, avenue de l'Aurore, pas loin de l'Université... Ma fenêtre donne sur les jardins intérieurs, le calme ! Mais mon souci premier: le chauffage ! Ca va, il y a un gros poêle à mazout... Je ne suis plus aux Colonies, je n'ai plus mes boys, je n'ai plus Modeste... Je dois me coltiner les trois étages avec mes bidons... Des fois, ils débordent... Quelques gouttes dans les escaliers, « Floc, floc, floc », ça pue !

     « Oui, je sais, Mme Audoan, excusez-moi... »

     L'adresse de cette pension, je l'ai eue par le « Monsieur le Chef de rayon », qui m'a vendu mon costume ! Il me vend aussi une chambre...

     « Ah ! Vous êtes étudiant, si jamais vous aviez besoin d'un logement, ma femme et moi... »

     Nous sommes trois à prendre la demi-pension... Deux frères, Médecine et Solvay, des « anciens », l'un est barbu, la vraie gueule d'étudiant, et moi, sans barbe, mais moustache vierge, première (toute première et dernière) Candi en Droit... Tous les soirs, l'œil sévère et la cigarette au bec, Mme Audoan nous sert elle-même la soupe et les plats... Tous les soirs, elle attend notre avis...

     « C'est très bon, Madame, c'est très bon ! »

     « C'est très bon, ma chérie, c'est très bon ! », dit aussi son mari, qui mange à la même table que nous...

     Tous les quatre, nous n'osons pas dire le contraire... Mais, nous n'avons pas tellement à nous plaindre, c'est bon et copieux !

     Je vais de découvertes en découvertes... Je découvre les frites belges dans un petit restaurant, près de la place Flagey ! Côte de porc, frites, salade, mayonnaise... Voilà mon menu quotidien ! Au bout de quelques semaines, j'ai un point, qui me fait mal sur le coté, le coté du foie, comme mon père... Je change de friture ! On me donne l'adresse d'un bistrot, où les étudiants vont manger un spaghetti pour 15 francs, à « l'Horloge », dernière le Théâtre de la Monnaie... En 1985, 29 ans plus tard, j'y suis retourné en pèlerinage, le spaghetti était à plus de 200 francs !

     Lors d'un de ces « soupers » de famille, l'étudiant barbu me demande:

     « Ton baptême, c'est quand ? »

     « Mon baptême ? »

     « Ben, oui, ton baptême d'étudiant ! »

     « Ah ! Heu... Bientôt... »

     « Ce n'est pas obligatoire, mais je te conseille de te faire baptiser ! »

     Venant de la bouche de cet ancêtre, je me suis dit que c'était vraiment une obligation... Et je fus baptisé !

     Mais avant cette cérémonie peu religieuse, ce fut la rentrée... Mon premier cours ! Dans le grand auditoire ! Durant le « quart d'heure académique », pendant lequel le Prof se fait attendre et désirer, les anciens viennent « voir », jauger la gueule des « bleus », des nouveaux... Ils viennent aussi et surtout, reluquer les nouvelles nenettes, qui sont docilement assises sur les premiers bancs, le regard baissé...

     J'en remarque un... Un grand gaillard, beau mâle, l'air supérieur, très sur de lui... Il porte la « penne », la casquette d'étudiant, sur laquelle je distingue deux étoiles, une dorée, une blanche... Cela veut dire qu'il double son année ! N'empêche qu'il roule des mécaniques... Je sens son regard... Je suis de la merde ! Heureusement le Professeur arrive et le cours commence...

     Ces cours d'université ! Histoire, philosophie, psychologie, latin... Je les suivrai d'abord avec assiduité pour ne pas être dépassé, car la matière, à mon goût, s'accumule à une vitesse effrayante... On est vraiment lâché seul, libre ! Pour essayer de mieux m'imprégner des théories philosophiques, je m'inscris même au séminaire du Professeur de Logique... En psychologie,
je cherche à comprendre le but des expériences, que le Prof nous explique en nous projetant des films de tortures... Des chiens, qui bavent devant un sucre, des chats bondissants dans des cages électrifiées, des singes grimaçant devant une banane ! Les pauvres bêtes, elles doivent haïr Mr. Pavlof...

     Ensuite, remarquant que la plupart de mes collègues sont de moins en moins présents aux cours, sauf à ceux des Professeurs, qui ont la réputation d'avoir une mémoire visuelle infaillible, de vous photographier « Clic » de leurs yeux, et qui, à l'examen, vous disent d'emblée: « Je ne vous ai jamais vu, vous ! », puis « Ziiip ! », vous coupe la tête...  Aux cours de ces bourreaux, je vais, nous allons... Les autres, leurs salles sont vides !

     Je me crois donc malin de faire comme tout le monde, je « brosse » ! Je ne vais plus aux cours... Et j'avoue franchement: non, vraiment, tout cela ne m'intéresse pas ! Je sombre dans la mélancolie, la mélancolie de mes aéronefs... Graduellement, je vais en vouloir à mon père, qui n'y a rien compris, à ma mère, qui a bien compris, mais qui a peur pour son « Pupuss » ! (C'est moi !)...

 

     Mon baptême par contre, ne sera pas mélancolique du tout !

     Les « anciens », coiffés de leur penne, une pinte à bière, pendue à leur cou par une cordelière, nous ont réunis à la Porte Louise... Parqués comme du bétail, nous sommes nombreux, un
paquet ! Il fait froid ! Ils nous traitent de tous les noms, nous bousculent... Ils ont l'âme méchante, l'esprit agressif... Pour se mettre en train et se réchauffer, ils ont déjà ingurgité quelques litres de bière, que leur versent gracieusement les patrons de cafés... C'est une coutume, qu'ils ont, les tenanciers des bistrots, pour s'attirer les bonnes grâces de ces étudiants, qui casseraient la baraque pour un peu de ce liquide... Une coutume aussi: la police ! Elle surveille, elle suit le cortège, règle la circulation, car il y a des encombrements, vu qu'on nous ordonne de faire reluire les clous en cuivre des passages pour piétons ! Nous sommes tous, à genoux, les fesses en l'air, ce qui permet de facilement nous botter le cul, en train de briquer ces sacrés clous, avec notre mouchoir ou pour ceux qui n'en ont pas, avec un pan de leur chemise ou de leur pantalon...  Descente vers le bas de la ville: Place du Sablon, Grand Place, Place de la Bourse...    Toujours de clous, des gros clous, encore des gros clous... Quelques-uns uns de ces clous ont survécu à l'urbanisation... Il me semble, quand je suis à Bruxelles aujourd'hui, que j'en reconnais quelques-uns uns ! La bière coule... Pas dans notre gosier, dans celui des « baptiseurs »... Ils ont la bonté cependant de nous balancer de temps en temps sur la gueule, le fond de leur pinte... « Schlak ! ». Rafraîchissant ! Heureusement, j'ai le capuchon de mon duffle-coat rabattu sur ma tête... Je commence à avoir vraiment froid ! Mes dents jouent des castagnettes... Mais elles claqueront encore plus dans quelques instants... Le troupeau, que nous sommes, est emmené dans une vaste salle, un hangar, dans laquelle il fait glacial ! Un beuglement jaillit:

     « En rang et en caleçon ! »

     Ils sont gentils, ils ont pitié, ils auraient pu dire:

     « A poil ! »...

     Peintures ! « Flish, flash ! » sur nos poitrines, sur notre dos, dans nos cheveux !

     Récompense ! Ils sont vraiment gentils... Nous avons droit chacun à boire un coup, un grand coup ! La bière nous est présentée dans un pot de chambre, au fond duquel nagent des morceaux bruns de pain d'épice ! On nous ordonne de le vider, pas « Glou-glou et glou », mais « Cul sec ! » Il y en a qui dégueule... « Sprouaff ! »

     « En file indienne ! »

     Au fond de cette salle, se dresse une estrade, mais elle est voilée... Mystère...

     Comme à confesse, chacun son tour, nous devons passer derrière le rideau... On entend des cris !

     Quand c'est à moi de pénétrer, j’aperçois une longue table, où trône le « Conseil des Anciens »

     Un ordre ultime:

     « Ton vi sur la table ! »

     « ???  »

     « Ta biroute ! »

     Je l'extirpe et la pose...

     Se lève alors un des exécutants, le bourreau de service... Je le reconnais ! C'est lui, qui nous toisait de son regard méprisant dans le grand auditoire, l'homme aux deux étoiles ! IL tient à la main un marteau ! IL le lève et « PAN ! » me l'écrase sur le zizi ! Je ferme les yeux... Je gueule ! Tiens, je n'ai pas mal ! Et pour cause, le marteau est en mousse de caoutchouc...

     Le président me serre la main...

     « Tu peux aller en paix, tu es baptisé ! »

     Je sors et me retrouve dans une autre salle avec tous les autres déjà suppliciés...

     « Gla-gla » ! Vite mes vêtements !

     Réunis après cette initiation, anciens et bleus, on se dirige vers « La Jambe de bois », une cave dans une impasse, près de la Place de la Bourse... Dans ce repère d'étudiants, la boisson sera pour tout le monde... Peinturlurés, dégoulinants, nous allons chanter « La Salope », « Va laver ton cul malpropre », debout sur les tables, une serviette passée et repassée entre les jambes... Je n'ai plus froid !

     J'ignore encore comment je suis rentré chez moi... Vacillant et « malade », comment j'ai pu grimper la volée d'escaliers... J'ai du faire un sacré boucan, car Mme Audoan, le  surlendemain  soir m'a toisé en fronçant ses gros sourcils...

     Le barbu:

     « C'est bien ! A présent, tu es un étudiant, tu peux porter la penne ! »                 

     Cette penne dépucelée par la cigarette d'un ancien, je la porterai et j'y ajouterai une note: le drapeau du Congo Belge !  C'est ainsi que les étudiants de la Colonie, les « Coloniaux » se reconnaissaient aisément...

 

     1978. Je suis à Bruxelles chez l'agent immobilier pour la signature du bail de ma maison, la maison de mes parents. Celui qui va me louer la villa est déjà là quand j'arrive...

     L'agent me le présente:

     « M. Rayé ! »

     « Bonjour ! »

     Il me regarde... Plutôt, il me toise... Je connais ce regard... Du déjà vu...

     « Il me semble que nous nous sommes déjà rencontrés... »

     Silence... Méninges au travail...

     N.d D., je le reconnais ! Ce ne peut être que lui !

     « Avez-vous fait l'ULB, M. Rayé ? »

     « Oui ! »

     « Le Droit en 1956 ? »

     « Oui ! »

     « C’est vous ! »

     « Quoi, c'est moi ? »

     « C'est vous qui m'avez baptisé ! C'est vous qui m'avez tapé sur le zizi !!! »

     C'était bien lui... Jean est devenu mon locataire, Jean est devenu et reste mon ami ! Je ne lui en veux plus de m'a voir frappé le zizi...

     Jean est, bien entendu, Docteur en Droit, et Directeur Général d'une « grosse boite »... Lors de mes vols sur Bruxelles, on déjeunera bien souvent au club de « L'Omegang »... Notre table sera
« celle-là », celle près de la fenêtre, dont la vue donne sur cette merveille qu'est la Grand'Place... Dans ce lieu de privilèges, je vais connaître un des meilleurs portos, les vins les plus fins et une des meilleures cuisines... Les amis de Jean deviendront mes amis, tel Roger Biard et bien d'autres... Je vais forger ainsi, dans ce havre de jovialité, des amitiés sincères... J'y récolterai aussi les meilleures blagues, les « bien bonnes », les « juteuses », les dernières », que je ramènerai vite en Asie, avant tout le monde ! Le Zizi, ça peut mener bien loin...

 

     J'économise ! Mon budget me permet alors de m'acheter un vieux scooter... Cette fois-ci, une Lambretta !

     « Une véritable occasion ! » me prétend le vendeur...

     « Juste ce qu'il vous faut pour aller à l'école... »

     « A l'Université, Monsieur, à l'Université ! »

     « Ben alors, c'est encore mieux... »

     Ce n'est pas tellement à l'Unif, que je vais avec ma moto, protégé des intempéries par mon duffel-coat et sa capuche, mais dans toutes dans les rues de Bruxelles... Je tombe plusieurs fois en dérapant sur les pavés ou en glissant sur les rails du tram ! Grâce à ce vieil engin, tous les coins et recoins de cette ville me deviennent familiers... Je crois que je garderai un souvenir de chaque coin des rues de Bruxelles !

 

     Les parents de Nicole m'invitent sans cesse... Je passe donc la plupart de mon temps libre (!) dans leur bel appartement de l'Avenue Louise... Nicole est devenue ce qu'on peut appeler « une amie », sans équivoque, sans arrière pensée... En bruxellois, elle m'appelle Pei », je l'appelle
« Mei » ! Nous étions des potes ! Qu'est ce qu'on a pu rire tous les deux ! Sans doute la seule et véritable amie, que je n'ai jamais eue, malgré nos différences d'idéologies, sa famille étant profondément catholique, moi, plutôt de pensée libre...

     Elle va me prendre en mains ! J'ai toujours aimé que les femmes me prennent en mains... Pour m'étrangler par la suite ! Je finirai par croire que j'aime ça... Nicole ne m'étrangle pas, elle décide au contraire, de polir, de façonner un peu les manières de ce sauvage, que je suis, de me donner quelques notions, les bases du savoir-faire, du savoir-vivre... Elargir, par la pratique, sur le terrain, ma culture générale... Et ma forme physique ! Candidate professeur de gymnastique, elle a du « boost »... Elle fait partie du comité organisateur du test de capacité physique, genre parcours du combattant... On n'est pas obligé de le faire, mais si on désire connaître son état physique... Juste pour voir où on en est... Elle me dit:

     « Tu dois le faire ! »

     J'obéis, je fais ! Et je vois où j'en suis... Je meurs à moitié ! Je souffle comme un bœuf, je crache mes poumons, je dois m'allonger après l'épreuve de course ! J'ai la plus grande peine du monde à grimper mes escaliers... IL me faut plusieurs jours pour récupérer la souplesse de mes muscles !

     Changement de programme... Les concerts de Musique Classique au Palais des Beaux Arts... J'apprécie, j'enthousiasme ! Au premier concert, je suis tellement emballé (et le suis encore aujourd'hui), par l'allegro de Vivaldi, qu'a la fin du premier mouvement, j'applaudis ! Nicole, rougissante, me saute libéralement dessus et me bloque les mains ! Tous les yeux de la salle sont braqués sur nous... La pauvre Nicole, elle doit se demander, à juste titre, quel singe elle avait pu emmener dans ce lieu de culture...

     Changement de ton... Les concerts de jazz ! Dans cette même salle, je me sens plus dans mon élément ! Je constate que mon ami le mulâtre « aux six sax » avait raison... Je retrouve dans les grandes formations de Count Basie, Duke Ellington, Lionel Hampton, tous les cuivres, dont il m'avait parlés ! J'applaudis ! Nicole ne m'arrête plus, elle frappe des mains avec moi...

     Bals des facultés ! Problème ! Quoi ? Le smoking ! Je n'en ai pas ! J'en loue un chaque fois que nous allons faire un tour au bal du Droit ou de Médecine, dans les soirées, invités par ses amis, où ce survêtement est de rigueur... Je loue aussi un habit à queue de pie et un chapeau  haute de forme pour le grand mariage de la grande sœur de Nicole, Claudine...

     Finalement, le macaque se civilise !

 

     J'avais aussi d'autres amis... Parmi eux, quelques anciens coloniaux ! Avec eux, je pars dix jours au sport d'hiver.... Une sorte de « charter », pour un prix modeste, près de Cortina d'Ampezzo ! C'est ce que dit le dépliant... Un long trajet en train, une auberge modeste, loin, très loin de Cortina, voilà la réalité ! Des amis m'ont prêté des vêtements chauds... Le singe découvre la neige... Notre moniteur nous montre comment attacher nos skis aux chaussures... Avec des lanières en cuir ! Le soir, au bar, vu notre maigre pécule, on croit bien faire en ne buvant que cette bibine, une sorte de  punch, si peu alcoolisée, le « Skiwasser », « L'eau de   ski », comme l'aubergiste l'appelle pompeusement... Ca ne doit pas être trop cher, les jus de fruits... L'hôtel est assez bien chauffé, mais cette mixture ne nous réchauffe pas le cœur... L'ambiance va cependant changer, lorsque nous remarquons les «locaux», les durs montagnards, rentrer et aller directement au bar, s'en jeter un en vitesse, ressortir aussi sec !

     « C'est pour se réchauffer. » nous dit le barman.

     « Qu'est ce que c'est cette boisson ? »

     « De la Grappa ! »

     « Heu... Combien, le verre de Grappa ? »

     Ce fut notre mort pendant le restant du séjour... La Grappa ne coûtait rien à coté de notre cocktail » à l'eau de ski ! Nous nous sommes mis à chanter « Volare » tous les soirs, jusque bien tard dans la nuit... La journée, on trouvait le temps brumeux, malgré un ciel bleu des plus purs... En voyant nos yeux rougis par l'alcool, la cigarette et le manque de sommeil, notre moniteur devait se demander, lui aussi, à quelle bande de sagouins il avait affaire... Désespéré sans doute par nos performances, il s'est mis à boire avec nous !

     J'ai l'œil sur Lulu, mais Lulu boit encore plus que moi... Péniblement, en fin de soirée (!), j'essaie de suivre Lulu... Chaque nuit, ce n'est pas dans son lit que je la retrouve, mais sur les marches des escaliers ! Après ces toutes ces heures de beuverie, pénibles à monter, toutes ces marches... Elle, elle est assise, moi, je suis sur mes genoux ! Rien ne s'est donc jamais passé entre Lulu et moi, j'ai déclaré « forfait » ! Parmi les copains, certains couples se forment, comme Marcel Mœrens, futur avocat, et Claudi Houba, ancienne Coloniale, que j'avais aussi connue à Bukavu... Ils se sont mariés plus tard ! Quant aux autres copains, Marc, Claude et Cie, ils sont probablement encore saouls à l'heure qu'il est ! Histoire des neiges...

 

     « Alors, Jack, pour toi, les sports d'hiver, Cortina d'Ampezzo, c'est la Grappa ? »

     « Oh, oui ! »

 

     Coïncidences, coïncidences ! Devrais-je croire aux coïncidences ? Elles me poursuivent ! Mon téléphone sonne pendant que j'écris (!) ces souvenirs d'amis du Congo...

     « Allo ! Puis-je parler à Jacques Siroux ? ».

     « C'est moi ! »

     « Jeson ! C'est Olga, nous étions ensemble à l'Athénée de Bukavu ! »

     Un peu le cri de Solange Nemry, à Barhain, dans mon avion, dont les roues ne cessaient de monter et de descendre...

     Il y avait beaucoup d'Olga à Bukavu...

     « Olga Demine... »

     « Ah ! Oui... Nom di Diou, ça fait combien d'années ? »

     « En 1952 ! Il y a quarante ans... »

     « Où es-tu ? »

     « En transit à Singapour, je vais en Australie pour un congrès... Mon avion repart dans quelques heures ! »

     Un « long pot » au bar du 32eme étage de l'hôtel Mandarin avec vue sur toute l'étendue de l'île, que nous n'avons même pas regardée... On aurait bien pu prendre ces drinks au sous-sol, tellement occupés à résumer nos quarante ans de séparation d'amitié...

     « Tu as toujours tes jolies jambes... »

     Elle rougit brièvement, c'est donc qu'elle est encore très jeune...

     « Tu ne m'écoutes pas ! »

     « Mais si, mais si ! »

     Olga fait partie de ce clan assez important et brillant, qui existait à la Colonie, elle est d'origine russe, (comme le docteur Solomenzef, que j'ai emmerdé dès ma naissance...) et beaucoup d'autres, qui furent mes amis...

 

     En revenant de cette bouffée d'air pur (!) de Cortina d'Ampezzo, je retrouve Roger Bracco... Il fait son service militaire aux Para-commandos ! Lors de ces permissions, on sort parfois ensemble... On fait la tournée des « thés dansants » ! Surtout celui du « Grand Siècle »... Tangos, boule de cristal !

     « Une boite à bonnes ! » me dit Roger.

     « Mais non... »

     Jusqu’à ce dimanche, où je tombe sur la bonne de mon oncle, celle qui n'est pas mal roulée, à qui je pensais quand je logeais au grenier... Je lui fais jurer le secret:

     « Vous ne m'avez jamais vu ici ! »

     Et je quitte l'établissement...

     Quand je suis invité à manger chez eux, je n'ose plus lever mes yeux vers Lucienne... Malgré cette prudence, je crois que ma tante aura toujours un doute... Elle me l'avoue, bien des années après !

 

     Je continue ma vie d'étudiant... De filles en filles, de bières en bières... Plutôt plus de bières que de filles !

 

     Si Claude Fauconnier avait pensé: « Il faut sauver Jeson », Pierre Grégoire pense: « Il faut sauver Jacques ! », mais pour une toute autre raison...

     Je fais la connaissance de Pierre au début des cours, sur les bancs de l'Unif... Je ne sais pour quelle raison, il me prend en amitié... Peut-être, parce que je suis diamétralement opposé à son caractère ! Pierre est très intelligent, je ne suis pas un phénix, il est studieux, je ne le suis guère... Et surtout, il a toujours eu une vie bien régulière, bien équilibrée, bien ordonnée... Pierre
a toujours habité la même maison, a fréquenté les mêmes établissements scolaires, depuis son école gardienne jusqu’à son bac... Ceci à Bruxelles, en Belgique, qu'il n’a jamais quitté !
A présent, il fait ses études de Droit, comme l'a fait son père, un grand avocat du barreau de Bruxelles... Je pense, après l'avoir un peu mieux connu, j'en suis même certain, qu'après son Université, il épousera la fille avec laquelle il est fiancé, il se mariera après son service militaire, aura des enfants, rentrera dans l'étude de son père et plus tard, reprendra fort probablement les dossiers de Papa... Tout cela s'est avéré exact par la suite !

     Mon profil est tout différent... Il est l'inverse, l'antithèse ! La ligne de sa vie est une ligne droite, ascendante, la mienne est une sinusoïde, elle ne cesse de monter et de descendre à tous bouts de champs, des zigzags, de vraies dents de scie ! Expression, que m'attribuera d'ailleurs M. Destrée, de l'Administration de l'Aéronautique, chaque fois qu'il me renouvellera ma licence de pilote...

     « Monsieur Siroux, vous avez une carrière en dents de scie ! »

     Et pourtant, à cette époque, je n'en étais qu'à mes débuts... S'il avait pu prévoir l'avenir,
Mr.. Destrée aurait pu carrément mettre sa phrase au futur... Caractéristique de mon existence:

     « Croisées des chemins » !

     Encore aujourd'hui, je parle souvent de Pierre Grégoire, lorsque quelqu'un me demande, l'air étonné:

     « Mais... Quel genre de vie avez-vous donc eu ? »

     Je réponds alors, en pensant à Pierre:

     « Contrairement à un ami... »

     Chaque fois que je rentre au pays, il m'est agréable de revoir les copains... Ce qui me paraît extraordinaire, à moi, le romano, qui a habité trente quatre demeures et fut domicilié dans une dizaine de pays différents, sans parler de tous les hôtels du monde, qui sont également mes  maisons », puisque j'y passe les deux tiers de mon existence, c'est de les retrouver, ces amis de vieille date, dans la même maison, avec la même femme, le même chien (un autre, mais de même race), la même voiture (une autre, mais de même marque), le même numéro de téléphone, (si ce n'est que les PTT y ont ajouté un chiffre ou deux !)... Je me compare alors à eux, je me pose des questions... Qui est le plus heureux ? Chacun à notre façon, nous sommes heureux, sans doute... Qui est dans la norme ? Tout est relatif... Une chose est certaine, « not for all the rice in China », pas pour tout le riz de Chine, je ne voudrais pas changer ma vie contre la leur !

 

     Pierre Grégoire s'aperçoit, sans peine, de mon manque d'intérêt, que j'ai pour mes études...
Il le comprend d'autant mieux que je lui ai expliqué mon attrait pour l'aviation... Il est au courant de l’arrangement fait avec mon père: université et « flight universitaire » !

     « Justement, tu dois réussir tes études pour pouvoir réaliser tout cela ! »

     Je sors de ma torpeur... Je réalise qu'il a raison, que je suis en train de jouer au con, de tout faire foirer !

     Il veut m'aider... Bien gentiment, il me propose de venir revoir les matières avec lui... Chez lui, nous allons donc « bloquer » ensemble ! Je m'aperçois que mon retard s'est gravement accumulé... Je fais un effort ! Pierre parvient à me redonner goût à la Philosophie, à la Psychologie, à la Logique... L'Histoire, ça va, j'ai toujours aimé... Grâce à lui, je me remets dans le coup !

     J'ai une amie, Dédée,  (pas d'Anvers...)... Elle a participé à nos Olympiades d'hiver en Italie... Elle m'aide aussi ! C'est bien gentil de sa part, mais les cours particuliers, qu'elle me donne, ne serviront pas à grand-chose... Par contre, sa famille est charmante avec moi, je me sens bien chez eux ! Son frère, un d'un style plus excentrique... Il ne passe pas inaperçu à Knokke le Zoute, sur la Place Albert, la « Place m’as-tu vu ? » ou sur la digue... Ce n'est pas un Yorkshire, un petit toutou à sa Dadame, qu'il promène... Il tient en laisse un canard !

     Alors, vers la fin de l'année scolaire, à l'approche des examens, j'apprends « la » nouvelle ! Le Flight Universitaire ferme ses portes ! Manque de budget ? Manque de candidats ? Je crois plutôt à la difficulté, pour un étudiant, de suivre régulièrement, et des cours d'Unif et des cours de pilotage ! Quel qu’en soit la raison, plus de possibilité pour moi d'envisager ce système...

 

     « Craaaaak ! » Craquelures...

     Les dieux ne sont pas avec moi...

 

     Je ne sais plus quoi faire... Continuer mes études ? Pourquoi ? Pour mon père ? Et mes
avions ? Que vont-ils devenir ? Ils commencent à se rouiller, à force d’attendre leur décollage !

     Seul, je prends alors une des premières décisions importantes de ma vie, de ma carrière... 
Je veux voler de mes propres ailes, je veux commencer l'aviation ! Où ? Comment ?

     Mon oncle n'est pas étonné que je veuille arrêter mon Droit... Il me pose alors ce dilemme:

     « Aviation militaire ou civile ? »

     « Civile ? »

     « Oui, l'Ecole de la Sabena: formation de pilote de ligne ! Je crois que l'idée plairait plus à tes parents, bien que, personnellement, je conseille l'aviation militaire d'abord... »

     « Car », ajoute-t-il, « avant d'entrer dans cette école civile, il faut être libre de tout engagement militaire ! »

     « Ah ? »

     Je ne sais vraiment plus quoi faire...

     Afin de récupérer le plus de retard possible, mon esprit se met en ébullition... Dans mes mains et dans ma tête, je suis en train de battre les dés, je coupe et recoupe les cartes, je fais et refais des calculs: service militaire, en attendant d'être appelé: deux ans ! Ecole d'aviation civile: deux ans ! Stage et lâcher en ligne: une année ? Environ cinq ans ! 22 + 5 = 27 ! Force Aérienne: c'est simple, cinq ans ! J'arrive au même résultat: j'aurai 27 ans ! Oui, mais, faudra-t-il encore que la Sabena recrute toujours des pilotes militaires... Peut-être ne recrutera-t-elle plus du tout !
Par contre, si j'entre directement à la Sabena, après cinq ans, je suis confirmé copilote, je suis dans la place, alors qu'en venant de l'armée, j'ai encore le stage à effectuer, cela prend du temps... M'adapter au vol civil... Oui, mais, l'aviation militaire, quelle expérience ! Avoir connu la chasse, c'est le summum, le « grand sport » ! Par contre, mon but final a toujours été de devenir pilote de ligne, alors...

     Oui, mais, par contre, alors... J'ai la tête comme une pastèque ! Quand je pense que tous ces soucis auraient pu être évités, si mon père m'avait laissé faire... A présent, quel merdier !

     Je lui câble:

     « J'abandonne l'Université ! Je commence un stage vol à voile au mois de juillet, en attendant de faire mon service militaire ! Après quoi, je rentre à l'EAC (Ecole d'aviation civile) ! »

     Ma décision est prise, j'opte pour l'aviation civile ! Les dés sont jetés ! Mon premier coup de poker, martingale lourde de conséquences...

     En voici l'histoire, elle va durer six ans, mais pas du tout, du tout, comme je l'avais prévue ! Six ans, avant le second coup de poker, qui, pire que le premier, va basculer totalement ma vie... 

 

     Etonnante la réponse de mon père, elle me stupéfait ! Il ne semble pas « être contraire » à ma décision de stopper mes études et surtout, il accepte mes projets d'aviation ! Il m'annonce en même temps, leur retour définitif en Europe ! C'est au tour de ma mère d'ajouter un post scriptum, elle qui m'écrivait sans cesse de longues lettres:

     « On t'expliquera tout cela en détails en juillet, bonne chance ! »

     Mes parents abdiquent-ils ? M'ont-ils enfin compris ? Mais pourquoi ce retour précipité ? Je m’inquiète, je n'en connais pas les raisons ! Et mon Congo ? Et Vuyonga, où mon père vient de prendre sa retraite ? Je n'y retournerai plus, si je devine bien ?

     En effet, dès leur retour, je comprends mieux les motifs, qui ont pu décider mes parents à quitter le Congo... En fait, mon père ne sens pas très bien, il s'essouffle vite, à cause de l'altitude de la plantation, il a des battements de cœur ! Il sent aussi que le climat politique vire à l'indépendance, il ne présage rien de bon... Situation incertaine... Sombres nuages à l'horizon, dit-il... Il voit déjà, mon père, s'envoler en fumée, tout ce que des hommes comme lui, ont pu créer au cours de leur carrière coloniale... Les événements futurs lui donneront raison ! Dernier motif, et non des moindres, les tiraillements entre sa femme et sa mère !

     « Eh, oui, erreur de ma part » m'avoue-t-il... « Naïvement, j'avais cru qu'entre belle-mère et belle fille, tout irait bien... Retiens cette leçon ! »

     Muni de cette expérience paternelle, il eut été logique que je ne fasse pas la même connerie... Bien entendu, comme un con, je l'ai faite plus tard !

     En effet, cela fait dix ans, que ma grand-mère habite la plantation... C'est elle, qui l'a crée, l'a fait fonctionner, elle en est la « Patronne » ! Tout en étant le propriétaire, mon père n'est plus chez lui... Quant à ma mère, à la moindre remarque, c'est quasi « la remise en place » ! Ma grand-mère, cette femme de tête, quitte Vuyonga, son nid d'aigle, descend dans la vallée, pour aller vivre, à Butembo, avec sa fille et son gendre ! Situation inversée...

     Mon père prend alors une de ses décisions rapides, dont il est coutumier... Il met en vente la plantation ! En peu de semaines, il vend tout ce qui peut se vendre: sa voiture, ses fusils, ma carabine 22 long (!), jusqu'au moindre ustensile de cuisine... Tout ! Quotidiennement, les « bilokos », les objets à vendre, sont étalés par terre, tout le « brol », comme on dit à Bruxelles, accumulé au fil des ans... « Un vrai « souk » !, me dira ma mère ! Ce que les Américains appellent: « garage sale ». Au cours de mes pérégrinations, à chaque changement de pays, j'en ferai aussi, des ventes dans mon garage...

     Tout est vendu, sauf la plantation ! Elle ne sera jamais vendue... Avant de quitter le Congo, mon père parvient tout de même à la louer au gouvernement, pour peu de temps, en attendant une vente éventuelle, qui ne se fera jamais...

     Réquisitionné plus tard, après l'indépendance, puis abandonné, notre domaine de Vuyonga sera envahi, petit à petit, par sa végétation originale... Par manque d'entretien, la colline va redevenir brousse ! Les hautes herbes, dans lesquelles Raf, le chien de ma grand-mère, faisait des bonds verticaux pour éviter les serpents, recouvrent les plantations, le potager, le verger... Adieu, les beaux fruits, les beaux légumes de Bonne Maman ! Le soleil sèche, fait craqueler le sol... Désolation ! La pluie fait déborder les étangs, leurs digues craquent... Dispersion ! La maison se camoufle, rongée par les plantes sauvages, dévorée par les lianes... La faune est de retour...
Elle enserre, elle enfouit, elle enterre ! Musique funèbre... Musique de tristesse... Requiem...  Amen !

     Seule reste à jamais imprenable, la vue magnifique des montagnes du Kivu, avec pour toile de fond les Monts de la Lune, le Ruwenzori et ses neiges éternelles... Au moins, quelque chose de sauvé... Alléluia !

 

     Notre boy, Modeste, est bien obligé de quitter mes parents... Au moment du départ, Modeste, c'est « Jean, qui pleure et Jean, qui rit », paraît-il. Tout en étant triste de voir partir ses patrons, il est également content ! Cela ne m'étonne pas, car Modeste va pouvoir réaliser un de ses vieux rêves, il va devenir chauffeur de camions ! Il m'en avait parlé...

     « Je pourrai alors », m'expliquait-il, « pour bloquer le camion dans les descentes ou les montées, lancer l'ordre au boy-chauffeur de mettre la cale: «Weka kalai !». Je vais faire ronfler le moteur, « Vroumm, vroumm... Kabissa, di ! Vraiment ! Mi na pika vitesse, di ! Moya, mbili, tatu ! Je vais « taper », changer les vitesses, première, seconde, troisième ! »

Les ambitions de « mon » Modeste... Est-il devenu « patron » à son tour ? Nous ne l'avons jamais su... Adieu, Modeste !

 

     Tous ces tracas ont fatigué mon père... Il est devenu plus philosophe, moins rigide, plus relax... En acceptant plus facilement les événements, dont il ne peut pas changer les cours,
il admet entre autres, mon futur statut d'aviateur... Ma mère aussi ! Mais je ne suis pas encore aviateur... Je suis « nulle part » ! TOUT reste à faire...

 

     Néanmoins, je me présente aux examens de l'Université... Pour la forme ! Pure forme, car je suis de suite décapité, séance tenante ! Un large coup de sabre suffit ! « Ziiip ! », plus de tête, plus d'Unif !

     Je renonce à mon sursis militaire, prévu pour les étudiants... J'établis de suite la demande pour être intégré le plus vite possible... En attendant, stage de vol à voile !

 

     Un ami, Georges (Yurik) Roesh, qui a fait ses études avec moi à Bukavu et qui vient de réussir, lui, sa première année d'Unif, est intéressé par le vol à voile... Il fait ce stage pour le sport, pour s'occuper pendant ses vacances... Moi, je commence mon métier, ma « carrière » ! Nous nous inscrivons ensemble au stage de St Hubert...

     On « charge » ma Lambretta ! « Preutt..., Preutt... ». Direction: les Ardennes !

 

     Aujourd'hui, « La coupe Pierre Charron » est courue chaque année... En souvenir de Monsieur Pierre Charron, un Français, qui a consacré une grande partie de sa vie en Belgique à promouvoir ce sport qu'est le vol à voile... Lorsque Georges et moi arrivons à l'école de St Hubert,
Mr. Charron en est le Directeur ! Il est assisté par deux autres moniteurs, dont il est le Chef !
Le stage est reparti en trois groupes de six... Je suis dans celui de Charon ! Nous sommes logés dans de simples dortoirs, mais confortables, la nourriture est bonne...

Premiers jours, premiers cours au sol: base d'aérodynamique, météorologie, règlements de l'air... Premiers « briefings » !

     Le temps est au beau fixe... Première leçon pratique ! Je crois rêver... Suis-je vraiment en train de réaliser mon vieux souhait: voler !

     Pas si simple, voler ! Surtout pour cette opération de remorquage ! Le planeur (biplace) est attaché par un câble à l'avion remorqueur (un bon vieux biplan, un Tiger Moth), jusqu’à une altitude de cinq ou six cent mètres... Il faut donc voler en formation avec lui ! Le moniteur est assis en place arrière, l'élève est à l'avant...

     « Suivez-moi aux commandes ! »

     Je suis... J'essaie de suivre ! Le stick, le manche à balai, va dans tous les sens... J'ai plutôt l'impression de battre le beurre, comme je le faisais, à Vuyonga, quand je frappais le petit lait...

     En tirant la poignée, M. Charron libère le câble, « Clac » ! Le Tiger Moth pique vers le sol,
il va lâcher son câble, qui sera accroché un autre planeur... Nouveau décollage, nouveau remorquage... Ainsi de suite, durant toute la journée !

     Pour le planeur, c'est le vol à l'état pur... Pas de moteur, pas de bruit, si ce n'est que celui des filets d'air, qui s'écoulent sur la surface des ailes et de la carlingue... Sensation de liberté... Oui, de la pureté ! Je n'ai pas le temps de me laisser aller à ces considérations...

     M. Charron me démontre un virage... Toute la théorie de son briefing revient en pratique...
Le nez du planeur bien sur la ligne d'horizon... Un rapide coup d'œil sur le badin (indicateur de vitesse), sur le variomètre (indicateur de pente: montée ou descente), sur « la bille et l'aiguille », important, elles indiquent le bon dosage de la force centrifuge et du taux de virage, sur l'altimètre aussi ! La boussole, le cap, ce sera pour plus tard, pour le moment, on emploie des repères visuels... Les instruments sont donc simples, de base et peu nombreux ! Ici, on vole avec ses yeux, ses oreilles et ses fesses ! Si le sifflement de l'air devient plus fort, c'est que la vitesse augmente, s'il est moins fort, c'est que la vitesse diminue... Si on sent son cul tirer d'un coté, c'est que l'on dérape, le « dérapage », s'il est aspiré vers le bas, on glisse, la « glissade ». Bref, si la bille n'est pas au centre, le virage est mal négocié !

     Le vol à voile, l'école du « Sens de l'air » ! A petite dose, doucement, comme une piqûre intraveineuse, M. Charron me l'inocule, ce sens... Il me distille son art dans la peau... C'est lui, qui va pour toujours, me vacciner au secret de l'air !     

     La leçon est de courte durée... Il est déjà temps de se positionner pour l'atterrissage ! En vent arrière, en étape de base et en finale... Opération délicate... Il faut bien juger !  Pas de moteur pour redresser une position trop basse... Quand on ne « fait pas la piste », qu'on atterrit trop court, c’est-à-dire dans les champs, s'il y en a, on appelle cette démonstration, « faire une vache » ! Si le pilote est encore entier, il rentre à pied et la honte au front... Si on se retrouve trop haut, il y a toujours la possibilité de sortir les aérofreins, de véritables planches, qui sortent des ailes et cassent la portance, la pente de descente s'accentue immédiatement !

     Le vol à voile, l'école d'esprit d'équipe ! En attendant leur tour, leur leçon de pilotage, les élèves ne se tournent pas les pouces... Dès qu'un planeur vient d'atterrir, ils courent en bout de piste, ramènent le planeur à l'autre extrémité, en le poussant, en le tirant, afin de le positionner pour un nouveau décollage... D'autres vont chercher le câble, qui vient de tomber du ciel,
ils l'attachent au planeur... On n'arrête pas ! Sauf pour le « quatre heures », le casse croûte, qui nous récompense de nos exercices physiques... Sur le terrain, la cantinière nous apporte dans un panier, du pain de campagne, des tartines ont la confiture aux fraises, enveloppées dans un joli tissu en vichi à carreaux, du café au lait... Régal !

 

     « Alors, Jack, St Hubert, pour toi, ce sont les tartines ? »

     « Non ! C'est le vol à voile ! »

     « Ah ! »

 

     La première semaine, le temps est parfait... Pas un nuage ! Les leçons avancent bien pour tout le stage... Mes virages sont bons, ma bille bien centrée...  Démonstration et applications de la perte de sustentation: « rendre la main », pousser le stick en avant, reprise de la vitesse...
Mes approches sont potables, à la bonne altitude, parfois un peu trop d'altitude... Charron me lance alors:

     « Allez, Siroux, qu'est ce vous attendez ? Un coup d'aéfs ! »

     Vaut mieux être trop haut que trop bas... Je tire les aérofreins, je récupère mon profil et j'atterris... Marche bien ce truc là !

     Justement, un après-midi, ce « coup d'aéfs », Mr Charon ne peut pas le donner, pour la bonne raison qu'ils ne sortent pas... Ils sont bloqués ! Cette fois-çi, son élève est vraiment trop haut...
Du sol, nous trouvons étrange cette technique nouvelle, dont on ne nous a jamais parlée...
Mr. Charron, en dernier recours, fait glisser le planeur, stick et palonnier opposés ! On l'apprendra plus tard, l'approche en glissade ! Malgré cette «acrobatie», il ne peut corriger suffisamment la position élevée de son planeur, il se présente avec trop d'altitude...

     Joli passage au-dessus de nos têtes... Toute la piste y passe... Atterrissage forcé, « vache » dans le champ, malheureusement plein de bosses, « juste » en dehors du bout de piste... Pas de blessés, mais les ailes du planeur sont cassées, pliées en deux !

     Un des premiers contretemps de ma « carrière »... Il a son importance, car je fais partie du groupe Charron et nous voilà sans planeur ! Que va faire de nous, Mr. Charron ?

     Il décide de requinquer « une vieille bête », un vieux planeur, en retraite au fond du hangar... Peut-être est-il mort, ce Mathusalem ? Charron veut lui rendre vie, le ressusciter... Ses élèves, (nous !), passent deux jours entiers, à le dépoussiérer, à le briquer... Pendant ce temps, aidé d'un mécanicien, Charon visse, dévisse, serre, desserre, vérifie, revérifie, avant de le relancer cet engin dans les cieux !

     Ce planeur nous semble immense ! Ses ailes surtout, quelle envergure ! En plus, il est tout en bois ! Il n'est pas aussi léger que les planeurs employés pour le stage, les Ifuzags... Quand nous le roulons vers la sortie, nous entendons les craquements de sa carcasse !

     « Criiiik..., Craaaak..., Criiiik..., Craaaak... »

     Je commence, les autres aussi, certainement, ont me demander comment cet oiseau a pu volé un jour... Revolera-t-il d'ailleurs ? Nous ne pouvons pas cacher notre inquiétude, car notre moniteur nous affirme:

     « Ce Kranich ? Un des meilleurs planeurs, vous allez voir ! »

     Sur parole, on croit donc Monsieur Charron...

     Nous avons vu, j'ai vu ! Après le vol d'essai, je suis le premier à monter dans cette carlingue...

     Pendant le remorquage, j'entends bien quelques « Criiik, Craaak », mais je ne m’inquiète pas trop... Je fais confiance à Mr Charron ! A peine débarrassé de notre câble, il me crie, car il est loin derrière, à présent, vu la longueur du fuselage:

     « Il vole bien ! Hein, Siroux ? »

     « Heu... Oui, Monsieur Charron ! »

     « Je vais vous montrer la feuille morte ! »

     « ???  »

     « La vrille ! »

     « !!! »

     « Suivez-moi bien aux commandes ! »

     « Oui, Monsieur Charron ! »

      Durant toute cette manœuvre, il m'explique toujours en criant:

     « Je monte doucement le nez sur l'horizon, la vitesse diminue, Vous sentez ces tremblements ? Nous approchons de la perte de sustentation... Han ! Un coup de palonnier ! L'aile décroche ! Nous voilà en vrille ! »

     Il est relax ce sacré moniteur ! Il « fait la vrille », comme s'il battait ses œufs en neige... Aucun problème, aucun complexe ! Moi, ce que je trouve de complexe, ce sont les mouvements du stick et du palonnier...

     Un tour de vrille ! Ca fait: « Flop » ! Deux tours de vrille ! Ca refait: « Flop » !

     Je pense:

     « C'est exact, une vraie feuille morte ! » En plus, la pauvre bête grince, ronchonne ! Les « Criiik » et les « Craaak » sont plus accentués ! « Criiik, Craaak, Flop, Criiik, Craaak, Flop » 
Je suis persuadé que les ailes vont se briser, que  ma « carrière » va s'arrêter là...

     « Pour sortir de vrille » me hurle Charron, « arrêter la rotation par un autre coup de palonnier !   HAN  ! Pousser le manche en avant pour garder la vitesse, le nez pointé vers le sol ! La vitesse revient... Voilà ! »

     Je n'y vois que du feu, mais le planeur se stabilise, se redresse... Approche, atterrissage ! Impeccable !

     Au sol:

     « Solide, ce planeur ! Hein, Siroux ? »

     « Oui, Monsieur Charron ! »

     « On recommence au prochain tour ! »

     « ... »

     « Cela peut, un jour, vous sauver la vie, Siroux ! » (Sic).

     « Oui, Monsieur Charron ! »

 

     Avant le « lâcher en solo », Monsieur Charon nous met quelques fois en vrille... A nous d'en sortir ! Personnellement, je vais assimiler ce mécanisme... Un an plus tard, je crois bien que cet entraînement me sauvera la vie, j'en suis toujours persuadé aujourd'hui... Grâce à Monsieur Charron !

 

     La météo change... Le ciel bleu disparaît sous des couches de nuages... Plafond bas... Second inconvénient ! Retard... Le stage est stoppé net !

     Les jours passent... Nous sommes cloués au sol ! Soudain, une éclaircie... Nous allons pouvoir effectuer les dernières « double commande » avec Monsieur Charron, qui décidera alors: « prêt » ou pas « prêt » pour partir seul ! Le « solo », moment des plus marquants pour un aviateur, moment d'extase... A vrai dire, serrement de fesses !

     Il me reste quelques leçons à prendre... Le plafond redescend... La visibilité est minimale, elle persiste, persiste... Notre temps de stage se termine dans le brouillard...  Place aux élèves du stage suivant !

     Je n'ai pas l'occasion de faire mon solo... Le comble, mon ami Georges, qui est venu ici en dilettante, pour se distraire, est lâché, il quitte le stage avec son brevet B en poche ! Leur groupe n'a pas dû « bichonner » cette vielle bestiole de Kranich, ils ont pris de l'avance... Moi, qui suis venu à St Hubert pour enfin débuter convenablement « l'Aviation », je suis reporté ! A quand ? Déporté ! Où ?

 

     « Craaaaac ! ». Craquelures...

     Les dieux ne sont pas avec moi...

 

     Le vol à voile, l'école de la Patience ! Pendant des mois, avec ma Lambretta et mon duffel-coat à capuche, je vais me taper les 50 kilomètres pour aller au terrain de Temploux, près de Namur... Sur ce terrain, je vais essayer de trouver un moniteur d'abord, un planeur ensuite ! Attendre une éclaircie... Attendre mon tour... Je vais aider les autres en poussant les planeurs... Comme à St Hubert, je vais galoper pour récupérer le câble... Et bien souvent pour rien ! Car,
il ne s'agit plus d'un stage organisé... En plus, le but de ceux qui viennent à Temploux, se résume à une seule chose: rester le plus longtemps en l'air ! Ils sont ici, déjà pour se perfectionner et battre des records de temps et de distances... Ils tentent les brevets D, E, d'argent, d'or, et pourquoi pas celui de diamant, le F ? Moi, qui n'en suis qu'au B, j'attends qu'ils redescendent des cieux... Patience !

     Un moniteur, Mr. Watelet, fait de son mieux pour me donner le plus de leçons possibles sur son « Rhonlerche »... Finalement, il me lâche sur un monoplace, le « Grunau », dont il referme la verrière, le « canopy »... « Clac » ! Coup de ciseaux, il a coupé le cordon ombilical... Je suis abandonné à moi-même... J'ai l'impression d'un adieu... Enfermé dans ce cockpit, attaché à mon parachute, qui sert de coussin, sanglé, ligoté, je ne me suis jamais senti si seul !

     Mais une fois en l'air... Liberté... Jouissance... Fierté... Dirais-je bêtement: le plus beau jour de ma vie ! Oui ! Je me sens homme de la situation, le Chef du ciel ! Mais le « Chef » a les fesses moites et la goutte de sueur au front... Le Grunau n'est pas très fin, très fin, il descend vite... Deux petits tours et je rentre... Circuit d'approche, atterrissage ! Ouf !

     Après cette épreuve, coutume: payer le pot ! La bière coule... Je deviens aviateur !

     Et je reviens et j'attends à Temploux... Moi aussi, je veux tenter le brevet C... Je l'obtiens en parvenant à « tenir l'air » une bonne dizaine de minutes et à faire un gain d'altitude de plus de 300 mètres !

 

     Eric Lambelé est en courrier, de passage à Singapour en 1992... Il me contacte, comme je contacte mes copains quand j'arrive dans une ville ! Aux escales, c'est un de nos plaisirs, nous, pilotes de ligne, voyageurs permanents...

     Après le tennis, Eric me parle un peu de sa carrière, mais surtout de ses planeurs... Car, c'est le hobby de toute la famille, sa femme Micheline et sa fille ! Ils utilisent des appareils à grande finesse, avec lesquelles ils peuvent rester en l'air pendant des heures et ainsi, aller très loin... Autres « bestioles » que le Kranich de mon entraînement ou le Grunau de mon solo, qui volent comme des « fers à repasser », par comparaison... Pourtant, la plupart des débutants ont obtenu leurs premiers brevets de temps et d'altitude avec ces planeurs d'une finesse variant entre 15 et 25, ce qui n'est déjà pas si mal... Un planeur ou un avion possède une finesse de 15, lorsqu'il peut planer 15 kilomètres, si on le lâche à une altitude d'un kilomètre ! Le Boeing 747 est aux environs de 20... Je l'ai dit, un planeur ! Eric me parle de machines, qui ont 50, 55, 60 et plus !

     « C'est bien simple », me dit-il, « On ne descend plus ! A la moindre ascendance, au moindre courant d'air, on remonte... »

     Il me parle ainsi du jour, où il fut pris dans un courant d'onde et aspiré ainsi jusqu’à plus de 8.000 mètres ! Heureusement, il s'y attendait, il espérait même trouver cet « ascenseur », il était prêt avec son masque d'oxygène... Un premier problème fut de redescendre ! Il fit ce que Charron m'avait hurlé dans les oreilles: « Un coup d'aefs », un long coup d'aérofreins, cette fois-çi ! Le second problème fut le froid... La température est bien loin en dessous de zéro à cette altitude... Son pare- brise s'est complètement givré (les avions ont un réchauffage des vitres), et lui-même, malgré sa petite laine, il s'est mis à grelotter ! Troisième problème, pipi ! Cela faisait des heures, qu'il tournait en l'air à la recherche de cette ascendance... Tant pis ! Dans son pantalon... « Aaah ! C'est si bon... et ça réchauffe » ! Il a eu de la chance, Eric, il aurait pu pisser des glaçons, comme les Esquimaux...

     Un autre ami, Michel Doutreloux, pilote uniquement des planeurs, son planeur, dont il me donne la finesse... Je n'ose pas en parler, ce n'est plus un planeur, c'est presque un « ballon », qui ne demande qu'une chose: grimper ! Il me parle de ses longues randonnées en temps et en distance au-dessus de l'Europe, de nuage en nuage... L'air chaud monte, se refroidit et forme un nuage par condensation, un nuage d'air instable, le cumulus. C'est en dessous de ses cumulus de beau temps », que les pilotes de planeurs vont chercher les ascendances... Ces cumulus peuvent devenir méchants, même très méchants, ils deviennent alors des cumulonimbus, des « CB »,
des orages... Michel est en contact radio permanent avec sa femme... Elle connaît donc la position exacte de son mari... Elle suit en voiture et la remorque, qui servira à ramener le planeur, que Michel aura posé à bout de souffle, mais avec délicatesse, dans un champ... sans bosses ! 

 

     Hawaii 1989. Cela fait des années que je n'ai plus mis mon cul dans un planeur, je refais un tour ! Ma femme m'accompagne, nous sommes en place arrière du cockpit, le pilote est devant... Il sait que je suis aussi aviateur, il est sympa, il allonge le tour de vol... Il pourrait d'ailleurs l'allonger indéfiniment, puisque c'est ici, qu'un des records du monde de durée de vol libre fut établi... Plus de 72 heures ! Je crois même qu'il a fallu les abattre, ils y seraient toujours... Sans discontinuité, le vent de l'Océan Pacifique souffle sur les montagnes du Nord de l'île d'Ohau, formant ainsi un courant d'onde bien régulier. Au large, nous voyons les baleines souffler...
Le panorama est grandiose... La mer est bleu sombre, les montagnes de la côte verdoyantes... Paysage différent de la forêt de St Hubert, que je survolais, il y a 32 ans !

 

     Eric Lambélé est à présent Commandant de Bord sur Airbus dans une compagnie du Golfe Persique... Pour y arriver, lui aussi, a dû avoir de la patience... Il fait partie de cette longue liste des collègues, dont je parle souvent dans ce bouquin et qui serait trop longue à énumérer, les
« pilotes à contrat », les « mercenaires », voyageurs sans merci, pigeons éparpillés sur la planète, qui ont sué sang et eau pour forger leur carrière... Obligés par les circonstances, nous sommes nombreux à avoir suivi ce parcours, parce que pour l'amour du ciel, nous n'avons pas voulu nous recycler sur la terre ! Du vol à voile au vol moteur, d'aéro-clubs en aéro-clubs, de baptêmes de l'air en baptêmes de l'air, de remorquages de planeurs en remorquages publicitaires, d'épandage au bout du monde, de pilotage dans l'Armée de l'air, pilote de chasse ou de transport, de licences en licences, tout cela pour accumuler les heures d'expérience requises pour enfin pouvoir poser sa candidature auprès d'une petite compagnie, puis d'une plus grosse compagnie, d'avions légers en avions plus lourds, de qualifications de machines en qualifications de machines... Romanichels, manouches, nous, bohémiens, traînons nos femmes, nos enfants, de contrées en contrées, sans trop de sécurité, surtout pas la « sociale », et pas de « pension », pas de retraite » ! Coup de dés, coup de poker ! Un grand jeu de monopoly, où bien souvent, on risque de se retrouver à la case départ ou en prison...

     Ca, aussi, faut le faire ! Vais-je passer pour un présomptueux ? M'en fous ! Je « nous » tire un coup de chapeau !

 

     Mes parents sont rentrés du Congo... Ils me retrouvent à St Hubert, aux jours de brouillard... Nous avons donc l'occasion de parler en visitant les alentours avec la Wolkswagen, dont ils viennent de prendre livraison... Je trouve mon père vraiment transformé... Je m'en souviens bien, au détour d'un chemin, nous nous étions arrêtés dans cette douce clairière... Il y avait un ruisseau... Malgré le mauvais temps, les Ardennes sont belles... Une sensation de bien-être... Voyant mon découragement devant le brouillard, qui m'empêche de poursuivre mes vols, il me dit:

     « Jackie, moi, je ne m'en fais plus ! » (Sic).

     Silence...

     Venant de sa part, cela me surprend... A-t-il abdiqué ? Est-il déçu par le Congo ? Est-il
fatigué ? Tout à la fois, sans doute... Je le comprends ! Je comprends aussi qu'il semble regretter ses décisions négatives à mon sujet...

 

     J'attends... J'attends des mois... Je n'attends plus mon planeur, mais ma rentrée au service militaire ! J'emploie ce temps à « patienter » à Temploux...

     Dès que j'obtiens mes brevets B et C, j'introduis une demande: une bourse pour obtenir un brevet de vol à moteur ! J'ai bien spécifié que je suis un futur candidat à l'Ecole d'Aviation Civile, que j'ai encore mon service militaire à effectuer, que j'ai « déjà »(!) mes premières licences de vol à voile... Assez rapidement et avec un grand étonnement, je reçois une réponse favorable,
j'ai droit à quarante heures d'instruction, ce qui va me permettre d'obtenir ma licence de pilote privé !

 

     A nouveau, mon père veut bâtir « sa » maison, je le savais ! La brique dans le ventre... Avant son retour, j'avais repéré une petite parcelle dans une belle avenue... Les propriétés de ce quartier sont importantes, sauf ce petit terrain ? Je le montre à mes parents, ils aiment de suite l'endroit ! Je retrouve mon père, il semble reprendre vie... Avec sa rapidité habituelle, il décide d'acheter, prend comme architecte, celui qui a construit la villa de son frère, pas très loin d'ici, il coordonne tous les corps de métiers, suit le cahier des charges... Je le retrouve vraiment, il tient à avoir tout sous contrôle, mon père ! Pour accélérer la besogne, lui et moi allons chaque jour défricher le terrain... Egratignures, bras en sang, cloches aux mains... pour rien ! Le bulldozer arrive, rase et nettoie les neuf ares en une demi journée... Ma mère:

     « Je vous l'avais bien dit, le bulldozer... Vous n'avez pas voulu suivre mon conseil ! »

     Faudrait-il toujours écouter les femmes ?...

 

     En attendant la construction de la villa, Avenue Baron de Huart à Kraainem, nous habitons un appartement Avenue d'Auderghem, près du parc du Cinquantenaire... Je profite ainsi de la présence de mes parents... J'accompagne souvent mon père sur le chantier de la maison... C'est la première fois que nous allons vivre ensemble si longtemps, car l'Armée n'a pas l'air d'être pressée de m'appeler sous les drapeaux, malgré avoir passé trois jours « au Petit Château » et trois autres journées à faire des tests écrits et pratiques d'appréciation pour devenir Candidat Officier...

 

     Fin 1957, je commence mes cours de pilotage à Grimbergen, près de Bruxelles... Moins loin que Temploux... Mon moniteur est Monsieur de Bruyn... Je vole sur Piper Cub, lequel ne possède pas plus d'instruments que les planeurs de St Hubert !

     Ma patience est de nouveau mise à l'épreuve, mais j'ai appris... Il faut que mon moniteur soit libre, qu'il y ait un avion de disponible et que le temps soit potable, nous sommes en hiver... Beaucoup de conditions !

     Recommence alors à peu près ce que l'on m'a appris au stage de vol à voile... Mise en montée, virages, mise en descente. Surveillance de la vitesse, du vario, du cap, de l'altimètre, bille et aiguille ! Circuits ! Décollage, montée à 300 mètres, virage pour se positionner en vent arrière, en étape de base et en finale... Un avantage, le moteur ! Mais le moteur a du « torque », un effet gyroscopique, l'hélice « tire » l'avion d'un coté ! Correction par le gouvernail de direction, au palonnier, dès que le régime du moteur est modifié ! Au décollage, par exemple, lorsque le moteur est poussé à fond, si l'avion part à droite, pied à gauche pour maintenir la ligne droite ! Logique, mais pas si simple pour certains... J'en parle parce que j'ai connu des élèves pilotes, qui n'ont jamais été capables de tenir cet avion en ligne droite, leur « carrière » s'est arrêtée au décollage ! Pas doués ? Pourtant, il ne s'agissait pas d'imbéciles, ils étaient universitaires !

     Démonstration du décrochage... Monter le nez sur l'horizon, la vitesse diminue, sur les ailes les filets d'air décrochent, tremblements, « Brrrr... », l'avion « s'abat », « Plaff ! », perte de sustentation ! Stick en avant, un coup de moteur, la vitesse est récupérée, stabilisation de l'appareil. Je pense à Mr Charron... Nouveau décrochage, à mon tour d'en sortir... Mr De Bruyn est satisfait de mes premières leçons... Les circuits continuent... Il ne me démontre pas la vrille, Mr De Bruyn, ce n'est pas encore au programme ! Pourtant, je vais bientôt en faire une, même deux, juste après mon « solo », bien malgré moi... Car je suis assez rapidement « lâché », bénéficiant de mon stage de vol à voile !

     Le tout premier solo reste un souvenir ancré dans la mémoire de chaque pilote, néanmoins les « lâchers » futurs sur les différentes machines, qu'il va voler, représente un petit événement...

     Les premiers circuits en solo se font sous la surveillance du moniteur... Lors de mon troisième solo, Mr De Bruyn reste donc au sol, en bout de piste...  Tout se passe bien... Il fait froid, le vent souffle... Mr De Bruyn fume la pipe, il a épuisé toutes ses allumettes... Il fait un saut au bar pour demander du feu... C'est à ce moment-là, pendant ces quelques minutes, que « l'incident » se produit !

     En fait, l'Aéronca, sur lequel je suis en train d'effectuer mon circuit, n'est pas équipé de radio... Les ordres de la tour, autorisations ou interdictions, se résument aux faisceaux lumineux, verts ou rouges d'une lampe, que nous braque le contrôleur... En extrême limite, il tire une fusée, rouge ou verte, s'il lui semble que le pilote n'a pas compris son message... Un peu comme chez les Peaux Rouges !

     Je vais virer en final... L'Aéronca a les ailes hautes, la visibilité verticale est donc restreinte... Je « regarde bien », éternel conseil de mon moniteur... Rien ! Le ciel est libre... Et puis, je le sais, je suis le seul avion dans le circuit... C'est ce que je crois !

     Venant de nulle part, du néant, un Tiger Moth, « grand comme ça », fait son apparition ! Comme mon sorcier, je le verrai toujours, il est là, dans ma mémoire... Il est devant moi, il ne m'a pas vu ! Comment est-ce possible ? Avec la vue tout azimut, qu'il a de son cockpit ! Il me coupe ma finale ! Immédiatement, je tente de lui échapper en passant derrière lui ! Trop près, trop tard ! Mon aile gauche racle le ventre du Tiger Moth... La béquille en fer, qui lui sert de roulette de queue arrache le bout de mon aile... « Crak » ! Mon avion bascule, je me retrouve en vrille !
Les grands refroidisseurs, le long du canal, je les reverrai aussi toute ma vie... Pour le moment, à chaque tour de vrille, je les vois !  Une fois, « Flop » ! Deux fois, re « Flop » ! Je ne sais pas,
je ne sais plus, ce que j'ai fait, mais j'ai fait dû faire ce qu'il fallait que je fasse... Pied, stick ! Stick, pied ! Manche, manche ! Réflexes ? Monsieur Charron ? Je redresse... Mon avion, oiseau blessé, à du plomb dans l'aile, il est tordu... Je vole les commandes croisées, le stick est à fond à gauche, le palonnier à fond à droite... L'aileron ne tient plus que par une charnière ! Ca fait
« Clac, clac, clac, clac, clac... ». Vibrations ! Je suis au raz du canal, je frôle les refroidisseurs, je rase le toit du Club House, j'atterris... J'atterris même bien, en douceur, je m'en souviens !
Je coupe le moteur... Plus de tremblements... Le calme... J'ouvre la porte... Je descends... Alors seulement, je réalise ! A mon tour de trembler !      

     Monsieur De Bruyn accourt...

     « Mon ami ! Que s'est-il passé ? »

     Voilà tout le problème, il n'y a pas de témoins ! Ni lui, ni le contrôleur, ni personne ! Sauf, le pilote de l'autre avion, qui revient se poser et parque le Tiger Moth, qui n'a pas une égratignure, à L'EAC (Ecole d'Aviation Civile)... Cette école où normalement, après mon service militaire, je dois rentrer... Je vais être populaire ! M'acceptera-t-elle encore ?

     Arrêt de ma bourse ! Malgré son absence de la p